Démocrature

4 Juil

 

cazeneuve+ canon à eau-copie

Les gens intelligents le disent et le font répéter par leurs mainates médiatiques : nous ne sommes pas en dictature, ici c’est l’État de droit et quiconque émet un doute sort du cadre démocratique et fait le jeu des terroristes. En face, donc, c’est le terrorisme et les casseurs. Et c’est un peu pareil, d’ailleurs,casseur, manifestant, terroriste, preneurs d’otages, on s’y perd : Gattaz, celui qui a gagné l’appel d’offre sur l’État, le dit sans détour : la grève, c’est la terreur, et les terroristes qui font perdre de l’argent aux groupes pétroliers ou qui perturbent le droit des affaires dans la rue, il faut les traiter comme ils le méritent. Dégagez-moi tout ça. C’est lui qui possède les droits sur l’État© et il entend bien les faire respecter. Il n’a pas trop de problème d’ailleurs, ses chargés d’affaire ont été bien formés et s’appliquent avec zèle à adapter son acquisition aux besoins de l’entreprise, ce qui doit être le seul objectif de l’équipe. Le contremaître Valls a confié à sa chef de produit El Khomri la rédaction d’un réglement intérieur que le responsable de la sécurité Gazeneuve se charge de faire appliquer et de faire rentrer dans les crânes, le tout sous la bienveillante supervision du gérant provisoire Hollande, qui est commis à la communication. Et comme ils ont la culture du résultat, les statistiques sont bonnes. Surtout celles du maintien de l’ordre des affaires : tout va très bien, de mieux en mieux, même. Les chiffres de la productivité sont démocratiquement communiqués avec une régularité admirable: au 15 mai, à Rennes, un des hauts lieux de l’expérimentation du maintien de l’ordre en mode militaire, le petit monsieur Gazeneuve annonçait, fier de lui, plus de 1300 interpellations, et les responsables ne manquent jamais de mettre en avant toutes les condamnations, depuis, les choses vont encore mieux, Vinci va peut-être même pouvoir ajouter une prison à son futur aéroport pour parquer tout le monde dans le bocage nantais. Peu importe les chefs d’accusation, peu importe l’identité des gueux qui ont été courtoisement pris en charge par CRS ou Gendarmes mobiles, que chacun doit féliciter et que personne ne déteste. Manuel Valls le dit et le répète : n’y a aucune consigne de retenue face aux « casseurs » : un « casseur », ça casse, ça n’a pas vraiment d’identité, encore moins d’idée. C’est un ennemi intérieur, un terroriste, son sort, c’est l’écrasement.

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La chaîne est en place : l’exécutif joue son rôle d’exécutant. C’est open bar pour les marchands de sécurité et carte blanche pour les techniciens de la pacification sociale. Qui sont les braves défenseurs de l’ordre néo-socialiste, passés en première ligne pour la défense de la loi « travaille ! » par la matraque et le canon à eau ? Le moins que l’on puisse dire est que ce ne sont pas des inconnus et qu’ils ne viennent pas de découvrir leur vocation. Aux côtés du chef d’escadron Gazeneuve, la préfecture de police de Paris est tenue par Michel Cadot ex-directeur de cabinet de Michèle Alliot-Marie, celle qui voulait exporter le savoir-faire français en matière de maintien de l’ordre au dictateur tunisien Ben Ali, en 2009. Patrick Strzda, pour ses bons et loyaux services dans la militarisation de Rennes les jours de manifestation –hélicoptère compris– a été promu directeur de cabinet au ministère de l’Intérieur le 21 avril 2016. Il a été remplacé sur place par Patrick Dallènes, qui suit la même ligne, légèrement à droite de celle de leur modèle à tous, l’inégalable Maurice Papon. Les représentants du Parquet devant les tribunaux, qui invoquent sans problème les pires carnages répressifs de l’Histoire: dire « l’ordre règne à Paris, l’ordre doit régner à Paris » devant le Tribunal, comme l’a fait le représentant de l’État dès le 30 avril, c’est s’inscrire délibérément dans le prolongement de l’écrasement de tous les mouvements populaires du XIXe siècle. Les mots ne sont pas neutres l’ordre régnait effectivement à Varsovie après l’entrée des troupes russes en 1830, origine de l’expression,  reprise ensuite parfaitement consciemment pour la Commune de Paris, ou l’ordre régnait après l’entrée des troupes versaillaises, ou à Berlin, après l’écrasement par un pouvoir socialiste de l’insurrection spartakiste. La tête visible de la justice aux ordres est le procureur François Molins, autre ancien directeur de cabinet d’Alliot-Marie, mais quand elle sévissait à la justice, preuve supplémentaire de la parfaite continuité des cadres du régime en cours d’installation.

Pour la promotion de l’odre nouveau, on a propulsés sur le devant de la scène asinomédiatique les chefs des S.A, qui en redemandent, et bavent leur soupe légèrement anxiogène sur tous les plateaux et sur tous les supports écrits, depuis les grands journaux « de référence » jusqu’aux torchons d’extrême-droite, sans que personne ne trouve par exemple qu’un syndicat de policiers qui appelle à plus de répression dans Minute devrait tomber sous le coup de la loi contre les ligues factieuses.

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Au contraire, tous ces lobbyistes policiers du nouveau régime ont leur rond de serviette partout dans les journaux et leur table réservée dans les cercles gouvernementaux actuels et à venir. Frédéric Péchenard, ex-patron de la maison poulaga et porte-parole de l’humaniste Sarkozy dénonce des actes pré-terroristes, les revendications les plus dangereuses des syndicats de police ont été acceptées, renforcées et pérennisées au-delà de l’état d’urgence : le port d’arme en dehors du service –et même à la plage– , l’enterrement définitif du récepissé, l’autorisation pour la BAC de porter des fusils d’assaut, sans condition de Q.I.

Les représentants du parquet devant les tribunaux finissent le travail en exigeant des peines pour l’exemple : accusations de tentative de meurtre, charges d’association de malfaiteurs, peine de prison ferme pour rien. Les tribunaux d’exception sont de retour, comme au bon vieux temps de la guerre d’Algérie, là encore.

Toutes ces mesures peuvent compter sur le service après-vente des cloportes médiatiques, toujours prêts à aider à la fabrication de coupables, à gonfler les manipulations les plus obscènes –la soi-disant dévastation de l’hôpital Necker–, ou, tout simplement, à défendre par principe et sans condition tout ce qui ressemble à un képi, un casque, un bouclier, une grenade de désencerclement ou une gazeuse de compétition.

nounours

Le résultat c’est une répression inédite depuis la guerre d’Algérie, qui devrait faire réfléchir ceux qui préfèrent faires des bisous aux flics plutôt que de se poser des questions sur leur positionnement, comme Patrice Pelloux, ou Renaud, l’ex-anarchiste du dimanche pour grand mères en mal de sensations, qui cautionnent objectivement et subjectivement la stratégie de la tension, et le changement de régime qui se met en place.

On aurait tort de croire qu’il ne s’agit que d’une accumulation de coups de force, d’une improvisation de l’État face à la vigueur d’un mouvement social qui ne désarme pas après quatre mois de mobilisation et malgré une répression ultra-violente. Certes, le pouvoir néo-socialiste a complètement perdu le peu de contact qui lui restait avec la réalité et s’en remet aux professionnels du disciplinement social et de la répression. Mais rien n’est improvisé : les mesures sont, pour reprendre une rhétorique de préfet– « proportionnées » à l’objectif de domestication définitive de la société. Elles sont surtout très progressives : l’idée est d’habituer le corps social à des mesures qui, à force d’être appliquées, ne seront plus des mesures d’exception, mais définiront la règle : les manifs pêche au canard autour du bassin de l’Arsenal à Paris, la banalisation de la militarisation du maintien de l’ordre, les interpellations préventives, les interdictions individuelles de manifester distribuées au bon vouloir de la police politique, en fonction de ses fiches de renseignement, l’instrumentalisation de la justice.

L’État d’urgence a été prolongé dans l’indifférence générale pour la troisième fois devant 68 députés sur 577, sans que cela ne provoque aucun remou. Les assignations à résidence et interdictions de circuler on cessé d’être une information pour les éditocrates, tout au plus les mentionne-t-on au passage, en pages intérieures, entre la météo et la rubrique nécrologique. On ne compte plus les victimes de la sauvagerie de playmobils lâchés sur les manifestants et qui savent qu’ils peuvent se faire plaisir : on leur a garanti une impunité absolue.

Nos oreilles se sont habituées aux pimpons bleublanrouges, la plupart des digues sont en train de céder : l’État d’urgence a permis la transition rapide de l’état de droit à l’État de droite, et même les mesures les plus contraires aux libertés élémentaires, comme les arrestations « en amont de manifestation », le bouclage –totalement illégal– d’un lieu de débat public comme la Bourse du Travail, l’utilisation du des forces antiterroristes –RAID ou du GIGN– contre le mouvement social sont en train de rentrer dans les habitudes. L’interdiction de manifester du 23 juin, une première depuis la manifestation de Charonne interdite par Maurice Papon en 1962, était un ballon d’essai : depuis les cortèges ressemblent à ceux de la Russie de Poutine, et le gouvernement peut faire dire par son adjoint à la propagande Stéphane Le Foll que les manifestations seront interdite pour la protection des biens et des personnes : pour les biens, on voit, il faut protéger les banques et les sucettes Decaux, mais pour les personnes, la menace est claire, il faut comprendre la sécurité des manifestants, protégés de la force nue de l’État en étant sommés de rester chez eux. Les seuls personnes blessées depuis quatre mois en manifestation sont en effet les manifestants attaqués par la police, en plus de quelques accidents de travail dans les rangs des miliciens.

En d’autres termes, ce qui est en train de s’accomplir sous la gérance de Hollande, c’est un véritable changement de régime. La démocratie libérale, née, grosso modo du consensus défini par le programme du Conseil National de la Résistance au lendemain de la seconde guerre mondiale est à l’agonie. Pour achever la contre-révolution capitaliste en cours, on ne tolérera plus aucune dissension autre que symbolique. Restez dans le rang et il ne vous arrivera rien, acceptez juste d’abdiquer tous vos droits, de préférence avec le sourire. Bougez et vous serez écrasés par toute la force de l’État. Paris n’est pas Santiago du Chili : le Stade de France sert encore aux jeux du cirque, pas à l’exécution des prisonniers politiques. Il n’est pas utile d’installer une dictature à l’ancienne, mais on n’a plus besoin de s’embarrasser du carcan des libertés publiques et des miettes de démocratie sociale qu’on tolérait jusqu’ici. Ni dictature, ni démocratie : démocrature. On conserve le cirque électoral pour choisir la couleur du produit, mais tous les coups sont permis pour anéantir la moindre tentative de résistance.

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Le déploiement de l’arsenal répressif est à la mesure de l’enjeu : il s’agit bien d’enterrer 150 ans de lutte sous les gaz lacrymogènes et le tonfa, de déployer une fois pour tout la milice pour briser toute résistance contre la dérégulation capitaliste et annihiler toute perspective de changement radical. Le problème qui se pose est qu’il reste en France, malgré tout, certaines traditions politiques. Si les mécanismes publics de défense et de lutte sociale sont noyés sous la répression, la résistance passera par d’autres chemins. La transmission des pratiques politiques de mise en échec de l’État-patron et de ses miliciens existe depuis longtemps et ne demande qu’à être réactivée. Les mauvais jours finiront : on n’oublie rien. Certains seront tondus à la Libération.

rLa police tue

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