Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 43) / Farid Taalba

17 Août

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Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

Dans la foulée, le train se mit à ralentir son cross-country. La sirène hurlante qui suivit annonça son entrée en gare. Lâchant un long rot d’air comprimé, il s’immobilisa devant une gare qui ressemblait à celles déjà desservies, bâtie sur le même modèle.
– Re, re, regarde, gloussa Madjid pris soudain d’essoufflement, la, la gare est, est, a, a, assiégée !
Sur les quais de terre battue, en guise de comité d’accueil, un bosquet de chapeaux de brousse alignait ses fusils mitrailleurs sans fleur au bout. Sous les chapeaux, les regards inquiets de jeunes soldats imberbes planaient silencieusement dans l’air saturé de soleil, le doigt sur la gâchette, envoûtés par le concert strident des cigales en chaleur. Dans le wagon, on entendit plus que les mouches voler. Chacun resta immobile et ne se risqua pas à saisir son couffin ou son bagage. Seul le maître continuait de ronfler en duo avec une mouche qui tournoyait autour de sa bouche grande ouverte. Les gendarmes descendirent du train, se dirigèrent vers un groupe d’officiers et l’ordre fut crié de se replier. En quelques minutes, les quais se déforestèrent de leurs jeunes pousses qui ne feraient pas mordre pas la poussière ce jour-là. Bientôt du bâtiment central de la gare, les voyageurs, venus prendre leur train et tenus à l’écart pour leur éviter la fusillade possible, fleurirent de nouveau les portes d’entrées, suivis des personnes venus attendre un proche.
C’est alors que dans les wagons on s’affaira pour glaner ses bagages et enfin descendre.
– Et tout ça pour un seul homme !
– Ton ami, Bou Baghla, précisa cheikh Mouloud.
Madjid lui sourit et lui demanda : « Où vas-tu aller par une chaleur pareille ?
– Je vais aller au café de Hamouche ou Berkan à Taourirt. ».
Dans les années quarante, ce café était devenu le point de ralliement des disciples du cheikh Ben Badis, le leader du mouvement des Oulémas. Ferhat Abbas, leader du l’UDMA, y avait aussi ses habitudes. Les militants des deux mouvements s’y retrouvaient volontiers pour de longues discussions intarissables.
– Ah, s’étonna Madjid, tu vas encore aller jacter politique. Cela ne t’a pas suffi de te faire embarquer tout à l’heure ?
– Ne te fais pas de mouron, répondit le cheikh, ne faut-il pas avoir de crainte que devant dieu le très haut ?
Cheikh Mouloud se leva : « Aller, que tous mes vœux t’accompagnent vers le bonheur qui t’attend. Je reste seulement avec le regret de ne pas pouvoir assister à ton mariage… Aller, il faut que je descende, tu ne vas pas me bloquer jusqu’à Tazmalt !
– Va en paix, cheikh Mouloud, que dieu te protège. ».
Au départ du train dans le sens d’où il était arrivé, une vive inquiétude s’accapara de Madjid qui n’eut pas la chance de tomber sur un visage connu qui aurait comblé le vide laissé par cheikh Mouloud. Si au moins le maître avait pu se réveiller, il aurait pu égayer son esprit dans des joutes oratoires de finauds ; ils auraient continué à défricher le répertoire des poètes chanteurs dans l’allégresse la plus absolue. Face à lui-même, devant un paysage qui ne l’inspirait plus, pensant qu’après Tazmalt le voyage toucherait à sa fin à la station suivante, il prit soudain conscience du fait qu’il retournait vers ceux-là même qu’il avait quittés mais aussi ceux des siens qu’il avait fuis en arrivant en France, ce qui revenait à avoir fui les siens tout court, qu’ils soient ici ou là-bas. Contrairement à cheikh Mouloud, lui, il allait retrouver la politique du village, celle dont on ne parle jamais dans les journaux mais à la djemaa des hommes et au lavoir des femmes. Il allait supporter toutes les vieilles inimitées qui se transmettaient d’une génération à l’autre et resurgissaient sans coup férir au moindre prétexte. Ah, il en était fini de la courtoisie qui prévalait autrefois dans le règlement des conflits entre le clan du Haut emmené par la famille de la Maison de Djoudi et le clan du Bas emmené par la famille de la Maison Si Amezian, avec chacun sa clientèle de familles du village. Un concours de tir à la cible ou une bataille de pierre où elle cessait au premier blessé, ne suffisait plus à départager les parties en prise.
L’immiscion de l’administration française dans les affaires internes du village avait perverti tout un ordre ancien dont on gardait l’apparat, les apparences comme si rien n’avait changé. Aussi, si le village vivait comme toujours au rythme de sa droite et de sa gauche, et pour citer un autre fameux collègue de cheikh Mouloud, ce système dualiste ne devait pas être marqué de quelque intention d’hostilité ; mais cette opposition en était venue, par la suite, telle une forme devenue vide qui aurait survécu aux conditions initiales qui donnaient sens et réalité à son fonctionnement, à être investie d’une autre signification et, en fait, d’intérêts d’une autre nature dont la mise en jeu et les enjeux avaient bien été imposés de l’extérieur. De grandes rixes et des vendettas sanglantes se multipliaient et semblaient bien avoir remplacé les rituels d’autrefois qui se terminaient nécessairement autour du couscous arrosé de bouillon et partagé sous le patronage sacré des marabouts du village. C’était donc bien pour se reposer de toute cette ambiance querelleuse qu’il s’était installé à Paris sur la recommandation de son oncle Yahia, le rebelle, le maudit, celui qui n’était d’aucune utilité, le joueur de mandole que sa famille avait fini par assigner à résidence au village pour lui éviter, comme ils disent, de perdre son orient chez les infidèles. Comparant nécessairement une fois encore sa situation à celle de Yahia, Madjid se réfugia dans le même constat : « Oui mais moi, je n’ai pas fait de folie, j’ai été économe ! Je me suis serré la ceinture pour réunir un gros pécule et remplir des valises de produits exotiques français. Je n’ai certes pas écrit une lettre tout comme lui, mais j’ai tout gardé pour tout leur apporter d’un coup. Par Sidi Abderrahmane, qu’il vienne celui qui dira que je n’ai servi à rien ! ». Avec cette couche de baume qu’il venait de s’appliquer, le paysage lui apparut peu à peu de nouveau attirant, son cœur vibrait comme une boite à musique :
Zahiya, rose épanouie
Elle a de belles pommettes
Et de douces lèvres gouteuses telles des raisins secs
Je lui souhaite matelas pour couche
Comme augure le bonheur
Son haleine de girofle est agréable
Sois mon dieu le réconciliateur
Arrange-nous
Et mets nous dans la poche une savonnette parfumée
Il en oublia les hélicoptères et les mauvais augures qu’ils soulevaient en poussières dans le tournoiement de leurs hélices. A sa gauche, l’oued Oumarigh charriait son squelettique filet d’eau ; le train épousa la courbe qu’il dessina sur plusieurs kilomètres pour s’en écartait finalement en direction de Bougie. Quand la machine noire rejoignit l’oued Sahel qu’elle enjamba en empruntant le pont qui le surplombait, Madjid put apercevoir en son amont l’oued Oumarigh qui s’y jetait pour finir sa course. En face, les premiers contreforts des pentes de la tribu des At Mellikech égrenaient les larges nuances de vert et d’argent des oliveraies qui les couvraient, nuances tranchant avec la nudité des hauteurs de la chaîne du Djurdjura qui avait déshabillé son épine dorsale. Bien au-delà, il imagina le col de Chellata et la grande aiguille de Tizibert qui en tenait l’accès. Il se rappela alors la légende qui la caractérisait dans l’imaginaire populaire des campagnes villageoises, mais que cheikh Mouloud aurait volontiers contestée en s’appuyant sur Ibn Khaldoun et contre Boulifa qui avait écrit à ce sujet : « Ces quatre personnages religieux (Sidi Ahmed-ou-Driss, Sidi Mansour, Sidi Ahmed-ou-Malek et Sidi Abderrahmane) sont paraît-il arrivés en même temps dans la région kabyle où le souvenir de leur rôle bienfaisant est conservé jusqu’à nos jours. Venus de l’Ouest, ils se sont rencontrés à Tizibert du col de Chellata, un lieu désert et élevé de la chaîne orientale du Djurdjura ; là, loin des hommes et près de dieu, ils décidèrent de s’y fixer ; en ce lieu isolé de Tizibert qui devint leur ribat », pour se livrer à la dévotion et à la science. Madjid récita aussitôt quelques vers d’une hadra à laquelle il avait assisté à la zawiya de Sidi Ahmed-ou-Driss :
Oh puissance des saints, donne-nous remède, donne-nous remède
Oh Sidi Abderrahmane, ouvre-nous les portes
Oh puissance des saints, je suis comme fou, je suis comme fou
Oh Sidi Abderrahmane, efface nos péchés
Oh puissance des saints, donne-nous remède, donne-nous remède
Oh Sidi Abderrahmane, ne nous abandonne pas.

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  1. Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 44) / Farid Taalba | Quartiers libres - 31 août 2016

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