Les paradoxes de Dallas

15 Juil

Les anciens du quartier se rappellent Dallas et son univers impitoyable. Depuis le 7 juillet 2016, les plus jeunes découvrent les paradoxes de Dallas comme un concentré du « Made in America ».
En plein cœur d’une métropole US, un homme noir, ancien soldat de l’US Army a mis en pratique ce qu’il a appris sur les champs de batailles des conquêtes de l’impérialisme américain. La formation militaire peut transformer tout un chacun en combattant efficace et impitoyable. De la position du tireur couché à celle du tireur en mouvement, l’ex soldat du génie de l’US Army Micah Johnson a blessé sept policiers et en a tué cinq. Trois des cinq policiers tués étaient, comme Micah Johnson, des vétérans de l’US Army. Certains avaient, tout comme lui, servi en Afghanistan dans les Marines ou dans les Rangers. Frères d’armes de l’impérialisme.
Toute la presse a relevé que l’ensemble des cibles de l’ex GI étaient des flics blancs. D’après la presse française ce fait est essentiel car ces cibles « des policiers blancs » (revendiquées par le tireur selon des sources policières), témoignent de « la crise raciale aux USA ».
En revanche, les 500 Afro-Américains tués chaque année par des policiers à 99% blancs ne sont le témoin de rien. Illusion d’optique et consensus médiatique se rejoignent : tirer sur du blanc c’est plus salissant
Cette attaque entre ex-bidasses américains permet à la presse de tordre la réalité US en faisant des blancs les principales victimes des tensions raciales en Amérique du nord. Cette prouesse est assez exceptionnelle quand on sait que les coups de feu ont été tirés en marge d’une manifestation contre les violences policières organisée par le mouvement « Black Lives Matter ».

taxidriver
Ce jour-là, à Dallas, 1000 personnes défilaient pour dénoncer les violences à caractère raciste à l’encontre d’Alton Sterling et Philando Castile deux hommes noirs, assassiné par la police. L’acte solitaire de Micah Jonhson, « Taxi driver » du 21ème siècle, soldat perdu de l’impérialisme yankee n’est plus blanc mais noir. Il est passé par l’Afghanistan plutôt que par le Vietnam.
Son acte permet par la magie de la presse de faire des blancs les principales victimes des tensions raciales aux Etats-Unis. Le sommet du risible est atteint lorsque les victimes avec lesquelles nous devons avoir de l’empathie sont avant tout des flics.
Histoire de compatir, nous devons tout savoir de ces flics blancs quand les 500 victimes annuelles de la police restent elles anonymes. Nous savons tout de la vie des cibles de Micah Johnson: des 6 six enfants de Brent Thomson « qui s’était remarié il y a deux semaines » en passant par les deux filles âgées de 14 et 10 ans de Michael Smith, jusqu’à ce détail ô combien essentiel sur la vie de Lorne Ahrens, qui « était un bon joueur de football américain dans sa jeunesse ». De braves types en somme. Victimes de la haine des noirs contre les blancs.
Le blanc serait donc la cible des noirs aux USA ?
La réalité des violences raciales aux États-Unis est radicalement différente. Les hommes noirs âgés de 15 à 34 ans ne constituent que 2% de la population américaine. Pourtant, ils représentent 15% des personnes tuées par la police en 2015. Un jeune noir a cinq fois plus de chance de mourir sous les balles des forces de l’ordre qu’un jeune Blanc. En 2015, la police a abattu 990 personnes aux Etats-Unis dont plus de 500 noirs, soit une personne toutes les huit heures. Aux pires années des lynchages organisés par le KKK, les sources historiques attestent que le maximum des meurtres avait été atteint en 1892 avec 161 Afro-Américains lynchés.
Barack Obama a raison de dire lors de son oraison funèbre en hommage aux policiers de Dallas que « les USA ont parcouru du chemin ». Pas certains cependant que ce chemin soit le bon.
Face à ces chiffres, le seul argument qui tourne en boucle c’est de nous dire que si les Afro-Américains sont victimes de violences policières c’est qu’ils sont souvent les résidents de zone de non-droit criminogènes où le travail de la police est compliqué. Dit simplement : la police tire « malheureusement » sur des civils souvent désarmés car elle intervient dans des zones à forte criminalité dans lesquelles le policier risque sa vie pour le bien des honnêtes citoyens.
Là encore, les faits sont têtus. Les études ne montrent aucune corrélation entre brutalités policières et violence dans les quartiers.

carte_violence_usa

Ce que montrent toutes les études c’est que les violences policières s’exercent principalement dans le cadre d’application extrêmement stricte de lois souvent absurdes comme celles sur la vente de cigarettes ou la consommation de drogues légères et les états d’ébriété.
Soit toutes les conduites à risque et les économies parallèles de la débrouille qui sont en France comme aux States le lot commun des classes populaires les plus précarisées par la société capitaliste. En clair, la chasse aux pauvres conduit souvent la police à arrêter des noirs parce les descendants d’esclaves sont les plus exposés à ces fléaux sociaux. C’est ce qu’explique assez bien Ta-Nehisi Coates, l’auteur d’ « Une Colère noire » :
« Le vrai problème est la croyance que nos problèmes de société peuvent être résolus par la force. À un moment donné les Américains ont décidé que la meilleure réponse à chaque problème social se trouve dans le système de justice criminelle. »

Pour accompagner tout cela d’un point de vue « démocratique » il faut tout un arsenal législatif qui permet de garantir une impunité totale aux Forces de l’Ordre. Ainsi, par exemple, lors d’une course-poursuite dans l’affaire « Plumhoff vs Rickard » qui se solde par la mort du passager et du conducteur, la Cour suprême américaine a affirmé (par 9 voix contre 0) que « tirer sur un suspect est justifié pour mettre un terme à une grave menace à l’ordre public ».
En l’occurrence une voiture qui fuit.
Cet arrêt est le précédent « motorisé » et américain du verdict du procès Bentounsi qui, lui, s’enfuyait à pied en France. Les policiers peuvent ainsi tirer pour tuer sur quelqu’un qui s’enfuit. Au grand regret des vendeurs du tout sécuritaire en France, nous sommes cependant encore un peu en retard sur les États-Unis. Car les USA ont un autre arrêt de la Cour suprême datant de 1989. L’arrêt de l’affaire « Graham vs Connor » fait baver tous les syndicalistes policiers français. Il stipule que la pertinence de l’utilisation de la force « doit être jugée du point de vue d’un policier présent sur la scène ». Cette décision a permis entre autre l’abandon des poursuites contre Darren Wilson, le policier qui a tué Michael Brown. Dans les faits, il suffit que le policier déclare s’être senti menacé pour justifier l’usage de son arme.
Chacun peut reconnaître la volonté de l’importation de cette règle lors du débat français sur l’extension du « concept » de légitime défense voulu par Valls et Cazeneuve. Concept qui est un des piliers du programme du Front National depuis plusieurs décennies.
Malgré les écrans de fumée et les diversions sur les « bons pères de famille policiers assassinés par un homme noir raciste » l’attaque de Dallas met à jour les réalités paradoxales des USA et trace une ligne de conduite pour nos luttes contre le racisme les violences policières et l’égalité sociale.
L’acte de Micah Johnson est un acte de vengeance solitaire dont les motivations sont forcément multiples, intimes et structurelles. Les raisons intimes sont difficiles à démêler pour celles et ceux qui ne connaissent pas cet homme. On laisse donc les spécialistes médiatiques de la psychologie criminelle de comptoir nous raconter leurs belles histoires sur la personnalité de Micah Johnson, il est plus intéressant de regarder du côté de causes structurelles qui rendent possible un tel passage à l’acte.
En toute chose, le contexte social précède l’existence. Si un Afro-Américain, ancien GI qui a servi en Afghanistan, a pu retourner son savoir-faire contre ses anciens frères d’armes c’est qu’il y a des raisons à cela.
La première (que nul ne peut contester même si elle est encore trop souvent reléguée au second plan) c’est la réalité d’un racisme structurel aux Etats-Unis qui fait des noirs des cibles de choix pour la police. Un racisme dont même le président des USA ne nie pas les fâcheuses conséquences : « Même ceux qui n’aiment pas la phrase « Black Lives Matter » devraient être capables d’entendre la douleur de la famille d’Alton Sterling » reconnaît Obama.
Par contre pour ce qui est de trouver des solutions le « yes we can » d’Obama montre ses limites après 8 ans à la Maison Blanche. Si Obama et la bourgeoisie noire qu’il incarne montrent leur incapacité à lutter contre les violences raciales aux Etats-Unis (y compris celle de l’appareil d’Etat dont Obama est pourtant à la tête) c’est que la cause de ses violences trouve son origine dans un acte de prédation qui permet paradoxalement aujourd’hui à la bourgeoisie noire américaine d’avoir une puissance.
C’est un des paradoxes que révèle la situation de Dallas, tous les noirs ne sont pas aujourd’hui des cibles de la police. Ce sont très majoritairement les noirs pauvres : les cloches qui n’ont pas su saisir le rêve américain dirait Donald Trump. Cette réalité est criante au moment de l’oraison funèbre des policiers tué par Micah Johnson. L’hommage aux policiers blancs assassinés par « un noir radicalisé » est réalisé par un président des États-Unis noir aux côtés d’un chef de la police de Dallas noir lui aussi, d’un maire blanc et devant des flics de toutes les couleurs. La guerre des races en prend un coup. C’est là, le principal paradoxe de la situation.

« Flic ou militaire qu’est qu’on ferait pas pour un salaire ».

Dans une société inégalitaire et donc sécuritaire, l’armée et la police présentent pour les classes populaires une opportunité de carrière non négligeable. Dès lors, nombreux sont les membres des classes populaires qui s’y engouffrent. Y compris des noirs aux USA. La plupart y font de piètres carrières, certains en sortiront rageux comme Micah Johnson, d’autres politisés ou indifférents face à un système qui les condamne à n’être que des vigiles d’un monde de riches dont ils sont exclus.
D’autres à la marge font de belles carrières comme David Brown, enfant du ghetto noir qui devient en 2010 le chef de la police de Dallas. Son parcours jusqu’au 7 juillet 2016 est un condensé de ce que l’Amérique produit de pire. Un frère cadet tué dans un règlement compte lié au trafic de drogue dans les années 80, son fils ainé abattu dans une fusillade avec la police en 2010 quelques mois après sa nomination à la tête de la police de Dallas.
Le voilà propulsé le 7 juillet 2016 sur le devant de la scène internationale en réconciliateur national pour honorer ses collègues blancs tués par un ancien GI noir qui voulait venger les victimes noires assassinées par des policiers blancs.

obama_dallas
Ce que nous montrent les images de l’oraison funèbre des policiers de Dallas c’est que la question raciale, aux USA comme en France, est inextricablement liée à la question économique et sociale.
Ce qui rapproche les hommes et les femmes sur cette tribune, c’est leur rang économique dans l’Amérique du 21ème siècle et non leur appartenance raciale. Que trouve-t-on sur cette tribune ? Des blancs, des noirs, des asiatiques, des latinos, des arabes. Il y a les vainqueurs de la guerre économique que nous impose le capitalisme et ceux qui ont décidé de mettre leur force de travail et souvent leur violence au service de cette élite économique. Le racisme structurel qui fait des noirs pauvres la principale cible des violences policières aux états unis résulte de l’histoire du capitalisme américain. La formidable accumulation de richesses permise par la conquête des Amériques et l’esclavage avait besoin d’une justification morale que seul le racisme permettait.
Fanon dans les âges du racisme montre comment pour justifier les prédations sur les amérindiens et les déportations des africains il a fallu que l’occident chrétien classe et hiérarchise les humains.

C’est l’âge d’or du racisme biologique dont l’expression la plus caricaturale reste la controverse de Valladolid. Selon le souhait de Charles Quint, roi d’Espagne, ce débat réunissait théologiens et juristes pour clarifier la manière dont devait se faire la conquête des Amériques. Le temps du débat qui eut lieu sous le pontificat de Jules III, il fit cesser temporairement la colonisation de l’Amérique par les Espagnols. Il avait pour but de définir officiellement la légitimité ou l’illégitimité de l’esclavage des peuples amérindiens. À l’issue de la conférence, le roi et l’église officialisent que les Amérindiens ont un statut égal à celui des Blancs. Cette décision ne s’appliquait pas aux Noirs d’Afrique.
Fort du résultat « moral » de cette conférence les Européens vont pratiquer la traite des noirs pour alimenter le Nouveau-Monde en esclaves.
Ce que nous enseigne Fanon, c’est que les causes du racisme servent toujours à masquer et légitimer une prédation. La lutte contre le racisme pour être efficace doit intégrer cette donnée. Questions économiques et sociales et questions raciales sont intiment liées. Il faut en tenir compte pour sortir du cycle des haines, des peurs et des vengeances.
Le racisme qui ensanglante les USA est le produit de la prédation capitaliste et c’est pour cela que la bourgeoisie noire Obamesque ne peut rien y faire malgré 8 ans de règne à la Maison Blanche. Le choix est simple : soit on articule enfin questions économiques et sociales et la question raciale soit on se contente comme Obama et Beyonce de tweets entre une correspondance pour Wimbledon et Dallas pour s’offusquer à chaque crime raciste mais quand ça part en vrille on se range vite fait du côté de l’ordre et de la police.

beyonce_dallas

Advertisements

3 Réponses to “Les paradoxes de Dallas”

Trackbacks/Pingbacks

  1. Les paradoxes de Dallas | Quartiers libres | Boycott - 22 juillet 2016

    […] Les paradoxes de Dallas | Quartiers libres https://quartierslibres.wordpress.com/2016/07/15/les-paradoxes-de-dallas/ […]

  2. C’est la rentrée | Quartiers libres - 3 septembre 2016

    […] rêver à coup d’empowerment et d’auto entreprenariat, recyclant inlassablement la vulgate du rêve américain : « quand on veut on peut ». Ce qui induit que, si on n’a pas réussi, c’est fatalement […]

  3. Leçons américaines | Quartiers libres - 15 novembre 2016

    […] et crimes policiers vont monter encore d’un cran. Les hypocrites pourront alors jouer la carte de la nostalgie d’Obama et déplorer l’absence de compassion du nouvel hôte de la Maison Blanche. Finie la compassion […]

Les commentaires sont fermés.

%d blogueurs aiment cette page :