Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 45) / Farid Taalba

14 Sep

tazmalt

 

Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

 

« Voilà, à la prochaine station, claironna Madjid, c’est Akbou et les battants de la porte vont enfin se refermer ! ». Bientôt, parmi les enfants, la voix aiguë d’une fillette proposa la clef de l’énigme à laquelle avait intimement pensé Madjid, alors que le train ralentissait devant la gare de Tazmalt. Après un temps d’hésitation du maître du jeu qui chercha à faire durer le suspense pour repousser le moment de l’aveu de sa défaite, son assentiment qui suivit enfin provoqua un éclat de joie chez la fillette, encouragée par ses autres camarades bien contents de trouver l’occasion de railler le perdant qui avait été si hautain à poser son énigme et si mauvais joueur. Au départ du train, une fois le calme revenu dans le wagon après la ruée de la desserte et de l’embarquement, la nouvelle gagnante eut l’idée de changer de jeu et proposa de raconter des histoires. Madjid, qui n’avait nul compagnon pour l’accompagner dans sa dernière ligne droite, prêta ainsi complètement attention à cette jeune voix qui se proposait de le distraire dans son dos : « Si vous voulez, je vais commencer la première. L’histoire que je vais vous narrer s’appelle le mariage de la fourmi.
– Tiens, se surprit Madjid, je ne la connais pas celle-là : en tout cas c’est d’actualité pour moi !
– Dame fourmi était très malheureuse. Toutes les sœurs de son âge avaient trouvé un époux pour faire la paire alors qu’elle-même n’avait toujours pas trouvé chaussure à son pied. Pire même, nul prétendant ne s’était encore présenté à ses parents afin de la demander en mariage, parents qui n’eurent pas ce fier privilège de se retrouver maître de la réponse à donner plutôt que de la question à poser :
« Voulez-vous que notre fils épouse votre fille. Et, face à l’inquiétude que sa famille cultivait à l’idée qu’elle finisse un jour par se faner et s’étioler comme une vieille fille sous le toit de la maison, et parce que la fourmi se révoltait contre le fait qu’on puisse imaginer un seul instant qu’elle ne serait qu’un fardeau pour ses proches, cette dernière passa à l’action pour conjurer le mauvais sort qui lui semblait bien se présager pour elle. L’honneur commandait bien sa conduite, cela d’autant plus que le sien propre se confondait évidemment avec celui de sa famille ; que nul n’eut exprimé son désir de l’épouser, elle n’en n’avait cure mais, s’il fallait se prendre la réprobation des siens dans les antennes jusqu’à la fin de ses jours, il n’était pas dans les habitudes de la fourmilière de rester dans l’expectative et l’immobilité en cas de défi impérieux. Aussi pour se sortir de son mauvais pas, un beau matin, elle se crayonna les yeux d’un khôl noir qui limitait l’horizon de ses yeux bleu comme une mer rieuse sous les rayons chatouillants d’un soleil de printemps. Elle farda ses pommettes de poudre d’abricot qui lui dessinaient comme deux petits charmants rochers arrondis et aussi lisses qu’un galet poli. Avec une lamelle d’écorce de noyer, elle frotta ses gencives dont l’éclat orangé et roux faisait ressortir plus nettement la porcelaine de ses dents aussi blanches que l’écume des vagues glissant sur une plage déserte. Enfin, les lèvres peintes d’une teinte de cerise charnue, sa bouche, en riant, invitait à plonger et à s’ébrouer dans la mer que ses yeux semblaient promettre tant. Ainsi apprêtée, elle se parfuma pour endormir la peur qui lui travaillait les entrailles tout en exhalant ce qui ne pouvait qu’attirer tout nez délicat ; puis, elle quitta clandestinement son village fourmilier pour tenter sa chance là où on ne la connaissait pas. Sur sa route, elle rencontra d’abord maître Chacal. Ce dernier ne résista pas face à cette ostentatoire tentation qui finit tout de même par lui faire se lécher les babines, et bien qu’elle lui parût dans un premier temps trop jeune pour lui et bien trop petite pour une fourmi. D’une voix douçâtre, Maître Chacal lui balança alors sa chansonnette : « Où vas-tu noble fille de grande lignée, fille de marabout ? ». Sans sourciller, elle fut catégorique : « Je veux me marier ! ». Ne s’en laissant plus conter, maître Chacal sauta sur cette occasion alléchante qui émoustillait maintenant ses papilles suintant de gourmandise.
« Et, proposa-t-il d’une voix qui cette fois devint suave, si tu me prenais pour mari ?
– Parle, ordonna la fourmi, je te reconnaîtrai à ton langage. ». Maître Chacal exécuta son laïus verbal et la fourmi finit par rendre son verdict, elle qui était enfin maîtresse de la réponse à donner :
Garçon dans les lettres instruit
Si tu as des sentiments délicats
Qu’à toi j’ouvre ton cœur
Du jeune homme sans saveur
Mieux vaut se passer
Autant dormir seule
L’amour que suivent les déboires
Tombe comme les fruits mûrs
Je le sais d’expérience
– Que veux-tu me dire par ce mignon florilège que tu as tressé, interrogea-t-il pour faire celui qui n’avait pas compris, et qui me reste bien obscur pour moi ? ».
« Va ton chemin maître Chacal, je ne t’épouserai jamais ! ».
La nouvelle de la déconvenue de maître Chacal se répandit bientôt partout. On découvrit ainsi surtout l’existence de cette fourmi qui avait osé aller contre les convenances établies et qui se piquait de vouloir se marier à sa façon. Une ligue informelle de jeunes prétendants se forma même pour relever le défi de la fourmi et s’éparpilla aux quatre coins du pays à sa recherche. Bientôt, la fourmi surprit maître Grillon. Une flûte posée à côté de lui, il se reposait sur une feuille de trèfle fleuri planté au milieu d’un gazon inondé par l’eau débordante d’une source coulant d’un rocher fissuré, récitant un poème :
Oh chemin s’élançant par-delà la vallée
Dévoile-moi qui t’arpente
C’est Ouiza At Chérif
Celle aux cheveux jusqu’aux talons
Le jour, je la suis à la trace
La nuit, elle habite mes rêves
Mais, à la vue de la fourmi qu’il finit par surprendre alors qu’avec ses pattes elle brisa une tige sèche qui craqua et le fit se retourner, maître Grillon, qui arpentait l’espace dans l’espoir de la croiser, se leva et,
sans prendre le temps de faire connaissance avec elle, il lui dit de but en blanc dans un souffle empressé : « Fourmi, fourmi, m’épouseras- tu ? ». « Parle, lui ordonna-t-elle alors, je reconnaîtrai à ton langage ! ». Et, pour tout langage, il lui joua de la flute. Tant et si bien qu’elle fut sous le charme et accepta de l’épouser. Ils égorgèrent un mouton pour sceller leur union. La toison de laine servit à confectionner la toile de tente, les tibias les piquets et les cuisses les poteaux. Dans leur nouvelle demeure, maître Grillon apporta de la farine que la fourmi se dépêcha de tamiser. Au bout d’un instant, Maître Grillon la regarda et lui dit : « Secoue cette poussière de ta tête ! ». La fourmi, soucieuse de toujours plaire, secoua sa tête, mais si violemment, qu’elle s’envola. Le grillon s’esclaffa de rire, mais si fort qu’il éclata et mourut. Voilà mon histoire est terminée.
– Quelle sombre conte, se désola Madjid en pensant à cette Zahiya qu’il avait rencontré avant son départ : celle qui se crayonnait de khôl, se fardait, se vêtait élégamment pour aller butiner à droite et à gauche et qu’il avait surprise dans des conditions pour lesquelles il n’avait plus de mots pour les décrire. Sans s’en rendre compte tellement son esprit était absorbé dans son trouble, il avait dit cela à l’adresse d’une vieille femme assise en face de lui et qui avait aussi écouté l’histoire avec attention.
– Elle n’avait qu’à pas partir de chez elle, voilà tout ! », maugréa-t- elle. Surprise de se voir aussi aborder par cet inconnu, elle ajouta sur un ton catégorique : « Et lui n’avait même pas à lui adresser la parole ! Un homme d’honneur ne se fourvoie pas dans l’aventure. Il n’a eu que ce qu’il mérite ! Vous devriez en faire autant. ».
Madjid n’osa répondre mais n’en pensait pas moins : « Oh, la vieille, elle n’a pas peur, elle est sans pitié ! Elle ne se prend pas pour de la merde. Poussez-vous du chemin pour laisser passer la reine ! Alors que même un pou n’en voudrait même pas ! ».
C’est alors que le maître, repris par ses illuminations, se mit à délirer dans son sommeil, attirant l’attention de tous les voyageurs à l’écoute de son chant mystique :
Je prie par le prophète
Dieu le clément qui fit le monde harmonieux
J’implore les prophètes,
Les compagnons de Joseph
Effacez les péchés de nous tous ici présents
Et purifiez-nous dans le bassin du prophète
Puis le maître se tut, suscitant les commentaires curieux des nouveaux voyageurs, pendant que Madjid précisa à la vieille : « C’est le grand maître… ». Il n’eut pas le temps de terminer sa phrase que le train se
mit aussitôt à freiner sa tangente comme s’il s’apprêtait à s’arrêter d’équerre. Madjid en fut d’autant plus surpris qu’il ne reconnaissait pas dans le paysage les caractéristiques de celui d’Akbou. Il commença à se prendre la tête puis il se souvint : « Mais oui, que je suis bête, on arrive à Allaghene ! Comment ai-je pu oublier ?! Et alors que le train entrait en gare sous la fanfaronnade de la sirène, en longeant un quai rempli de militaires en permission, la vieille dit alors à Madjid en les pointant du doigt : « Et ceux-là qui paradent sur notre terre, selon ton maître, il faudra aussi effacer tous leurs péchés ?! ».

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