Siné 1928-2016

5 Mai

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Le dessinateur, caricaturiste et pamphlétaire Siné est mort à l’âge de 87 ans, aussi insoumis et incontrôlable qu’il l’avait toujours été. Siné c’est un peu l’histoire de la révolte à lui tout seul. Né dans une famille prolétaire de Ménilmontant, à Paris, il a été de tous les combats, n’a jamais transigé avec ses idées et n’a jamais fait aucune compromission, quitte à s’embrouiller avec tout le monde. Un emmerdeur, un vrai. Antimilitariste, il est mis au trou pour insoumission. Anticolonialiste de la première heure, il a soutenu activement le FLN pendant la guerre d’Algérie, s’était lié d’amitié avec Ben Bella avant de critiquer la dérive militariste du régime Boumedienne. Il a appuyé avec enthousiasme la Révolution Cubaine avant de se fâcher avec le PC  : il s’est fait expulser de l’île un jour où, au lieu de prononcer le discours que la commission de censure avait « retouché », il décida de lire l’original… Du coup il était tricard aussi dans la Cuba sous influence soviétique. Il était aussi ami avec Malcom X, parrain de sa fille.

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En 1962, il démissionne avec pertes et fracas d’un boulot confortable à l’Express, anticolonialiste mais beaucoup trop tiède à son goût. Il fonde Siné Massacre, un hebdomadaire à son image : anticolonialiste, antimilitariste, anticlérical, anarchiste. 9 numéros, neuf procès !

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En 1968, il fonde L’Enragé –un anagramme de Général, aux temps du gaullisme triomphant– avec, entre autres, Willem, un brûlot subversif qui n’a rien à voir avec les pâles niguauds qui ont récemment repris ce nom dans l’espoir de donner un vernis de radicalité à leur bouillabaisse juliendrayiste.

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Il est ensuite un des piliers de l’époque Hara-Kiri et Charlie Hebdo, à l’époque où ce journal était respectable et ne respectait rien ni personne. Il a fait partie de sa refondation en 1992 puis a fini par se faire jeter comme un malpropre en 2008 sous l’infâme accusation d’antisémitisme montée par le pitre sarkozyste Philippe Val, Richard Malka, l’avocat véreux qui défend la lessiveuse Clearstream et Carla Bruni, et le journaliste médiocre Claude Askolovitch. Il faut dire que Siné s’en était pris au cynisme du fils Sarko, athée notoire, prêt à se convertir –en l’occurrence au judaïsme– pour épouser la fille de l’empire Darty. Il n’y avait évidemment rien d’antisémite là-dedans –Siné a été de tous les combats contre tous les racismes, y compris évidemment l’antisémitisme– mais le prétexte était trop beau pour le crétin néo-conservateur Val.

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Il fallait se débarrasser d’un emmerdeur très encombrant vu sa trajectoire, et qui prenait systématiquement dans ses chroniques le contre-pied des éditos ultra-réactionnaires de son tout petit patron. Il l’avait notamment allumé pour son attaque contre Denis Robert, alors écrasé sous l’offensive judiciaire montée par Malka au service de l’entreprise crapuleuse Clearstream, une plate-forme de blanchiment d’argent située au Luxembourg. L’affaire Clearstream qui gênait beaucoup Sarkozy à l’époque. Pour leurs bons et loyaux services, Val et Askolovitch avaient d’ailleurs reçu une belle promotion : Val, nommé PDG de Radio France, avait pu continuer à jouer son rôle de nettoyeur en virant Didier Porte et Stéphane Guillon, trop critiques vis-à-vis du pouvoir, et Askolovitch avait pu continuer son travail de stigmatisation des quartiers populaires à la tête du JDD. La raison invoquée –le soi-disant antisémitisme de Siné– ne tient absolument pas la route (il a d’ailleurs gagné tous ses procès sur ce point), mais c’était un argument d’autorité facile, qui a trouvé très vite des partisans trop heureux de tomber sur le vieux qui ne les avait jamais épargnés: Siné a toujours été un défenseur intransigeant de la cause palestinienne, et avait participé au comité de soutien en 2004 de la liste Europalestine, dans laquelle se trouvaient des gens qui se sont avérés par la suite être des antisémites fanatiques, en particulier l’amuseur faurissonien Dieudonné, qui était loin à l’époque d’entamer une carrière de tirailleur au service du FN. Mais Siné a toujours été très clair sur le sujet, et il suffit de lire les chroniques régulièrement publiées dans Siné Hebdo puis Siné Mensuel par l’avocat israélien de gauche Michel Warchawski pour voir où se trouve le problème et quelles sont les vraies raisons de la cabale lancée contre lui et ses amis : une critique sans concession de la politique coloniale et raciste de l’État d’Israël, et une dénonciation de l’apartheid pratiqué par les néo-sionistes d’extrême droite au pouvoir à Tel-Aviv.

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Le problème, c’est que cette mise à mort médiatique par les chiens habituels de l’éditocratie s’est heurtée à une levée de boucliers telle qu’elle s’est retournée contre leurs instigateurs, une très grande partie de la profession et, au-delà, des militants de gauche mettant en évidence la complaisance sarkozyste de Val, Malka, Askolovitch, Joffrin, BHL etc, dans un texte signé par les meilleurs, de Tardi, Willem, Teignons à Daniel Bensaïd, en passant par Lefred Thouron ou Delfeil de Ton. Charlie Hebdo a d’ailleurs failli couler à cette époque, quand Siné, avec ses potes et presque pas d’argent lança son dernier journal Siné Hebdo, pour faire chier, une fois de plus. Aujourd’hui, ses amis le saluent en rappelant ses engagements, et tous les crocodiles de la presse y vont de leur larme sur le grand homme, y compris le journal de Laurent Joffrin, qui avait tout fait à l’époque pour l’enfoncer. On imagine sans peine la réponse qu’aurait faite Bob Siné:

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Un bon résumé de son premier parcours sur le site d’Acrimed

http://www.acrimed.org/La-presse-satirique-1-De-Sine-Massacre-a-L-Enrage68prime-Charonne

Une interview de Siné à Acrimed

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