Le livre du samedi : la Cité de Dieu / Paulo Lins

30 Juil

LARGE

Avant d’être un film de Katia Lund et Fernando Meirelles, sorti en 2002, la Cité de Dieu est un roman de Paulo Lins, publié en 1997 au Brésil qui narre l’histoire d’une favéla « Cidade de Deus » des années 60 jusqu’au années 80.

4eme de couverture :« Les nouveaux occupants apportèrent les ordures, les boîtes de conserve, les chiens bâtards, les lambeaux de rage de coups de feu, la pauvreté pour vouloir s’enrichir, les yeux pour ne jamais voir, ne jamais dire, jamais, les yeux et le cran pour faire face à la vie, déjouer la mort, rafraîchir la rage, ensanglanter des destins, faire la guerre et être tatoué. » La Cité de Dieu ne se situe pas au-delà de la voûte céleste mais au Brésil, quelque part dans l’inconscient de Rio de Janeiro ; loin du Christ rédempteur, des plages de Copacabana et du carnaval. A travers les destinées éphémères, intenses, violentes de Dam, de Zé Rikiki, du Canard, de P’tite Mangue, de Beau-José et de bien d’autres adolescents, Paulo Lins raconte l’évolution, sur trois décennies, d’une favela gangrenée par les trafics de drogue et la guerre des gangs. Lins se fait à la fois le photographe très précis d’un monde à part, mais aussi son poète et compose une tragédie urbaine exceptionnelle puissance.

 

« Le Bouseux était né avec un ictère dans la sècheresse du Pernambouc. Avant l’âge de cinq ans, il avait contracté les oreillons, avait été atteint de déshydratation, il avait eu la varicelle, la tuberculose et tant d’autres maladies que sa famille prit l’habitude d’allumer un cierge et de le lui mettre dans la main quand ses yeux se révulsaient, qu’il avait des sueurs froides et qu’il tremblait des heures durant sous un fort soleil et sous les couvertures prêtées à la hâte par les voisins, pour qu’il ait de la lumière au cas où il mourrait, étant donné que le mioche était païen. La médecine était déjà allée le chercher dans le ventre de sa mère, mais le mioche avait résisté à la mort foetale. Il arriva à Rio de Janeiro à l’âge de onze ans avec juste sa mère, car son père avait été assassiné à la demande du propriétaire pour qui il travaillait. À l’occasion des élections municipales. Le peuple disait qu’il avait publiquement déclaré son intention de voter en faveur de l’adversaire du patron. Aux côtés de sa mère, il mendia pendant plusieurs années dans les mes du centre de la ville jusqu’au jour où elle fut emportée par une crue place de la Bandeira, où elle donnait avec d’autres mendiants. L’enfant n’oublia jamais la scène, dans laquelle sa mère était avalée par un égout alors qu’elle résistait à la pression des eaux, accrochée à un poteau.

Par la suite, le Bouseux cira des chaussures, eut une carriole de livraison au marché, vendit des cacahuètes, des revues pornos dans le train, il lava des voitures de rupins, bouffa le cul d’un pédé des quartiers chauds pour se faire un peu d’argent. Avec sa dernière activité il réussit à louer un taudis dans
la favela de la Veuve. Il se joignit à la bande des gamins de la favela pour commencer à voler les petites vieilles qui passaient par la place Saens Pena. Son premier revolver, il l’avait obtenu d’un homosexuel de la Zone-Basse-des-Putes avec qui il avait couché pendant deux ans d’affilée. Quand il avait entendu dans un troquet que ceux qui se rendraient au stade Mario Filho recevraient une assiette de soupe à l’heure des repas et, en plus, auraient droit à une maison à soi, il ne perdit pas de temps, il se joignit aux victimes des crues de 1966 et tout se déroula comme il l’avait imaginé. C’est au stade même qu’il se lia d’amitié avec Pelé, son fidèle équipier.

Pelé était né dans la favela du Borel. Son père, qui se disait petit-fils d’esclaves, était un homme solide, beau, il travaillait comme éboueur, il ne buvait que le week-end; quand il travaillait, il préférait fumer un petit joint dans les ravins de la favela où il avait toujours été respecté des vauriens et des bandits. Passiste à Unidos da Tijuca et ailier droit dans le club de l’Everest, équipe de deuxième division, Cibalena avait toujours été assailli par les femmes de l’école de samba, des supporters de l’équipe dans laquelle il jouait, et de la favela où il résidait. Il était fier de dire, dans les cercles d’amis, qu’il avait des enfants qu’il ne connaissait même pas, mais c’étaient les femmes les coupables car dans la perspective de se le garder pour toujours, elles se laissaient engrosser par pure duplicité.

Pelé avait été victime de cette vacherie. Il souffrait quand sa mère lui disait d’aller voir son père et que celui-ci ne le recevait même pas, prétendant ne pas le connaître. L’enfant fut élevé uniquement par sa mère, son grand-père maternel avait mis sa fille à la porte quand elle était tombée enceinte. Sa patronne fit de même. Désespérée, avant même d’accoucher, elle avait sombré dans la prostitution. Elle avait des amies prostituées et s’initia facilement à cette vie. Ensuite, elle s’engagea sur le chemin du crime. Elle commença par voler les ménagères sur les marchés de la Tijuca, puis elle transporta de la drogue et des armes pour les bandits de la favela, cacha de la cocaïne et de l’herbe dans son vagin pour fournir les prisons de Rio. Elle négociait avec les shérifs pour pouvoir vendre dans les prisons.

Pelé n’allait pas à l’école. Encore enfant, il opérait déjà sur les marchés, il volait les portefeuilles des passants. Quand il comprit que sa mère était une prostituée, il ne lui adressa plus jamais la parole. S’il venait à rencontrer les hommes qui lui apportaient des bonbons trompeurs, qui lui faisaient des câlins sinistres, des plaisanteries usées pour tromper le bêta, et qui de temps en temps s’enfermaient avec sa mère dans la chambre de la maison de la Zone-Basse-des-Putes où elle passait ses journées, il les tuerait. Il alla au Maracana pour avoir une maison parce que dans la favela il était condamné à mort. À quinze ans, c’était déjà un bandit accompli. Il ne se sentirait bien que quand il trouverait le bon coup. Sa mère n’alla pas à son enterrement, elle avait contracté une maladie que les médecins n’arrivaient pas à identifier, elle mourut une semaine après son fils. Par charité, son grand-père maternel paya les funérailles, mais durant la veillée funèbre il dit que le gamin était tombé dans le crime par pure dépravation, il en avait connu qui étaient passés par des épreuves pires que les siennes et qui étaient convenables. »

 

9789722115377

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