Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 44) / Farid Taalba

31 Août

bataille_six-tribus

Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

 

La confiance retrouvée dans le souvenir lointain de la plénitude déserte d’une Tizibert incommensurable ne pouvait tout de même lui faire oublier qu’il n’était pas encore arrivé. Et quoi qu’avaient prévu les saints pour répondre à ses appels, il fallait bien atteindre le bout du chemin pour constater leur mansuétude. Derrière lui, des enfants jouaient aux devinettes mais il resta concentré sur ses pensées. Au souvenir des saints hommes vivant dans la retraite d’un monde qui leur était devenu indifférent, il lui en rappliqua un autre. Transmis par sa grand-mère Na Kenza, qui avait vécu à l’époque de 1871 et qu’elle tenait elle-même de sa mère Tassadite, il vint à lui rappeler de bien tristes événements dont le bruit et la fureur avaient rempli le vide qui, du col de Chellata, livrait au regard béat toute l’épine dorsale du Djurdjura, muraille naturelle, porte jusque-là inviolée. Ces événements s’étaient déroulés en 1857.

Mais avant, dix ans plus-tôt, après la reddition de l’émir Abdelkader, l’armée fut en position de s’attaquer sérieusement à la conquête de la Kabylie qu’elle avait laissée de côté jusque-là tant qu’elle n’eut pas la peau de l’émir. Ainsi, en 1847, la conquête de la vallée de la Soummam amena la soumission des tribus qui en commandaient l’accès et l’instauration d’une administration indigène qui perdurait jusqu’à ce jour, après maintes transformations qui avaient le point commun de toujours repousser à demain ce qui eut pu se faire d’essentiel dans le moment quant à l’émancipation des indigènes. Ainsi la jonction avec les villes de Constantine et Sétif, déjà conquises mais isolées et sans possibilité de ravitaillement ou d’être secourues en cas d’attaque, et la ville de Bougie, avait été établie. Dans le même temps, des troupes s’efforçaient aussi de conquérir à l’est la Kabylie des Babors où, pour ouvrir une jonction entre Constantine et les ports de Philippeville et de Bône, un relief qui ferait pâlir tous les plan de Vauban et la résistance farouche des tribus firent que la conquête y fut sanglante, marquée par l’incendie des villages et des récoltes, l’arrachage des oliviers et l’abattage du bétail, si ce n’était par les exécutions sommaires et en enfumant les villageois dans des grottes. Bientôt, l’armée ayant consolidé ses positions acquises, il ne resta plus que la conquête du Djurdjura et du massif kabyle qui lui fait face au nord. L’occasion se présenta en 1857, soit dix après la conquête de la vallée de la Soummam. De la gigantesque opération militaire que l’armée mit en œuvre en cette année 1857, la plus grosse colonne, 1celle du général Maissiat, vint ainsi camper au Bordj Akbou et y passer la nuit, après avoir parfait la route de Sétif à Jijel, puis celle de Bougie à Akbou dont les travaux entrepris devait assurer évidemment une certaine fluidité de circulation entre les villes de l’intérieur et les ports où débarquait l’aide précieuse de la métropole. En face du campement, des tribus en armes hérissaient les hauteurs des At Mellikech et des Illoulen Oumalou.

La grand-mère de Madjid lui raconta comment, à cette époque, deux hommes s’étaient présentés au village, avant même que la colonne ne s’installe à Akbou. Ils venaient du village de Mezgen, au nom de leur
village mais aussi de celui d’At Laâziz. Le premier homme, armurier de son état, s’appelait Agougam Amghar, le deuxième Yousef At Mesbah. Ils venaient demander l’aide du village et de la tribu comme ils l’avaient sollicitée auprès des villages et des tribus voisines pour empêcher la colonne Maissiat de les atteindre. Aussitôt, une coalition, regroupant les At Zikki, les At Yedjer, les At Itsouragh, les At Mellikech et les Illoulen Oumalou, dernière tribu dont les villages Mezgen et At Laâziz faisaient partie, se forma et se décida à assurer leur défense. Emmenés par sept chefs de guerre, dont Agougam et Yousef, ces tribus étaient celles qui, face au bivouac de la colonne Maissiat, de loin en loin, par leurs feux de camp semés comme des lampions de foire foraine, enguirlandaient le sombre découpage des crêtes sur le ciel mauve foncé qui avait suivi le coucher du soleil. Le lendemain, au matin du 27 juin 1871, alors qu’un siroco de feu s’était levé pour embraser l’atmosphère toute ensablée, la colonne s’engagea à gravir vers le col de Chellata à propos duquel un militaire avait relaté : « Les crêtes qui entourent le passage de Chellata sont larges et accessibles à la cavalerie, mais l’entrée même du col est commandé par un rocher difficile, connu dans le pays sous le nom de Tizibert. Élevé, considérable, à flancs escarpés, le Tizibert est couronné par une muraille naturelle qui la rend presque impraticable. La division Maissiat le trouve flanqué, en outre, par des ouvrages kabyles percés de créneaux comme une forteresse, et défendus par un ennemi nombreux. Tous les autres pitons qui, sur la gauche, dominent plus au moins le col, sont garnis de retranchements et de Kabyles en armes ». Ainsi se présentait l’une des portes principales qu’il fallait forcer pour accéder au pays des Igawawen, des Zouaoua, que l’armée et l’administration appelaient le Grand Djurdjura.

La bataille qui s’en suivit fut à l’avantage de l’armée expéditionnaire qui fut obligée d’aller enlever le Tizibert où s’étaient retranchés les combattants kabyles après avoir perdu peu à peu toutes leurs positions
face à des adversaires dont l’armement supérieur ne pouvait que faire la différence. Pour échapper à la mort, les combattants kabyles n’eurent le choix qu’entre les escarpes du Tizibert et le feu des militaires. Le soir, la colonne prit possession du plateau de Chellata en y installant son bivouac.

La journée du 28 juin fut consacrée au repos des soldats et des bêtes. Le 29 juin, requinquées, des troupes sont lancées à l’assaut du village Mezgen, situé à cinq kilomètres du bivouac où était resté stationné le gros des troupes. Malgré une opposition farouche, elles réussirent à entrer dans le village et à en prendre possession. Après avoir démoli toutes les maisons, les troupes françaises battirent en retraite vers le bivouac. C’est alors que les combattants des tribus revinrent à la charge pour se lancer à leur poursuite. Une fusillade meurtrière éclata comme un orage de grêles et s’abattit sur les fuyards qui réussirent tout de même à atteindre le bivouac, malgré les nombreuses pertes qu’ils eurent à déplorer. Notre militaire que cheikh Mouloud n’aurait pas manqué de citer écrivait même : « Cette journée difficile, sans résultats importants, puisqu’elle n’opère que la destruction d’un seul village, coûte à la division Maissiat 17 hommes tués et 97 blessés, dont huit officiers ».

« Cela avait représenté une grande victoire pour les tribus, aimait à rappeler la grand-mère de Madjid, même si ce ne fut, au vu de ce qui nous arriva par la suite, que pour l’honneur ! ».

Le lendemain de ce 29 juin 1857, l’armée attaqua le village At Laâziz ; elle le prit d’assaut après une lutte forcenée et il fut détruit aussitôt qu’elle en devint le maître. La porte sud du Djurdjura venait ainsi d’être défoncée. Et alors qu’il se laissait bercer nonchalamment par la voix de sa grand-mère qu’il semblait entendre comme si elle s’exprimait dans l’instant présent, derrière lui, avec la surprise de celui qui se sent rejoint dans ses pensées pourtant censées accessibles qu’à lui-même, il perçut l’énigme qu’un des enfants proposait à son auditoire : « Ferme-la et elle t’épargnera la catastrophe. Qu’est-ce que c’est ? ». D’une voix d’enfant hargneuse, la réponse fusa dans le souffle de la question à peine terminée : « La porte, la porte, la porte !!! ». Voulant alors fuir cette coïncidence que Madjid estima emprunte de mauvais œil plus que de goût, et à la vue du village colonial de Tazmalt tapi sous le cagnard dans un écrin d’olivier, un poème perfide lui monta à la langue et résonna en lui avec ironie comme une invocation de protection :

Lorsque j’allais à Akbou
Des plaisirs à satiété
Avec gens de qualité
Ne finissant ma ration
De ragoût ou de couscous
Toute richesse s’y trouve
Rendu à Tazmalt, la proscrite
Rassasié de tracas
N’y ai pas même trouvé de pain

L’enfant qui venait de gagner, abandonnant sa hargne pour afficher la facétie cynique de celui qui se retrouve maître du jeu, posa alors à son tour sa devinette : « Le jour, ils se regardent en chien de faïence ; la
nuit, ils s’aiment. Qu’est-ce que c’est ? ».
Pensant au jour de son mariage, Madjid se susurra avec émotion la réponse : « Les battants de la porte… ».

Une Réponse to “Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 44) / Farid Taalba”

Trackbacks/Pingbacks

  1. Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 45) / Farid Taalba | Quartiers libres - 14 septembre 2016

    […] Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent) […]

Les commentaires sont fermés.

%d blogueurs aiment cette page :