Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 36) / Farid Taalba

11 Mai

El Mojrani

Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

 

« Tu trembles déjà pour ta sécurité, devina Bou Baghla qui lisait bien au-delà des apparences, douterais-tu de l’homme aux mille et une ruse ? Que te débagoules-tu derrière le silence qui frémit sur ton visage ?

– A dire vrai, ce sont des vers qui me sont venus à l’esprit en te découvrant ainsi déguisé. ».

Et Madjid lui dévoila les vers dont Bou Baghla avait pressenti le tressaillement infime, mais pas entendu le murmure qui trémulait à voix renfermée.

« Si tu as pensé à Djeha, chevrota Bou Baghla qui ne se sentit plus de joie, tu ne m’as pas fait offense, c’est même trop d’honneur que tu m’as accordé. Vois-tu, Djeha est mon modèle. Il a d’abords été l’homme le plus honnête et le plus travailleur qui fut ici-bas. Mais, un jour, il fut victime de la cupidité et de l’abus de confiance. Par une ruse qui ferait rougir sieur chacal comme une fleur d’hibiscus, deux voleurs s’étaient emparés de sa paire de bœufs. Privé de son seul moyen de subsistance, il fut en même temps livré au désenchantement qui précéda les bouleversements qui allaient transformer Djeha de façon irrémédiable. Le sage ne dit-il pas : « il y a trois choses dans la vie : la misère, le pouvoir personnel et l’abus de confiance. Mais le plus terrible de tous est l’abus de confiance ! ». Aussi, Djeha jura-t-il : « Jusque-là, personne ne m’a dépassé dans le travail. Désormais, personne ne me surpassera en subtilité et en intelligence !

– Comme toi en somme, résuma Madjid avant d’ajouter : mais comprendras-tu que nous puissions avoir peur par les temps qui courent ? Imagine alors en ta présence secrète, caché dans un train où règne la suspicion, et bien que masquant la force de l’âge sous la voix poussive d’une vieille en fin de parcours ! Et cela d’autant plus que, contrairement à Djeha, tu ne sors pas d’un conte pour enfants ! Et tu sais aussi qu’il ne nous viendrait pas à l’esprit de te renier en te dénonçant : à quoi cela nous servirait-il de continuer à vivre sans visage ?!

– Honneur à toi maintenant qui parle selon ton cœur, sans détours ! », finit par convenir Bou Baghla. Et dans la foulée, pour revenir à l’échelle générale à l’aune de laquelle chacun est mesuré, Madjid lui relata par le menu tout ce qu’il lui était arrivé depuis la veille de son départ jusqu’à l’arrestation de cheikh Mouloud. « Mais pourquoi t’ennuyer avec tout cela, conclut à la fin Madjid, toi qui t‘es mis hors-la-loi depuis bien longtemps, toi qui t’es marié avec le risque et le danger après avoir divorcé de l’administration coloniale qui n’avait su qu’enfanter la révolte et la colère dans votre ménage forcé.

– Ah, s’enthousiasma Bou Baghla avec un étonnement qui enflamma ses yeux bleus, et alors que le train s’arrêtait devant la gare d’El Adjiba, tu as gardé mémoire de ce qui est advenu à mon grand-père, mon père puis à moi-même. Et cela malgré l’exil qui corrompt trop souvent ceux qui y demeurent trop longtemps, oubliant leur terre, leurs parents et leurs devoirs ! ».

Bou Baghla, de son vrai nom Ali At Elhoucine, était né en 1920 dans un village de la tribu des Imechdalen. Bien avant sa naissance, son grand-père, Hadj Tahar At Elhoucine, avait dû s’y réfugier clandestinement avec femmes et enfants au moment de la Grande Insurrection de 1871 qui enfiévra et convulsa tous les villages à l’appel de cheikh El Haddad, chef de la Rahmaniya. Abbas, fils de Hadj Tahar et père de Bou Baghla, était alors âgé d’à peine dix ans quand il quitta le village natal dont le nom était Aït Bouali, situé dans la tribu des Aït Mansour, sur la rive droite de l’oued Sahel, face aux Imechdalen perchés sur les abords du Djurjura sur la rive gauche.

Du 04 avril au 26 mai 1871, alors que l’insurrection battait son plein, aidés des tribus du Djurjura, les gens des Aït Mansour avaient assiégé le bordj dit des Beni Mansour. Il avait été élevé là où la voie ferrée se scindait aujourd’hui en deux, l’une joignant Bougie par la vallée de la Soummam, l’autre Sétif puis Constantine suivant ainsi le cheminement de la nationale cinq. On pensait ainsi tenir en respect les tribus avoisinantes et verrouiller la route qui menait au littoral comme celle qui venait du Sud, du désert.

Dans ce siège qui dura 52 jours, le village des Aït Bouali servit de poste avancée à ceux qu’on appelait déjà les rebelles. De sa hauteur, il survolait la cour du bordj Beni Mansour et en commandait ainsi l’entrée. Réputés et appréciés comme de grands armuriers, les gens des At Abbas leur avaient ainsi confectionné un canon en bois et en fer. Ils avaient réussi à balancer une quinzaine de projectiles en fer. Un seul avait alors touché le toit de l’infirmerie du bordj qui s’effondra. Ils leur avaient même fabriqué un chariot blindé avec des madriers pour tenter de briser les murs du fort mais sans succès. Et vint le jour du 25 mai qui vit une colonne militaire quitter Bouira avec à sa tête le général Cérez, trainant dans son sillage force artillerie et fusils. Le soir même, il campait à El Adjiba où le train venait de s’arrêter. Le matin du 26 mai, il découvrit 3000 kabyles sous les ordres des Moqrani barrant le chemin de la colonne. La bataille s’engagea et le général s’ouvrit les portes pour rallier le bordj où on l’accueillit avec soulagement. Mais pour garantir son succès, deux autres attaques durent être livrés dans la journée, notamment avec des hommes de la tribu des Cheurfa dont le territoire était contigu de celui des Imechdalen, juste séparés par un cours d’eau. C’est dans ce contexte que Hadj Tahar At Elhoucine eut le réflexe de s’enfuir pour échapper à la répression qui allait s’abattre. Bien lui en prit puisque, au jour du 27 mai, le général Cérez ordonna de raser le village des Aït Bouali. On y avait retrouvé le canon et le blindé fabriqués par les Aït Abbas.

Le 28 mai, bien que vidés de leur population, les villages d’Aït Mansour, Ighil, Tighilt, Taourirt et Bouiflane furent incendiés pour avoir hébergé les insurgés et facilité le blocus du bordj.

Sur toutes les routes du pays, l’exode souleva des nuages de poussières. Des masses de gens fuirent, brinquebalant leurs haillons sur la terre sèche, livrés à la faim et au dénuement le plus complet après l’amertume de la défaite. Hadj Tahar At Elhoucine mesura bien le sort auquel il échappa. Aussi s’appliqua-t-il à être un paysan accompli et d’élever dans l’honneur sa descendance.

Son fils Abbas se maria avec une femme de sa nouvelle famille et ainsi fut scellée l’alliance entre les deux familles. De ce mariage, naquit Ali, qui portera plus tard le surnom de Bou Baghla. Benjamin capricieux d’une nombreuse fratrie et qu’on avait gâté un peu trop, Abbas crut bon d’en faire un travailleur aux mains blanches, un lettré. Et ce fut un bon choix puisqu’Ali se montra bonne élève et obtint même le bac. Cela lui permit de travailler dans les communes mixtes comme fonctionnaire de l’administration. Il effectua son travail du mieux qu’il put. On louait son sérieux. Jusqu’au jour où il découvrit l’autoritarisme, le népotisme et la corruption qui régnaient dans la commune mixte. Ali en vint à faire des enquêtes qui l’amenèrent à découvrir des trafics d’influence et des détournements de fonds publics. Il n’hésita pas à rendre public les résultats de ses découvertes dans lesquelles étaient impliqués l’administrateur de la commune, des gendarmes, des juges de Paix, mais aussi de nombreux caïds, des gardes-champêtres et des petits fonctionnaires indigènes, soucieux de leur ventre, confiants dans le bénéfice qu’ils tiraient des petits pouvoirs dans lesquels les investissait l’administration pour conserver leur petite prépondérance parmi la majorité des déguenillés. Mais, sous couverts d’une promotion, l’administration le sanctionna, en le mutant au milieu des Aurès.

Refusant cette décision, il gagna la montagne, la forêt où il constitua une bande. Il prit le maquis et le surnom de Bou Baghla en se jurant de revenir à Aït Bouali ou mourir les armes à la main.

Au moment où e train quitta El Adjiba, en esquissant un sourire qui se voulait complice, Madjid demanda alors à Bou Baghla d’un froissement de voix : « Tu vas à la gare de Beni Mansour ? A Aït Bouali ? ».

 

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