Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 40) / Farid Taalba

6 Juil

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Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

« Casse-croutes, jus d’orange, casse-croutes jus d’orange ! » enchaîna un gamin dont la voix s’invita par surprise au milieu de l’assistance de nouveau assoupie dans la méfiance malgré la trêve de rire qui venait temporairement de mettre leur guerre intérieure entre parenthèses, le ronflement du maitre marquant l’écoulement du temps qui passait sous les rails à chaque seconde. Il portait un panier d’osier chargé tenu par une grosse sangle de cuir enserrant sa nuque comme le joug celle du bœuf prêt à labourer.
– Si tu veux un casse-croute ou un jus d’orange, anticipa Madjid face à Bou Baghla qu’il soupçonnait de fomenter une nouvelle blague potache dont il avait le secret, dis-le moi tout de suite que j’aille te chercher ta commande. Tu sais,  depuis mon départ jusqu’à aujourd’hui, j’en ai vu de toutes les couleurs, j’ai le ventre qui n’arrête pas de monter et de descendre comme les montagnes-russes de la fête foraine. Alors, s’il te plaît, homme de bien, ne joue pas avec mes
nerfs, rends nous le chemin plus praticable, garde tes coups de Djeha pour l’administrateur et le caïd.
– Oh, à quoi bon me rassasier, le proverbe ne dit-il pas : celui que la faim a frappé dans sa tête, même le ventre plein, il s’en souvient.
– Tu ne vas pas tout de même pas nous refaire un numéro ?
– Casse-croutes, jus d’orange, casse-croutes, jus d’orange ! ».
Fredonnant, la voix du gamin s’approchait, couvrant maintenant celle du maître. Madjid se retourna vers lui qui se trouvait maintenant à deux rangées de sièges. Puis, ses yeux abattus revinrent s’infiltrer entre les pans du haïk où brillait l’œil malicieux de Bou Baghla.
– Écoute Madjid, ne t’inquiète plus, regarde, on entre dans la gare de Maillot, le marché entre mes jambes. L’heure est venue de nous dire :
« A une prochaine fois ! ». Tu peux enfin souffler, toi tu vas jusqu’à Akbou. ».
Dans le manège des voyageurs qui s’empressaient pour préparer leur descente, ils se séparèrent tout de même avec regret, pressés de se retrouver pour se tisser l’esprit à coups d’aphorismes et de petites histoires édifiantes.
– Dieu seul sait quand je te reverrai, avoua Madjid après l’avoir aidé à décharger tout son marché.
– Oh, d’ici là, dieu t’aura fait rencontrer d’autres personnes. Sais-tu toi-même qui tu vas rencontrer quand tu remonteras dans le train ?
Soudain la voix excité d’un enfant qui venait de trouver un trésor retentit : « Lalla Khedidja, elle est là ! Elle est là ». A sa suite, les voix d’autres gamins accoururent dans un nuage de poussière : « Lalla Khedidja, Lalla Khedidja, ton cortège est arrivé, vive la mariée ! ». Bientôt ils s’attroupèrent autour de la vieille à qui elle leur ordonna
avec douceur de lui porter ses nombreux couffins.
« Mais qu’est-ce que…que, que tu, tu mijotes encore ? » balbutia Madjid qui relevait encore une fois tous les signes de la forte présence militaire qu’il n’avait eu de cesse de constater à chaque gare, incrédule, dépassé par les événements.
« Aller, ne reste pas là, ricana alors cette vieille chouette de Bou Baghla, tu vas manquer ton train. Le chef de gare siffle déjà le départ. ».
La portière du wagon encore tenue ouverte d’une main qui resta tout de même ferme devant tant d’audace déconcertante, la semelle vissée au marchepied commençant à vibrer sous le poids des essieux qui se mettaient en branle, la bouche bée et le souffle scié, Madjid ne put quitter son regard devant cette foule d’enfants qui accompagnèrent notre pseudo vieille mariée jusqu’à une mule sur laquelle on avait dressé un palanquin couvert d’un tissu blanc. Accompagnées d’hommes qui se tenaient en retrait, de vieilles femmes qui attendaient près de la mule l’aidèrent à s’y installer et Bou Baghla dit « l’homme à la mule » disparut alors de son champ de vision sous le tissu blanc que le vent gonflait comme la voile d’un navire s’éloignant à l’horizon
vers sa nuit sacrée.
« Par dieu, songea Madjid en regagnant sa place, c’est un vrai comédien, il n’a pas peur mais il risque sa vie, il ne joue pas pour de la fausse sur une place publique, il ne relate pas une histoire tricotée d’avance et sur mesure ! ». Aussi, quelle ne fut sa surprise quand il se retrouva nez à nez avec cheikh Mouloud qu’il trouva à la même place
que ce dernier avait occupé avant sa descente du train et de son emballage par les gendarmes à la gare de Bouira. A sa vue, il reçut comme un coup de matraque. « Ah oui, ironisa-t-il comme pour mieux se préparer à affronter de nouveaux déboires, ça c’est sûr, je vais encore faire un tour de montagnes-russes ! ». Se reprenant aussitôt, il se rua à sa rencontre : « Cheikh Mouloud, cheikh Mouloud ! Mais comment ? Tu es vivant ? C’est bien toi ? Co, co, comment tu as fait ? ». Il s’assit fébrilement, encore incrédule et lui prit les deux mains : « Tu es sauf ! Ils ne t’ont rien fait ? Je me suis imaginé le pire. Et te voilà, béni soit le très haut !
– Et oui, on va dire que j’ai fait une petite promenade. Quand, après t’avoir quitté, je me suis avançait vers la sortie. J’ai alors entendu une voix qui avertissait : « Il est là, c’est l’homme aux journaux ! ». Dans la poussière qui s’était d’un coup soulevée, les gendarmes tombèrent sur moi comme un essaim de frelons. J’avais perdu mes lunettes, je n’y voyais plus rien. Ils m’ont embarqué dans leur ruche et porté jusqu’au campement qui dominait la ville de Bouira. On me fit monter avec d’autres prisonniers dans un hélicoptère où l’on me rendit mes lunettes. J’ai pu alors assister à une scène terrible. Après avoir atteint une certaine hauteur, sur ordre d’un supérieur, des militaires s’emparèrent de deux prisonniers et les balancèrent par-dessus bord pour s’éclater entre les récifs de la montagne. « Comme ça vous êtes prévenus, intervint d’emblée le supérieur, il ne faudra pas nous mentir, nous avons les moyens de vous faire parler malgré votre ténacité.
Evitez-vous des souffrances inutiles !
Dites-nous la vérité, rien que la vérité. Compris ?!!! ».
« Bientôt, reprit-il, on va atterrir à la caserne de Maillot. Ce sera alors à vous de choisir. ». Je tremblais soudain comme un écolier qu’on allait injustement punir. Contrairement aux autres, on m’avait enchaîné les pieds et menotté les poignets. Deux militaires m’encadraient des deux côtés. J’avais l’impression que j’étais important pour eux. Cela m’a effrayé, je te l’avoue, j’ai même eu envie de pleurer mais j’ai eu peur de perdre ma dignité. Alors je me suis résigné à atteindre la suite des événements en silence, préservant mes forces pour ce qui allait advenir. Une fois l’hélicoptère au sol, on nous conduisit en camion bâché jusque dans la cour d’une garnison que je découvris avec toutes les frayeurs du monde. Alors qu’on nous escorta étroitement, j’entendis une voix familière s’écrier : « Monsieur Mouloud, monsieur Mouloud, que vous arrive-t-il ? Ce n’est pas possible, il doit s’agir d’une erreur. On ne peut pas vous mettre au piquet comme ça ! ». Quelle chance, c’était celle de l’inspecteur d’académie. Il sortait juste d’une entrevue avec le commandant de la garnison quand il m’aperçut. L’inspecteur s’en retourna aussitôt vers
lui pour aller plaider ma cause. Quand il revint, on me libéra aussitôt. Il m’expliqua que ceux qui avaient procédé à mon interpellation savait que l’homme recherché avait pour habitude d’avoir toujours sous les bras des journaux. Sachant que le suspect devait descendre à Bouira et que je fus le seul à descendre avec des journaux mon compte fut bon en un cli d’œil.
Une fois libéré, vu l’horaire de mon train pour Bouira, j’ai remarqué que j’avais le temps d’aller jusqu’à At Mansour pour en profiter saluer des amis. Et comme je savais que tu serais dans le train qui y menait précisément, j’en ai profité pour venir te rassurer sur mon sort.
– Comme quoi, parfois, la guerre, ça s’passe bien, conclut Madjid en pensant aux deux personnes jetées par-dessus bord. Pour toi, c’est comme dans les films qui se terminent bien.
C’est là qu’il entendit la rengaine du gamin qui répétait le même refrain : « Casse-croutes, jus d’orange ! Casse-croute jus d’orange ! ».

 

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