Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 37) / Farid Taalba

25 Mai
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Insurrection de 1871

 

Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

 

Pour réponse, Madjid n’entendit que le leitmotiv d’un jeune vendeur de fruits et de légumes qui se mit à haranguer les voyageurs : « Eau, pêches, abricots ! Eau, pêches, abricots ! ». « Et mon fils, lui répondit Bou Baghla d’une voix de vieille femme qu’il imitait très talentueusement, je suis très âgée maintenant, mais, comme au temps jadis, je vais toujours là où personne ne m’attend pour cueillir le fruit à point nommé. ».
Puis il fit signe au marmot qui, se taisant enfin, se précipita vers lui : « Oui, grand-mère, que désires-tu ? Eau, pêches, abricots ? ». « Mais qu’est-ce qui lui prend, se demanda soudain Madjid, pourquoi il l’a appelé ce vendeur ?! Au lieu de rester tranquille, il attire les regards sur lui. Il coure à sa perte, et à la mienne ! Pourquoi il ne l’a pas fermée pour une fois ? ».
Coiffé d’une calotte rouge crasseuse, le gamin offrit un large sourire édenté à la vieille qui demanda courtoisement à Madjid s’il voulait une petite collation de fruits. « Et surtout, ajoute-t-elle, ne fais pas celui qui se retient ! Prends ce que tu veux ! Pour moi, des pêches et des abricots ! ».
Au moment de payer, de peur que Bou Baghla ne dévoile par accident son visage en cherchant son argent sous le haïk ou parmi tous ses couffins, Madjid régla promptement l’addition, refusant même, pour aller plus vite, la monnaie que le môme s’apprêtait déjà à lui rendre. Il n’eut d’aise que lorsqu’il put voir le dos du gamin s’éloigner devant lui, psalmodiant : « Eau, pêches, abricots ! ».
« Comme d’habitude, rétorqua-t-il alors à Bou Baghla, il a fallu que tu fasses encore grand seigneur, genre je prends le thé pendant la bataille ! Tu te prends pour Arezki Lbachir ? – Après Djeha, Arezki Lbachir : décidément tu connais tous les classiques ! ».
Dans la tribu des Aït Ghobri située non loin d’Azazga, aux alentours de 1859, de l’union de Lbachir ou Ali Naït Ali et de Tassadit Tadjibat, naquit Arezki Lbachir dont on venait de lâcher le nom dans ce train qui n’en finissait plus d’égrener les histoires des paysages qu’il traversait. A la fin du 19ème siècle, devenu bandit d’honneur, il enflamma les gazettes et, jusque sur le trottoir parisien, on suivit les récits haletants de ses aventures et le flot bouillonnant des polémiques qu’il suscita dans l’espace public, et pour lesquelles d’assoiffés lecteurs se passionnèrent tout autant, la gueule ouverte comme des bouches de volcans prêtes à exploser d’imagination. Entre la conquête de la Kabylie en 1857 et l’insurrection de 1871, comme Abbas le père de Bou Baghla et comme la majorité de leurs compatriotes, Arezki Lbachir vécut une enfance et une jeunesse malheureuses. A la répression proprement armée de l’insurrection, s’en suivit celle qui confisqua les meilleures terres des tribus coupables et auxquelles on imposa de lourdes amendes, vouant les populations à la mendicité. Le sort aggrava même la situation quand, suite à de mauvaises récoltes successives et au développement d’épidémies mortelles, la famine frappait et vomissait sur les routes du pays son flot de paysans faméliques en quête d’une miséricorde inespérée. Ainsi, comme le rapportait Emile Violard son biographe attitré, il a été « d’abord berger, puis cireur de bottes à Alger, garçon de bain maure, manœuvre, bûcheron, petit khames à Azazga ». Suite à des démêlés avec la police et la justice française, et sur lesquels les versions divergent quant à leur origine (meurtre pour les uns, vol pour les autres), Arezki prit le maquis. « Arezki, décrivait son biographe, a bien le type bestial que les journaux illustrés ont reproduit : tête ronde, pommettes saillantes, lèvres épaisses, nez camard, barbe rude et grisonnante, regard faux et cruel, teint bistré. Il est vêtu d’une veste et d’un large pantalon bleu comme en portent les Turcos, une haute chéchia rouge enfoncée sur la nuque ». Cependant malgré ce portrait le présentant de façon quelque peu disgracieuse, son biographe reconnaissait tout de même que l’influence d’Arezki auprès des hommes de sa bande tenait à la parole et aux armes. « Il n’acquit une certaine prépondérance sur ses coreligionnaires, pouvait- on lire encore, que par son bagout extraordinaire, sa loquacité merveilleuse et ses réparties cocasses ». Lors de son procès qui survint après sa capture, en pleine séance du Conseil Général, le bâtonnier des avocats évoqua une de ces multiples anecdotes illustrant son sens de l’humour.                                                                               Ainsi, un jour, « un juge de Tizi Ouzou reçut la visite d’un Kabyle propre, s’exprimant en terme correct ». Ce dernier s’était présenté pour livrer des informations sur Arezki Lbachir et ses hommes, ce qui enchanta le juge qui lui en sut gré. Le soir même, on remit au juge une carte sur laquelle il put lire : « Arezki Lbachir remercie monsieur le juge de lui avoir accordé audience et le prie de croire qu’il se souviendra, à l’occasion, de la courtoisie avec laquelle il a été reçu par lui ». Mais, par ailleurs, il était toujours armé d’un fusil, de deux révolvers, d’un poignard et d’un couteau empoisonné, portant une ceinture pouvant contenir cinquante cartouches grâce aux munitions que les villageois lui offraient volontiers. Aussi, malgré tant de précautions défensives, « Arezki n’allait jamais seul, il divisait sa bande en deux, la première moitié marchait à 300 mètres de la seconde, le capitaine se tenait au centre avec ses lieutenants. Lorsqu’il y avait une vengeance à exercer, un président de douar ou un mouchard à envoyer au paradis de Mahomet, c’était toujours lui qui se chargeait de la besogne. Il opérait d’ailleurs en artiste, tuant loyalement, par devant, après avoir averti tout son monde ». Et le comble tenait à ce que, souvent, « il assistait à l’enterrement de ses victimes », présidents de douar, mais aussi amines, caïds, gardes-champêtres, tous agents autochtones de l’administration coloniale. Et Arezki tenait à sa réputation, assumant publiquement ses actes.                                                          Un jour, alors qu’il venait d’abattre un président de douar peu scrupuleux de ses administrés, et que face à la nécessité de montrer sa force, l’autorité s’empressa d’arrêter en plein marché de Tizi Ouzou n’importe quel kabyle du douar et de l’accabler d’un meurtre qu’il n’avait pas commis, sur une simple dénonciation d’un cousin du président refroidi. Une fois informé, Arezki gagna le marché de Tizi Ouzou où, devant un millier de personnes, il surprit le dénonciateur et l’insulta avant de lui ordonner : « Tu vas, dès aujourd’hui, te rendre chez l’administrateur, tu lui diras que tu as menti, que je suis le seul auteur de ce meurtre, que, si dans quarante- huit heures l’innocent n’est pas relaxé, je tuerai l’administrateur et le dénonciateur ». Et, le lendemain, l’innocent fut rendu à la liberté dans ce pays où les prisons n’existaient pas jusque-là.
Mais bien au-delà ses frasques qui frappaient les imaginations, l’administration centrale craignait plus que tout la popularité dont il jouissait parmi la population sur le territoire des trois communes mixtes d’Azeffoun, du Haut Sebaou et de de la Soummam. « Les indigènes d’ailleurs l’encourageaient, relatait-on encore, lui créaient des alibis parce qu’il avait pris la douce habitude d’escoffier proprement amines, notables et complices de cette autorité qui les tyrannisaient et les ruinait ». Sur les trois communes mixtes, on souligne bien qu’il avait « supplanté l’autorité de l’administration
française. Il s’y était taillé un véritable royaume dans lequel 160 000 Kabyles ne songeaient plus à discuter ses ordres ou ses caprices ». Il s’était retrouvé dans la situation de pouvoir former une troupe de 20 000 hommes prêts à combattre sous sa bannière. Face à ce qu’elle considérait comme une menace d’insurrection générale, l’administration mit en œuvre des moyens considérables afin de pourchasser et capturer celui qui les défiaient avec ironie depuis trop longtemps. Sur le plan militaire, en novembre 1893, une expédition fut donc envoyée alors que, dans le même temps, sur le plan psychologique, on s’attaqua à la population qu’on voulut punir de sa complicité et empêcher de maintenir son soutien à celui qu’elle considérait comme un Robin des bois. Une fois capturé, et au terme de son procès, il fut condamné à mort. On tira même une carte postale de son exécution à Azazga alors qu’un poème populaire immortalisa sa mort de ces quelques vers d’un chant nécrologique :
Tes enfants sont à l’abandon Les voilà à Souk Ahras La guillotine vient te prendre Elle miaule comme une panthère
– Vois-tu, revint à la charge Madjid qui voulait faire le facétieux, concernant les classiques comme tu dis, connais-tu ce poème à la gloire d’Arezki Lbachir ?
Le traitre avance Violant les domiciles
Parmi les filles Il choisit les plus divines
Si seulement Arezki Lbachir Ne fut pas guillotiné
– Tu es vraiment épatant Madjid, quelle mémoire tu as ! – Tu as beau dire mais tu ne m’as toujours pas répondu si tu descendais à la gare de Beni Mansour ou non.
Bou Baghla marqua un moment d’hésitation avant de lui répondre. « Eau, pêches, abricots » psalmodia encore le petit vendeur de fruits à l’autre bout du wagon, couvrant le silence qui s’interposa entre les deux amis.

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