Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 39) / Farid Taalba

22 Juin
Lalla Khedidja

Lalla Khedidja

Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

 

« Madjid, murmura Bou Baghla avec émotion, avec toi pas besoin d’effeuiller le fond de son cœur, tu devances les choses sans que l’on ait besoin de les mettre en bouquets. Merci de ta prévenance, elle nous épargne le pénible effort d’avoir à raconter nos misères. Il y en a tellement marre d’en avoir marre ! Le destin qui n’est pas écrit sous les yeux de tous choit même de ta bouche. Et la vérité de ta langue est comme un couscous bien cuit. Car, vois-tu, comme Si Lbachir Amellah le mettait en fleurs :
Pullulent les gens sans jugement                                                                                                                                                        Et, oh mon dieu, susceptibles de surcroît                                                                                                                                  Même si leurs bienfaits restent sans saveur
– Regarde », fit remarquer Madjid en pointant son doigt vers un point de l’horizon transparaissant derrière la surface de la vitre qui se convulsait toujours au rythme des lourds essieux frappant l’acier de la voie ferrée. L’objet du désir approchait donc comme le village de Maillot dont on apercevait au loin les toits de tuiles s’étalant comme une tâche ocre orangé au milieu des oliviers qui dressait leur feuillage verdoyant au pied de Lalla Khedidja, le plus haut sommet de la Kabylie. Bonhomme et régulière, sa silhouette pyramidale prenait ses aises comme une matrone assise sur un pouf, les flancs bien pleins contrairement à ceux du décor tourmenté et décharné de l’Akouker. A mi-taille, la forêt de cèdres de Tala Ghana enserrait ses hanches d’un sombre ceinturon : il lui tenait la bouffante jupe qui se déroulait jusqu’à ses pieds où se nichait peureusement Maillot comme l’enfant face à l’ogresse. Au-dessus du village colonial, Bou Baghla n’eut aucun mal à se remémorer le terre-plein ombragé où se dressaient les murailles du bordj d’été des administrateurs du village, près de la source de Tala Ghana jaillissant à la limite de la forêt, construit pour mieux contrôler un commerce du bois très lucratif ne profitant évidemment pas à ceux des tribus qui en étaient autrefois les propriétaires. Puis, après avoir suivi du regard le chemin secret menant à son village d’adoption mais aussi de naissance, de sa voix aigrelette de vieille que chacun put entendre dans tout le wagon, en face d’un Madjid saisi encore une fois d’inquiétude en mordant son index qu’il avait replié dans son poing en baissant la tête, Bou Baghla annonça sans sourciller des yeux : « Enfin approche Maillot ! Jeune
homme, demain est un grand jour pour moi. Eh oui, malgré mes rides et mon sourire édenté, un riche veuf vieillissant va demander ma main. Et je la vois trembler d’avance ! Comme dit le proverbe, habille bien une pelle à four, tu en feras une beauté.

– Mais qu’est-ce qu’il radote encore là celui-là, s’étouffa Madjid alors que les voyageurs s’esclaffèrent d’un rire commun qu’il finit lui même par simuler de peur de se singulariser davantage.

– Une vieille poule dans la main vaut mieux que dix oiseaux en l’air, n’est-ce pas ? Et borgne parmi les aveugles, on m’appelle la femme aux beaux yeux. Mais je ne vous en dirai pas plus, vous en conviendrez : la poule ne pond pas en plein milieu du marché.

– Mais il délire ! ». Décontenancé, comme jeté à terre de sa selle, des yeux, Madjid fixa le sommet du mont Lalla Khedidja, y cherchant la kouba de cette sainte femme serviable et dévouée qui avait existé dans les temps anciens. Pour ne pas la vouer à l’oubli, les villageois lui avaient d’ailleurs donné son nom à la plus haute montagne du pays qui supervisait toute la vallée de l’oued Sahel, la rivière  serpentant dans ses maigres lacets d’été au milieu des grasses oliveraies s’égayant à perte de vue, en plaine et sur les premiers contreforts. Lalla Khedidja était née au 18ème siècle, à Ibelbaren, village des Imechdalen. La légende lui prêtait volontiers de détenir des pouvoirs surnaturels : il lui suffisait de fermer profondément les yeux pour réaliser des miracles sans bouger le petit doigt. Elle était une paysanne aguerrie, pas économe de sa peine et de ses efforts pour tenir jardins potagers et troupeaux. Mais, surtout, elle montait chaque jour au sommet de la montagne pour faire ses ablutions et prier. Elle y séjournait des jours durant, en retraite du monde et éloignée des biens matériels, dans le dévouement à dieu et le dénuement complet. Elle disparut pourtant dans des circonstances que sa famille ne put réellement établir. Parmi de nombreux récits qui se colportent dans les veillées, certains racontent que, un jour, alors que tous les hommes de son village se rendirent au marché, l’un d’eux aurait discrètement suivi Lalla Khedidja qui s’était élancée comme à l’accoutumée à l’assaut de la montagne. Arrivée au sommet, il l’aurait ainsi vue monter au ciel. Ayant prévenu les autres villageois à leur retour du marché, ils décidèrent de la suivre le lendemain tous ensemble afin de vérifier les dires de leur coreligionnaire. Ils ne purent que constater la véracité du miracle. Ils lui bâtirent ainsi un tombeau, ils y instituèrent un pèlerinage durant lequel on venait se mettre sous sa protection ou implorer son aide. D’autres racontent qu’elle avait fait un rêve où dieu lui avait demandé de quitter les gens de At Ouakour qui n’arrêtaient pas de se moquer d’elle et de fustiger ses enseignements. Dans un rêve, dieu lui ordonna de quitter ces gens impies et sans respect et de se retirer au sommet de la montagne pour se rapprocher de lui. Et, au réveil, quand elle leur annonça que demain elle allait y transporter toute sa maison, elle essuya évidemment les plus viles railleries. Aussi, le lendemain matin, après que les femmes eurent constaté la disparition de la maison en se rendant à la fontaine, on commença à rire jaune et on se pressa bientôt pour gravir les flancs de la montagne. Au sommet, on ne put que s’excuser de la grossièreté dont on avait preuve et les gens des At Ouakour n’eurent plus qu’à se prosterner devant elle, en louant le seigneur de leur avoir accordé la faveur de choisir une de ses élues parmi les indignes qu’ils étaient, devenus depuis cette mémorable aventure de fidèles serviteurs de dieu. Malgré les différentes versions portant sur sa biographie, sa renommée était unanime et ne lassait pas les foules de se rendre toujours plus nombreux à son pèlerinage.

– Bon, elle est bien gentille la Mère Khedidja, maugréa Madjid, mais elle ferait bien de le faire taire, il est en train de nous faire un sketch qui pourrait nous dévoiler aux yeux de tous. Et cette voix de pie qui jacasse, qui fracasse !!!

– Imaginez-vous mesdames et messieurs, grands et petits, demain, avec tambours et ghaïtas, au son des coups de fusils, un cortège viendra devant la maison de mon père pour demander ma main. Et après la joute poétique qui opposera nos deux familles, il pourra me ravir pour me ramener dans la maison de son père. A mon âge ! N’est ce pas un miracle ?! Et à mon âge, me faudra-t-il maintenant me résigner à enfanter de nouveau ? ».

Un rire général gondola le wagon dans un vacarme où chacun put enfin sortir du silence sans prendre de risque ; grâce à une vieille folle qui, toute honte bue, se mettait à déshabiller son existence que personne, au fond, n’osait prendre au sérieux.

– Mesdames et messieurs, petits et grands, merci de m’avoir écouté. Comme dit le proverbe, c’était comme si le mont Khedidja s’inclinait vers Maillot. Que dieu vous protège !
Dans l’élan, croyant à un sincère et malin subterfuge pour faire l’aumône sans en donner l’air, mais foncièrement touchés de les avoir distraits de ces temps difficiles qu’ils traversaient, les voyageurs s’attroupèrent autour d’elle et chacun tint à lui faire don de ce qu’il pouvait : viande, fruits, légumes, céréales.

Madjid vit rapidement les denrées qui s’accumulèrent aux pieds de Bou Baghla. Quand il vit ce dernier se mettre à les ranger méticuleusement dans des couffins qu’on lui offrit même à cet effet, son sang ne fit qu’un tour à l’idée qu’il fit le geste brusque qui le trahirait. « Laissez vieille dame, je vais vous ranger vos affaires, présenta Madjid, reposez-vous. » Il en profita même pour lui presser discrètement le pied afin d’appuyer sa proposition qu’il habilla d’une voix tranquille et sure.

« Ah, tu es un fils pour moi, lui avoua alors Bou Baghla en crissant comme une roue de vélo rouillée, lorsque que Madjid put enfin s’assoir sur son siège après avoir bouclé le rangement des denrées. Ce dernier ne semblait d’ailleurs pas goûter la plaisanterie mais soulagé d’avoir échappé à autre chose de plus terrible encore. Chacun avait regagné sa place en silence sous les coups d’essieux martelant la course du train.

– Tu as l’air un peu furieux contre moi, avança avec douceur Bou Baghla, mais tu ne devrais pas. Vois-tu, tu voulais savoir si je descendais à Maillot. Eh bien, maintenant, tu connais aussi tout le marché que j’ai fait pour ma bien-aimée sans avoir bougé le petit doigt.

– Si je te comprends bien, répondit alors Madjid revenu par défi à plus d’ironie, tu agis comme Arezki Lbachir, tu chantes comme Lbachir Amellah et tu te prends pour Lalla Khedidja.  – Dis comme ça, j’en prendrai pas ombrage. – Ecoute alors ce poème pour t’accompagner, offrit Madjid, toi l’aventurier toujours loin de son foyer et qui y revient quoiqu’il advienne le jour où l’exil devient trop cruel :

La fille qui m’a vendu de l’huile                                                                                                                                                          A des yeux noirs                                                                                                                                                                                 Khedidja est de noble lignée

Elle tenait la mesure d’une main                                                                                                                                                           J’ai aperçu son sein                                                                                                                                                                              Et je n’ai plus su attacher mon outre

Maître des nuages et des pluies                                                                                                                                                       Fais que Khedidja veuille                                                                                                                                                                 Que nous passions ensemble cette nuit

 

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