Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 41) / Farid Taalba

20 Juil

Akbou

Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

 

– Tu l’as échappé belle.
– Tu peux le dire. Heureusement que l’inspecteur d’académie était là. Sinon j’y serais resté un moment.
– On dirait qu’il t’a à la bonne.
– Avant de te répondre il faut que je te dise une chose. Avec toute la méchante cuisine qu’on nous prépare actuellement, de nombreux collègues instituteurs français songent déjà à quitter la table. Ah, il est
loin le temps des pionniers qui s’étaient risqués jusqu’aux portes de nos villages pour faire vivre les quelques écoles qu’on y avait établies. N’est-ce pas Bugeaud qui disait qu’il fallait bien s’emparer de notre esprit après avoir pris possession de notre corps. Mais, comme me disait mon collègue Feraoun : « Il ne m’est pas donné de voir beaucoup de collègues français invoquer la mémoire des pionniers et suivre leur exemple. ». « Mais, nuançait-t-il aussi, l’héritage est vraiment pesant pour eux. Maintenant qu’ils ont eu les titularisations, les régularisations, les avancements, ils ne pensent qu’à partir ». Contrairement à eux, nous, les instituteurs indigènes, on a décidé de rester, sauf ceux qui s’étaient compromis avec l’armée et à qui il ne restait que de sauver leur peau en demandant une autre affectation ; et si possible dans une grande ville pour mieux se faire oublier. On s’interrogeait alors entre nous : Pourquoi cesserait-on d’enseigner aux enfants ? N’est-on pas rémunérés pour cela ? Que pourrait-on faire d’autre ? Pouvait-on se séparer de ceux qui avaient le plus besoin de nous et auxquels on restait attachés malgré nos diplômes et nos costumes européens ? Face à leur attitude, même l’inspecteur primaire n’a pas hésité à nous dire que c’étaient des dégonflés, contrairement à l’inspecteur d’académie qui s’interdit d’approuver ou de condamner en public ou en privé le choix de ses instituteurs. Avant de me voir aux mains des militaires, le commandant venait de lui apprendre qu’un de ses instituteurs indigènes et un instituteur français compromis tous deux avec la rébellion venaient d’échapper de justesse à un coup de filet que ses hommes avaient tendu hier soir suite à des dénonciations. Cela l’avait déjà assommé. Perdre déjà deux postes en une journée, songer à la fermeture d’une nouvelle école et constater qu’un des siens avait rejoint l’ennemi ne pouvaient représenter qu’une nouvelle défaite dans la conquête de nos esprits. Imagine alors, si j’avais été coupable, toute sa désillusion. Quand il est revenu m’annoncer ma libération, il affichait un sourire discret qui ne 1masquait pourtant pas son soulagement que trahissait sa lente respiration. Alors, avec tout ça en tête, peut-on dire seulement qu’il m’a à la bonne, comme tu dis ? Peut-être espère-t-il qu’il y a avec nous un moyen d’éviter la catastrophe, parce qu’il nous estime soi- disant évolués. Peut-être attend-il de voir jusqu’où peut s’étendre notre sincérité. Ou alors imagine-t-il que nous jouons un double- jeu, que derrière nos masques d’élèves irréprochables se cachent des visages de fellaghas. Mais je suis sûr qu’il n’est pas dupe même s’il garde lui aussi ses distances et que nous parlons des événements qu’avec des pincettes. De toute façon, quoi qu’on puisse penser de la rébellion, en bien ou en mal, c’est plus fort que tout, on est aspiré par elle, on la soutient, en silence comme l’eau qui dort, irrésistiblement avec la peur au ventre. Si tu ne la choisis pas, elle te choisira ou l’armée te contraindra. Non seulement les Français ont trop nié la violence et l’injustice qu’on a subi et qu’on subit encore sous leur joug, mais ils n’ont rien fait de tangible pour y remédier. Pire même : à chaque fois qu’il s’est trouvé des gens de chez nous pour défendre nos intérêts selon leurs propres principes de liberté, d’égalité et de fraternité, ils leur ont envoyé l’armée, si ce n’est autorisé des milices privées à se faire justice elle-même en tuant 100 bougnoules pour un français tué. Alors s’il faut mourir, autant mourir dans sa maison, parmi les siens, l’honneur sauf pour ceux qui survivront.
– Oh, loin de nous le malheur, radoucit Madjid devant les nuages qui assombrissaient le futur en sortant de la bouche de cheikh Mouloud, que les saints te protègent ! Espérons que dieu ne nous ait pas prévu un tel menu ! ».                                                                                                                                                                   
« Et ton fils, emboîta-t-il dans la foulée, Tu as eu des nouvelles ?!
– J’ai eu le surveillant général au téléphone. Il l’a pris en flagrant délit avec ses comparses et il les a tous collés. Ils devront balayer la cour et les salles de classe chaque jour pendant une semaine. En ce qui me concerne, attends que je lui tombe dessus avec ma canne ! Je vais lui apprendre le prix qu’il y a à payer quand on joue à la guerre par les temps qui courent, des temps où même un innocent peut devenir suspect puis coupable alors qu’il n’a rien à se reprocher et sans qu’on puisse lui reprocher quoi que ce soit. Et puis même dans le cas contraire, c’est-à-dire vraiment coupable, on peut le jeter par-dessus bord d’un avion sans autre forme de procès ! Je l’ai vu de mes yeux 2vu, je n’étais pas au cinéma, je ne l’ai pas lu dans les journaux, ni écouté à la radio.
– Dieu soit loué, ton fils et tes élèves sont en vie, ne préjuge pas de l’avenir maintenant !
– Tu as peut-être raison, céda alors le cheikh qui ne voulait pas être pris pour un trouble-fête, et je ne voudrais pas gâcher ton plaisir de te voir enfin marié et convoler avec ta belle cousine Zahiya.
– Tiens regarde, esquiva Madjid qui avait rougi jusqu’aux oreilles, on braque vers Beni Mansour. Lalla Khedidja s’éloigne. Là-bas le col de Tirourda pour aller vers Elhemmam, puis celui de Chellata pour descendre à Akbou.
La voie ferrée suivait ainsi le tracé de la nationale cinq en direction de Sétif et de Constantine, laissant à sa gauche l’oued Sahel qui, en prenant le nom de Soummam, rejoignait quant à lui Bougie, le train revenant en sens inverse pour reprendre la route de Bougie après la desserte de la gare de Beni Mansour.
– A t’entendre joliment énumérer les détails de notre tableau roulant que tu n’as pas oublié, fredonna le cheikh revenu à un esprit plus farceur, il ne te reste plus qu’à nous chanter le vieux poème d’amour qui disait :
Abeille
Allons muser à deux
Et cueillir des fleurs écloses
Sur le point de choir
Mon jeune aimé
Tu es musc et moi parfum
Madjid s’était assoupi au son de la voix odorante du cheikh, les yeux rivés au paysage qui s’éloignait avant de mieux y revenir plus tard. Mais son plaisir fut de courte durée. Le bruit d’un poinçonneur de billets cognant contre la porte du wagon le fit se retourner. « Contrôle des billets s’il vous plaît. Veuillez présenter vos titres de voyage. ». Des gendarmes les accompagnaient et ils semblaient bien regarder chaque visage avec précaution comme s’ils cherchaient une personne bien déterminée dont ils avaient dû mémoriser le visage à grâce à des photos. Avant même que les contrôleurs ne terminent leur raid, les
gendarmes avaient déjà traversé tout le wagon, visiblement bredouilles au désappointement qu’on pouvait lire sur leurs visages. Le chef des contrôleurs les rejoignit et leur demanda avec l’empressement du voyeur pressé d’assister à un scoop inédit :
« Alors, il est là ? Vous allez l’interpeller ?
– Non, il n’est pas là, pas de Bou Baghla déguisé en vieille veuve sous un haïk immaculé. Il nous a encore échappé. Pourtant nos informations venaient de sources sûres.
– Allez savoir, mon capitaine, répondit un autre gendarme, peut-être les a-t-il alimentées lui-même, fidèle qu’il veut être à sa réputation de grand farceur.
« Tu les as entendus, marmonna Madjid avec l’excitation de la mémoire proche qui venait de ressurgir, il cherche Bou Baghla. J’ai voyagé avec lui, il était à la place où tu es assis. Je venais justement de le quitter à Maillot avant que je ne te retrouve de nouveau. J’ai l’impression de rêver.
– Et pourtant tu es encore devant moi pour me raconter tes rêves.

 

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