Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 38) / Farid Taalba

8 Juin

tikjda

Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

 

Bou Baghla soupira enfin comme s’il évacuait une grande fatigue. Entre les pans de son haïk rabattus sur son visage et tenus d’une main garnie de bagues multicolores jurant sur le tissu d’une blancheur crue, son œil charbonné de khôl s’échappa à travers le paysage pris au piège de l’encadrement d’une fenêtre vibrant comme le tbel tendu qui appelait à la révolte. Au loin, il devina la station touristique qu’était devenu le lieu-dit Tikjda, entre le massif de l’Haïzer qu’on avait laissé derrière et le massif de l’Akouker qui montait maintenant la garde à l’est, en déployant ses crêtes déchiquetées dans un décor lunaire de roches brutes que les rayons du soleil excitaient ardemment d’une prise d’assaut inlassablement violente, pressante, étouffante. Du sol, des vapeurs montaient toujours, la violence de la lumière pure délitant le regard qui ne percevait le paysage qu’au travers d’un filtre huileux et élastique, légèrement irisé des couleurs de l’arc-en-ciel. Le mont Ras Timedouine pointait son sommet derrière celui de Ras Tigounatine dans l’effervescence d’un couscoussier en chaleur, suivi d’Azrou Ougougane, d’Adrar Timessouine et enfin les aiguilles de Thaltat dont une se dressait comme une main à six doigts, dénommée la Main du Juif par les militaires français en souvenir d’une légende rapportant qu’un ascète juif venait y prier, Thaltat signifiant aussi auriculaire en kabyle. Bou Baghla se remémora les différentes grottes qui lui servaient de caches dans ces lieux déserts et nus où l’ascète n’était pas le seul à y avoir droit de cité. Il réfléchissait à son existence clandestine pour s’avouer qu’il valait mieux manger des glands dans la solitude de la montagne que le blé dans la plaine où l’on pliait la tête sous le joug. Puis, revenu de son ascension intérieur, il voulut mettre un terme au silence qui avait mis Madjid dans l’embarras dont il vit bien dans le reflet de la vitre la moue désemparée qu’il tirait, les doigts empêtrés les uns dans les autres. Mais tout à coup, pourtant toujours dans le coma à escalader les sommets de ses rêves, les yeux fermés et les extrémités de sa moustache se levant et retombant au rythme de sa respiration, le maître s’invita inopinément :

Les gens m’appellent le hors-la-loi

Pour moi, les misères sont finies

Sur chaque colline, je fume mon kif

Que dieu vous trahisse !

Vous, les caïds !

Votre commandement est mauvais

Vous distribuez raclées et brides

A ceux qui ne sont pas coupables

Le charognard interprète et explique

L’aigle n’a que ses yeux pour regarder

« Et lui qui la ramène aussi en taillant comme il faut le costard de Bou Baghla ! » se scandalisa Madjid en lui-même qui se demandait s’il ne faisait pas semblant de dormir pour mieux se jouer d’eux avec ses aphorismes que le maître avait jusque-là ironiquement immiscés dans les conversations de Madjid avec les différents interlocuteurs que le sort s’était hasardé à lui faire croiser sur sa route.

« Et voilà, ça y’est, on va se faire remarquer, moulina-t-il encore silencieusement, déjà les regards se tournent vers nous.

– Yah, yaaaah, s’exclama par surprise Bou Baghla en reprenant sa voix éraillée de vieille au milieu des regards qui s’amusaient devant celle osant sortir de la réserve qu’il seyait de tenir en public, mais c’est le grand Si Mohand Arezki !!! Même endormi, il faut qu’il nous égaye l’atmosphère avec sa verve inimitable. Alalala, j’aurais vu dans ma vie Si Mohand Arezki, le maître dont les poèmes sont semés dans les ruelles des villages sans qu’il ne soit présent ; le maître dont les poèmes ressurgissent de la gorge des femmes qui les moissonnent et les refleurissent en vibrant avec les tambours chauffés d’allégresse. Moi aussi, je vais relever le défi de la joute et lui répondre sur le champ :

J’ai trouvé un serpent déboussolé

Il n’avait plus de venin

Mais il est revenu au marécage

Et de nouveau il s’est mis à mordre

Le chacal, lui, a pris du grade

Ils lui ont donné le chat pour bras droit

Dans les bois, le lion est en résidence surveillée

Et le bourricot sort dehors pour se promener

Devant l’étonnement général des voyageurs qui ne s’attendaient pas à entendre le maître répliquer aussi promptement, pendant que Madjid comptait les minutes qu’il lui restait à vivre devant ce qui embrasa son inquiétude, Si Arezki lui émonda à son tour quelques mots inspirés sur le célèbre modèle de Bou Baghla  :

Arezki Lbachir est apparu

Dans la montagne, par dieu, sa révolte gronde

Il a sommé le commissaire

De venir tenir langue avec lui

Ton épopée oh Arezki Lbachir

Dans le Djurdjura elle est gravée

– Aya, répondit Bou Baghla qui se permit de faire un clin d’œil à cet agneau de Madjid qui se voyait déjà sacrifié, c’est un miracle, il répond comme s’il était éveillé. Eh bien, allons-y encore !

Mais le maître se remit à ronfler comme pour annoncer son retrait, Bou Baghla en resta pantois et Madjid remercia le ciel de dissoudre l’attention qui avait convergé vers eux dans cet instant surnaturel qui ne manquerait pas à coup sûr d’être colporté dans les fécondes ruelles de l’imagination villageoise.

– Bon, relança alors Madjid à l’adresse de Bou Baghla, quand vas-tu répondre à la question que je t’ai posée ?

– Et bien, je ne descends pas à la gare de Sidi Mansour, ni je ne vais au village des Aït Bouali.

– Irais-tu jusqu’à la gare d’Akbou, s’inquiéta Madjid à l’idée d’avoir à subir ces facéties, ou bien à Tazmalt ?

– Ne t’inquiète pas, je descends à la prochaine.

Ainsi Bou Baghla se rendait à la gare de Maillot. Après l’insurrection de 1871, et suite au siège de 52 jours tenu devant le bordj Beni Mansour que les stratèges militaires considérèrent comme inadapté à assurer une défense efficace, ils décidèrent de lancer des recherches pour trouver un meilleur emplacement stratégiques depuis lequel on pouvait contrôler ce carrefour qui menait soit à Alger, Bougie ou Constantine. C’est ainsi qu’on choisit Souk el Tlata à Ighil Boumlil sur le territoire de la tribu de Imechdalen après une enquête scrupuleuse. Situé à 474 m d’altitude, il jouissait d’un environnement sain, d’un climat doux et de la possibilité d’y acheminer de l’eau potable. Outre la position stratégique du lieu sur le plan militaire, Souk el Tlata était, comme Souk Hamza qui devint Bouira, un marché de tribu, ce qui, sur le plan économique, permettait de tenir aussi les kabyles par le ventre, comme on le fit dans tout le pays. A partir de 1875, une opération d’expropriation permit ainsi de transférer en 1881 le centre de surveillance de Beni Mansour à Souk el Tlata qui prit le nom de Maillot en mémoire du célèbre médecin qui avait contribué à éradiquer le paludisme en Algérie. Les premiers colons arrivèrent en 1882. Et pour cela, on édifia une mairie, une église, une école et un bureau de poste autour de la caserne militaire et du poste de police. Situé sur le territoire des Imechdalen, tribu dans laquelle le père de Bou Baghla avait trouvé refuge dans un de ses villages, Bou Baghla y avait pris femme.

– Vois-tu Madjid, j’ai beau mener une vie d’aventure et de risques mais il faut bien revenir de temps en temps au bercail. Ce n’est pas toi qui me contredirais.

– Ah je vois maintenant où tu veux que la route te mène. Ecoute cela :

Allons jeunes filles

Descendons au ruisseau

L’eau y est fraîche

A l’abri des rayons du soleil

Et vous jeunes gens

Qui n’a pas l’art du plaisir recule

 

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