Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 42) / Farid Taalba

3 Août

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Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

 

Si le cheval de fer s’écartait du Lalla Khedidja dont le sommet était couvert d’une nébuleuse de vapeur qui lui enroulaient la taille comme des anneaux de Saturne, devant lui, depuis sa fenêtre en mouvement,
Madjid regardait s’approcher les premiers contreforts du pays des At Abbas, maîtres des Portes de fer de la chaîne des Bibans, le péage ouvrant et fermant la route menant à Constantine. Les At Abbas, maîtres de l’armurerie et de la bijouterie, ceux qui avaient conçu le canon et le char ayant servis au siège du fort de Beni-Mansour. Ceux qui avaient amené la population de Souk Hamza pour peupler la fameuse Q’ala, capitale forteresse du royaume Hammadite, qui devait tenir en respect les chameliers Zénètes du Sud, les grands nomades berbères du bled Siba, toujours prompts à tenter des incursions et des razzias dans le bled Makhzen, le pays de l’administration et des maisons en dur.

L’air s’était asséché, on se couvrait la bouche avec la main. Les vents sahariens roulaient leurs souffles de forge lourds de poussières et de sable sec, comme celui que devaient soulever les Zénètes sous le pas galopant de leurs chameaux lancés à l’assaut de la citadelle soudainement devenue toute ocrée d’affront.

Las, suant à grosses gouttes dans leurs uniformes trempés, les gendarmes et les contrôleurs passèrent dans le wagon suivant pour passer au tamis les têtes des voyageurs comme autant de grains de couscous enfilés dans un chapelet brinquebalant. A leur départ, même si on gardait la main sur la bouche, une rumeur de soulagement rendit l’atmosphère plus respirable : pour cette fois, on n’allait pas prendre pour un autre ou subir une justice expéditive où l’habeas corpus ne serait qu’un habillage pour masquer des intentions inavouables.

« Et dire que j’ai vu le même paysage, se souvint Madjid touché de nostalgie, quand je suis parti il y a plus de cinq ans. J’me souviens.
Après le départ du train, je me suis mis à chantonner en moi-même :

Oh machine toute noire
Qui reçoit par numéro
Nous attendons dans les gares
De la plaine sous Akbou
Qu’elle emporte le bien-aimé
A la taille élancée
Nous pensions que s’ôte la peine
C’est maintenant qu’elle progresse.

Oh machine toute noire
Au fanal suspendu
Nous attendons qu’elle monte
Postés sur les talus
Elle emporte le bien-aimé
Et me voilà sans soutien.

– Tiens, interrompit l’instituteur avec la voix de celui qui venait de remettre sa blouse grise pour reprendre son office de pédagogue, tu chantes là un poème de Mohand Amezian ou Bouheddi du village de Tazayert près du village Ighil Ali chez les At Abbas.
– Alors ça je n’en sais rien de qui il vient mais je connais les paroles et
la musique.
– Mais comment l’as-tu appris ?
– Par ma mère.
– Et comment elle-même l’a-t-elle appris ?
– Il y avait un colporteur. Il était justement originaire des At Abbas. Il avait l’habitude de nomadiser par notre village. Ma mère l’appréciait énormément parce qu’il avait toujours de belles collections de bijoux comme seuls savent les faire les At Abbas et ça compte les belles parures pour parader aux fêtes des mariages villageois. De plus, elle supposait que, étant vendeur de bijoux, il ne pouvait qu’être bien au fait de l’état du marché matrimonial des At Abbas et qu’il devait entretenir des liens intimes avec de nombreuses familles, donc de nombreux partis à prendre; et qu’en conséquence, entretenir de bonnes relations diplomatiques avec lui pouvait donner l’occasion de susciter de ces alliances politiques qui vous montent non seulement toute une nouvelle cabane au son des ghaïtas mais qui faisait aussi leur effet de noblesse dans le curriculum vitae de la généalogie familiale pour contrer toute velléité d’attaque des adversaires que l’existence nous réserve toujours ici-bas. Il faut penser à tout. Et même à chanter du nouveau. Puisque notre homme vendait ce dont on se pare pour le mariage, il avait fini aussi par connaître les nombreux chants qui l’accompagnent et pas seulement ceux-là. Soucieuse d’agrandir son répertoire et de lancer des modes dans le village, elle lui demandait toujours de lui chanter les derniers tubes en vogue dans les mariagesdes At Abbas : c’est comme ça que ma mère a dû apprendre ce poème puisqu’elle n’est jamais allée chez eux. Voilà… mais toi, monsieur l’instituteur, comment tu sais que c’est un poème de Mohand Amezian ou Bouheddi ? C’est comme cela que tu as dit qu’il s’appelle, non ?!
– Ah, moi, ce n’est pas par ma mère, mais par les livres. J’avais un professeur de Lettres qui s’appelait Malek Ouary. Il avait recueilli, retranscrit et traduit de nombreux poèmes qu’il a fait publier en librairie dans un ouvrage que j’ai dévoré et que je dévore toujours. C’est dans ce livre que j’ai découvert l’existence de Mohand Amezian et de ton poème : quant à dire s’il est de lui, autant chercher les racines dans le brouillard. Mais, comment, oh Madjid, oh mon fils, comment ne pas être possédé par la voix que le texte ignorait jusque-là, surgie d’un souffle du hasard pour prendre enfin corps dans un simple wagon de train ?! ».
Le cheikh était touché par la grâce comme l’élève qu’il savait redevenir quand la blouse de l’instituteur ne suffisait plus à elle- même. « Ecoute, dit-il avec gourmandise à Madjid, je connais la suite du poème que tu viens d’entonner et que j’ai interrompu : dis-moi si je me trompe :

O machine faite de bois
Et recouverte de fer
L’empruntent les émigrés
Sept montagnes franchiront
A ma chère mère tu diras :
Magot fait, nous reviendrons.

O machine toute noire
Noire comme une abeille
Tu vas hurlant dans les gares :
Venez et montez en moi
Elle emporte l’être cher
Vers l’exil sans parenté.

Oh machine, va lentement
Que te rejoignent les traînards.

– Oh, s’excusa alors Madjid qui avait honte d’avoir à corriger celui qu’on appelait tout de même cheikh « Lakoul », il manque quelques strophes mais celles que tu as retenues correspondent bien à celles du souvenir qu’il m’en reste.
– Dis-moi lesquelles manquent que je les retranscrive sur le champ ! ». Quand le cheikh « Lakoul » acheva sa retranscription, il murmura, songeur : « Dommage qu’on ne soit plus au temps du poète Youcef ou Qasi des Aït Djennad, au temps d’avant la conquête et la colonisation, quand on faisait appel au poète pour régler les différends. Leur aura ne dépassait pas les cercles restreints du village et de la tribu mais c’est eux qu’on dépêchait quand il fallait un ambassadeur ou un ministre des affaires étrangères dont la parole pouvait se montrer plus efficace que les armes. Ainsi, un jour, des marchands du pays des Weghlis se rendirent au marché des Aït Djennad pour essayer de vendre leur blé. Malheureusement, des gens des Aït Djennad les braquèrent avant qu’ils n’atteignent leur destination et les gens de Weghlis s’en retournèrent chez eux dépouillés de leur récolte. Evidemment ils se jurèrent de tuer toute personne des Aït Djennad qu’ils rencontreraient sur leur passage, la vendetta était ouverte. Aussi, les Aït Djennad décidèrent-ils d’envoyer Youssef ou Qasi pour régler l’affaire et éviter des morts inutiles. Arrivé à Aourir, le village des gens de Weghlis, il fut accueilli chez Amar Ouali, un notable influent qui le reconnut et lui offrit l’hospitalité pour la nuit. Le lendemain, à l’aube, ils descendirent ensemble sur la place principale du village. Youssef ou Qasi se mit à réciter ses poèmes et le public apprécia agréablement sa prestation. Quand le plaisir de l’auditoire fut à son comble, c’est alors que Youssef ou Qasi déclama :

Aux jours heureux d’antan
On pouvait aller où bon nous semblait
Puis au marché des Aït Djennad
Ont commencé les troubles
Les Aït Weghlis sont de toujours nobles hommes
A qui le dire qui déjà ne le sache

Par dieu oiseau sois mon messager
Va vers l’Akfadou
Puis à Aourir chez Amar Ouali
Turc du palais de Bardo
Quoique nous ayons commis une faute
Il faut cette fois qu’on nous pardonne

La foule se cabra tout d’abord d’un seul mouvement comme pour marquer sa stupéfaction, puis, au moment où elle allait se ruer sur le poète qui avait osé les défier après les avoir distraits, Amar Ouali couvrit Youssef ou Qasi de son burnous. A ce geste, la foule cessa ses convulsions et ses velléités de tirer vengeance refluèrent pour se figer dans un silence où elle semblait attendre tout de même une explication. Amar prit la parole et les informa qu’il s’agissait de Youssef ou Qasi, le poète des Aït Djennad. Aux belles paroles, suivirent aussi les actes puisqu’on rendit le blé qui leur avait été pris. La vendetta levée, on pouvait sans crainte se rendre chez les uns et les autres.
– Et oui, résuma Madjid pour rester terre à terre comme une commère, il faut bien que ceux qui peuvent cultiver le blé dans la plaine aillent l’échanger avec ce que l’on ne trouve que chez ceux qui vivent dans les hauteurs, et vice versa ! Allez, fini de rêver, on approche de la prochaine halte. Regarde, avec tous ces hélicoptères qui sillonnent le ciel de Beni Mansour, on comprend d’avance que tous les marchés sont pris. Tiens là-bas, un campement ! Et ces convois militaires qui empruntent la nationale cinq semblent plus nombreux que ceux que nous avons pu déjà voir. Comment veux-tu avec ça envoyer un poète pour régler l’affaire ?
– Qu’est-ce que tu veux ? Comme disait cheikh Noureddine : « Pour que les droits de l’homme ils existent, il ne faut pas que l’homme il existe ! ».

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  1. Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 43) / Farid Taalba | Quartiers libres - 17 août 2016

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