Livre du samedi: Les croisades vues par les arabes / Amin Maalouf

13 Août

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Présentation: Les Croisades vues par les Arabes, c’est l’histoire « à l’envers ». Amin Maalouf, écrivain d’origine libanaise, écrit le roman des Croisades vues à travers le regard arabe. Pour cela, il s’inspire des oeuvres des historiens arabes médiévaux dont Francesco Gabrieli a traduit des extraits dans les Chroniques arabes des Croisades. Dans ce roman historique, les princes de l’Islam (Nourredine, Saladin, Baibars…), dénigrés par les chroniqueurs occidentaux, sont présentés comme des héros. À l’inverse, les Croisés deviennent des barbares, pire encore, « les cannibales de Maara ».

 

Extraits:

« Saladin envoie à Richard un messager pour discuter des conditions de libération des prisonniers. Mais l’Anglais est pressé. Bien décidé à profiter de son succès pour lancer une vaste offensive, il n’a pas le temps de s’occuper des captifs, pas plus que le sultan quatre ans plus tôt, lorsque les villes franques tombaient entre ses mains les unes après les autres. La seule différence est que, ne voulant pas s’encombrer de prisonniers, Saladin les avait relâchés. Alors que Richard, lui, préfère les exterminer. Deux mille sept cents soldats de la garnison d’Acre sont rassemblés devant les murs de la cité, avec près de trois cents femmes et enfants de leurs familles. Attachés par des cordes pour ne plus former qu’une seule masse de chair, ils sont livrés aux combattants francs qui s’acharnent sur eux avec leurs lances, leurs sabres et même des pierres, jusqu’à ce que tous les gémissements se soient tus. »

« Prologue
Bagdad, août 1099.
Sans turban, la tête rasée en signe de deuil, le vénérable cadi Abou-Saad al-Harawi pénètre en criant dans le vaste diwan du calife al-Moustazhir-billah. A sa suite, une foule de compagnons, jeunes et vieux. Il approuvent bruyamment chacun de ses mots et offrent, comme lui, le spectacle provocant d’une barbe abondante sous un crâne nu. Quelques dignitaires de la cour tentent de le calmer, mais, les écartant d’un geste dédaigneux, il avance résolument vers le milieu de la salle, puis, avec l’éloquence véhémente d’un prédicateur du haut de sa chaire, il sermonne tous les présents, sans égard pour leur rang:
– Osez-vous somnoler à l’ombre d’une heureuse sécurité, dans une vie frivole comme la fleur du jardin, alors que vos frères de Syrie n’ont plus pour demeure que les selles des chameaux ou les entrailles des vautours? Que de sang versé! Que de belles jeunes filles ont dû, de honte, cacher leur doux visage dans leurs mains! Les valeureux Arabes s’accommodent-ils de l’offense et les preux Persans acceptent-ils le déshonneur?
« C’était un discours à faire pleurer les yeux et émouvoir les coeurs », diront les chroniqueurs arabes. Toute l’assistance est secouée par les gémissements et les lamentations. Mais al-Harawi ne veut pas de leurs sanglots.
– La pire arme de l’homme, lance-t-il, c’est de verser des larmes quand les épées attisent le feu de la guerre.
S’il a fait le voyage de Damas à Bagdad, trois longues semaines d’été sous l’imparable soleil du désert syrien, ce n’est pas pour mendier la pitié mais pour avertir les plus hautes autorités de l’islam de la calamité qui vient de s’abattre sur les croyants et pour leur demander d’intervenir sans délai afin d’arrêter le carnage. « Jamais les musulmans n’ont été humiliés de la sorte, répète al-Harawi, jamais auparavant leurs contrées n’ont été aussi sauvagement dévastées. » Les hommes qui l’accompagnent se sont tous enfuis des villes saccagées par l’envahisseur; certains d’entre eux comptent parmi les rares rescapés de Jérusalem. Il les a emmenés avec lui pour qu’ils puissent raconter, de leur propre voix, le drame qu’ils ont vécu un mois plus tôt.
C’est en effet le vendredi 22 chaaban de l’an 492 de l’hégire, le 15 juillet 1099, que les Franj se sont emparés de la ville sainte après un siège de quarante jours. Les exilés tremblent encore chaque fois qu’ils en parlent, et leur regard se fige, comme s’ils voyaient encore devant leurs yeux ces guerriers blonds bardes d’armures qui se répandent dans les rues, sabre au clair, égorgeant hommes, femmes et enfants, pillant les maisons, saccageant les mosquées.Search and Compare Hotel Rates
Quand la tuerie s’est arrêtée, deux jours plus tard, il n’y avait plus un seul musulman dans les murs. Quelques-uns ont profité de la confusion pour se glisser au-dehors, à travers les portes que les assaillants avaient enfoncées. Les autres gisaient par milliers dans les flaques de sang au seuil de leurs demeures ou aux abords des mosquées. Parmi eux, un grand nombre d’imams, d’uléma et d’ascètes soufis qui avaient quitté leurs pays pour venir vivre une pieuse retraite en ces lieux saints. Les derniers survivants ont été forcés d’accomplir la pire des besognes: porter sur leur dos les cadavres des leurs, les entasser sans sépulture dans des terrains vagues, puis les brûler, avant d’être, à leur tour, massacrés ou vendus comme esclaves.
Le sort des juifs de Jérusalem a été tout aussi atroce. Aux premières heures de la bataille, plusieurs d’entre eux ont participé à la défense de leur quartier, la Juiverie, situé au nord de la ville. Mais lorsque le pan de muraille qui surplombait leurs maisons s’est écroulé et que les chevaliers blonds ont commencé à envahir les rues, les juifs se sont affolés. La communauté entière, reproduisant un geste ancestral, s’est rassemblée dans la synagogue principale pour prier. Les Franj ont bloqué alors toutes les issues, puis empilant des fagots de bois tout autour, ils y ont mis le feu. Ceux qui tentaient de sortir achevés dans les ruelles avoisinantes. Les autres étaient brûlés vifs.
Quelques jours après le drame, les premiers réfugiés de Palestine sont parvenus à Damas, portant avec d’infinies précautions le Coran d’Othman, l’un des plus vieux exemplaires du livre sacré. Puis les rescapés de Jérusalem se sont approchés à leur tour de la métropole syrienne. Apercevant de loin la silhouette des trois minarets de la mosquée omeyyade qui se détachent au-dessus de l’enceinte carrée, ils ont étendu leurs tapis de prière et se sont prosternés pour remercier le Tout-puissant d’avoir ainsi prolongé leur vie qu’ils croyaient arrivée à son terme. En tant que grand cadi de Damas, Abou-Saad al-Harawi a accueilli les réfugiés avec bienveillance. Ce magistrat d’origine afghane est la personnalité la plus respectée de la ville; aux Palestiniens il a prodigué conseils et réconfort. Selon lui, un musulman ne doit pas rougir d’avoir dû fuir sa maison. Le premier réfugié de l’islam ne fut-il pas le prophète Mahomet lui-même, qui avait du quitter sa ville natale, La Mecque, dont la population lui était hostile, pour chercher refuge à Médine, où la nouvelle religion était mieux accueillie? Et n’est-ce pas à partir de son lieu d’exil qu’il avait lancé la guerre sainte, le djihad, pour libérer sa patrie de l’idolâtrie? Les réfugiés doivent donc bien se savoir les combattants de la guerre sainte, les moudjahiddines par excellence, si honorés dans l’islam que l’émigration du Prophète, l’hégire, a été choisie comme point de départ de l’ère musulmane.
Pour beaucoup de croyants, l’exil est même un devoir impératif en cas d’occupation. Le grand voyageur Ibn Jobair, un Arabe d’Espagne qui visitera la Palestine près d’un siècle après le début de l’invasion franque, sera scandalisé de voir que certains musulmans, « subjugués par l’amour du pays natal », acceptent de vivre en territoire occupé. « Il n’y a, dira-t-il, pour un musulman, aucune excuse devant Dieu à son séjour dans une ville d’incroyance, sauf s’il est simplement de passage. En terre d’islam, il se trouve à l’abri des peines et des maux auxquels on est soumis dans les pays des chrétiens; comme entendre, par exemple, des paroles écœurantes au sujet du Prophète, particulièrement dans la bouche des plus sots, être dans l’impossibilité de se purifier et vivre au milieu des porcs et de tant de choses illicites. Gardez-vous, gardez-vous de pénétrer dans leurs contrées! Il faut demander à Dieu pardon et miséricorde pour une telle faute. L’une des horreurs qui frappent les yeux de quiconque habite le pays des chrétiens est le spectacle des prisonniers musulmans qui trébuchent dans les fers, qui sont employés à de durs travaux et traités en esclaves, ainsi que la vue des captives musulmanes portant aux pieds des anneaux de fer, les coeurs se brisent à leur vue, mais la pitié ne leur sert à rien. »
Excessifs du point de vue de la doctrine, les propose d’Ibn Jobair reflètent bien toutefois l’attitude de ces milliers de réfugiés de Palestine et de Syrie du Nord rassemblés à Damas en ce mois de Juillet 1099. Car, si c’est évidemment la mort dans l’âme qu’ils ont abandonné leurs demeures, ils sont déterminés à ne jamais revenir chez eux avant le départ définitif de l’occupant et résolus à réveiller la conscience de leurs frères dans toutes les contrées de l’islam.
Autrement, pourquoi seraient-ils venus à Bagdad sous la conduite d’al-Harawi? N’est-ce pas vers le calife, le successeur du Prophète, que doivent se tourner les musulmans aux heures difficiles? N’est-ce pas vers le prince des croyants que doivent s’élever leurs plaintes et leurs doléances?
A Bagdad, la déception des réfugiés sera à la mesure de leurs espoirs. Le calife al-Moustazhir-billah commence par leur exprimer sa profonde sympathie et son extrême compassion, avant de charger six hauts dignitaires de la cour d’effectuer une enquête sur ces fâcheux événements. Faut-il préciser qu’on n’entendra sur ces fâcheux événements. Faut-il préciser qu’on n’entendra plu jamais parler de ce comité de sages?
Le sac de Jérusalem, point de départ d’une hostilité millénaire entre l’islam et l’Occident, n’aura provoqué, sur le moment, aucun sursaut. Il faudra attendre près d’un demi-siècle avant que l’Orient arabe ne se mobilise face à l’envahisseur, et que l’appel au djihad lancé par le cadi de Damas au diwan du calife ne soit célébré comme le premier acte solennel de résistance.
Au début de l’invasion, peu d’Arabes mesurent d’emblée, à l’instar d’al-Harawi, l’ampleur de la menace venue de l’Ouest. Certains s’adaptent même par trop vite à la nouvelle situation. La plupart ne cherchent qu’à survivre, amers mais résignés. Quelques-uns se posent en observateurs plus ou moins lucides, essayant de comprendre ces événements aussi imprévus que nouveaux. Le plus attachant d’entre eux est le chroniqueur de Damas, Ibn al-Qalanissi, un jeune lettré issu d’une famille de notables. Spectateur de la première heure, il a vingt-trois ans, en 1096, lorsque les Franj arrivent en Orient et il s’applique à consigner régulièrement par écrit les événements dont il a connaissance. Sa chronique raconte fidèlement, sans passion excessive, la marche des envahisseurs, telle qu’elle est perçue dans sa ville.
Pour lui, tout a commencé en ces journées d’angoisse où parviennent à Damas les premières rumeurs. »
 

 

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