Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 35) / Farid Taalba

27 Avr

tamda

Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

Quand cheikh Mouloud disparut définitivement derrière les battants de l’entrée de la bâtisse principale devant laquelle la poussière s’était soulevée au-dessus de la foule des badauds s’ouvrant au passage des
gendarmes en action, Madjid leva les yeux au ciel en marmottant des prières de sauvegarde. Face à lui, l’étourdissant massif du Haïser imposa sa crête saillante s’étirant jusqu’au col de Tizi Ougoulmim,
s’élevant raide comme balle de 1250 mètres à 2000 mètres en un seul gradin. Toujours planté sur le marchepied et empoignant la rampe d’appui pour ne pas choir dans le vide, le sol courait sous ses pieds tremblant dans le fracas du train qui poursuivait sa route, insensible aux larmes qui lui montaient aux yeux. Elles lui semblaient inonder les flancs du massif boisés de magnifiques cèdres ancestraux. Sans le vouloir, il s’en enivrait, cherchant le réconfort de l’oubli. Quand Madjid baissa les yeux du paysage qui seul s’offrait pour le consoler, face au sol cavalant sous les rugueux hourras des essieux qui
tonnaient, le vertige le saisit. Dans l’élan où il tanguait, il fut même tenté de se laisser jeter voluptueusement quand un voyageur sortant des toilettes l’interpela de sa bouche édentée comme une muraille crénelée : « Oh, mon frère, à quoi joues-tu ? !». Au seul son de cette voix qui l’avait surpris dans son chagrin, lui rappelant qu’il existait toujours une vie publique où il ne fallait pas déchoir en honneur, il se couvrit rapidement du masque qu’exigeait le théâtre d’ombres des conventions établies. Il sauta à l’intérieur du wagon et claqua la portière. « Oh, s’offusqua Madjid, il ne m’est pas permis de redevenir un enfant. Mais, vois-tu, après cinq ans d’exil en France, quand j’ai vu nos montagnes, je n’ai pas pu m’empêcher de me rincer l’œil comme un ivrogne. L’expression de l’amour du pays natal n’est tout de même pas devenue un péché et l’invocation de ses saints une hérésie. – Oui, mais de là à prendre le risque de glisser sur le marchepied ou de lâcher la grappe à la rampe, tu aurais pu chuter au sol et t’y briser les os : drôle de manière d’honorer nos saints, je ne connaissais pas cette version, il faudra me mettre d’équerre. Enfin, tu es vivant. Mais sache surtout que je partage ta peine… ». Devant cette dernière familiarité, venant de surcroit d’un inconnu derrière lequel pouvait se cacher un mouchard, Madjid devint méfiant, presque apeuré : « De laquelle de mes peines parles-tu ? Et pourquoi parler de peine ? Je suis heureux de rentrer au pays, de retrouver les miens et enfin me marier avec ma bien-aimée.

– Que tous mes vœux de réussite t’accompagnent, mais, excuse-moi, je me suis fait mal comprendre : ce que je voulais dire c’est que je connaissais aussi cheikh Mouloud et que je suis aussi accablé que toi
par ce qui lui est arrivé. ». Voilà, la sourate était dite. Madjid l’accueillit avec ce mutisme propre aux bêtes de somme qu’on charge de toute la bêtise du monde : ne l’avait-on pas prévenu que le temps était venu de faire le bête, celui qui n’avait rien vu, rien entendu ; et de seulement remuer les oreilles ! Miséricordieux, l’inconnu n’insista d’ailleurs pas. Et, dans un pesant silence, ils rangèrent le jeu de société comme les fidèles leurs tapis avant de se séparer et regagner chacun leur place de voyageurs de deuxième classe. Le train traversa le pont qui enjambait l’oued Sahel, découvrant, près de ses berges, le lieu où se tenait chaque samedi le marché indigène de Bouira, l’ancien Souk Hamza, dont le souvenir était porté par le nom qu’attribuaient les villageois à cette vallée de l’oued Sahel qu’ils nommaient encore la plaine de Hamza. Les yeux charriés par l’oued dont Madjid buvait le mince filet miroitant entre les pierres immaculées et polies comme les os d’un cadavre éparpillés au fond d’une fosse, de terribles vers de Qasi Udifella affluèrent à l’embouchure de sa mémoire:
Par dieu nous sommes dans l’embarras
Nous ne savons que dire
Toute parole est inconvenante
A dire la vérité nous craignons
De créer la désunion
Et de passer pour des envieux
Mais se taire est impossible
Car il s’agit de la justice
Et dieu prescrit de prêcher
Et le ronronnement du maître lanternant toujours à ses côtés accompagna sa coupable solitude jusqu’à la halte d’El Esnam dont le trajet lui parut une éternité traversant un tunnel sans lueur d’avenir, et même s’il s’était consolé en répétant inlassablement comme un dikr le nom de sa bien-aimée qui l’appétait depuis maintenant cinq ans telle la braise sous la cendre du temps consumé :
Zahiya, Zahiya
Louange à toi, bien-aimée
Zahiya, Zahiya
Toi qui m’aimes et m’orientes
« A quoi sert-il de satisfaire son désir le plus cher, si c’est pour finir entre les gendarmes ! » s’inquiéta-t-il confusément sans se soucier cette fois des voyageurs qui descendait et des nouveaux qui montaient.
Il regarda sur le quai mais ne vit, à son grand soulagement, aucun de ces oiseaux de mauvais augures galonnés et exhibant, matraque aux serres, le regard soupçonneux du charognard cherchant son cadavre pour s’en repaître. « Cheikh Mouloud ne m’a-t-il pas prévenu, se remémora-t-il, ils peuvent nous tirer dessus, nous sommes déjà morts. Et dire que cela le faisait rire alors que moi, j’en pleure de nerf à m’assombrir un peu plus l’esprit. Mais puis-je nier tout ce que j’ai vécu depuis la veille de mon départ de France jusqu’à aujourd’hui ? Il se trame bien quelque chose qui nous dépasse n’est-ce pas ?! Suis-je
fou ou est-ce un mauvais rêve ? Saints du pays, secourez-moi !».
Une femme en haïk blanc vint s’asseoir en face de lui à la place occupée par cheikh Mouloud. Cela faisait la différence, elle sentait le girofle et le jasmin à plein nez, ses couffins contenait de joyeuses étoffes colorées. Elle afficha Madjid des pieds à la tête de ses yeux plissés alors qu’il absorbait le lointain d’un air indifférent, comme absent du wagon qui se mit en branle vers sa prochaine destination. « Ne serais-tu pas Madjid Digdaï ? » lui demanda une voix chevrotante de vieille femme. Intrigué, effrayé bien qu’il garda son sang-froid, il la dévisagea. Il la
regarda droit dans les yeux pour y deviner une lueur ancienne dont il aurait gardée mémoire et qui lui aurait permis d’identifier son interlocutrice. Pressé de mettre fin à ce jeu de cache-cache mal venu, il s’engagea enfin à lui répondre comme il put : « Nous connaîtrions nous pour que je puisse te dire comment je m’appelle ? Aurions-nous fait paître les troupeaux ensemble ?
– Approche-toi de moi pour que l’on ne me voie pas.
La vieille lâcha légèrement les pans de son haïk et souleva d’un doigt la voilette masquant son visage. Madjid crut s’étouffer quand il découvrit le portrait de la vieille. C’était celui de Bou Baghla Bandiya,
le fameux bandit d’honneur, celui qu’on appelait l’homme à la mule, recherché par toute la police et les caïds les plus zélés. « Oh, il ne manquait plus que lui, se tortura Madjid, si jamais on me prend avec lui, c’est fini, je peux dire adieu à Zahiya, à la vie tout court ! ». Il rumina pour lui-même une strophe qui le frappa comme la foudre :
Le sort s’acharne
A nous rendre la vie plus aventureuse
Mais n’est pas Djeha qui veut

 

 

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