Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 46) / Farid Taalba

28 Sep

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Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

 

Longuement, profondément, la vieille le dévisagea de ses yeux plantés au milieu des nombreuses rides qui en mangeaient les bords et avaient froissé tout son visage. Un sourire narquois au coin de ses lèvres fripées comme un ruban usé, et derrière lesquelles tout un antique ressentiment se tenait tapi au bout de la langue prêt à mordre, elle attendait une réponse de Madjid qui, perturbé par la réflexion qu’elle lui avait balancée tout de suite avant sans prendre de gants, la regardait confusément sans oser prononcer un mot. Face à ses yeux qui se jetaient insolemment dans les siens, mais après avoir aperçu les regards de certains voyageurs qui déjà relevaient peut-être sa faiblesse, voire sa lâcheté, en ne relevant pas le défi qu’elle lui avait lancé au visage, Madjid, piqué au vif dans son amour propre et aveuglé par un violent sentiment de rétablir la vérité aux yeux de tous, s’engagea alors à défendre son honneur mis en cause : « N’est-ce pas vous qui m’avez dit qu’un inconnu ne devait pas s’adresser à une inconnue ?

– Oh, tu as peur d’une vieille chnoque comme moi, tu crois peut-être que je vais te demander en mariage ? Je t’ai posé une simple question : ces militaires, faudra-t-il leur pardonnez leurs péchés comme pour ceux de la fourmi et du grillon ? Moi, dans les deux cas, je réponds : non ! Et, concernant les militaires, tu sais pourquoi ? Eh bien voilà ! Imagine-toi la semaine dernière que mon fils se mariait. Dès le premier jour, ce jour où l’on annonce officiellement aux gens le mariage de son fils, nous avons fait la fête à la maison. Il y avait les tambours et les hautbois : la joie était partout. Le soir, on a servi le repas à tous les invités puis on a dansé jusqu’à minuit. C’est alors qu’un cercle s’est formé : d’un côté les hommes, de l’autre les femmes. Au milieu, on avait disposé des nattes d’alfa. On y a invité à s’assoir mon fils et deux parents proches qui lui sont chères, le maître de cérémonie Bou Elhenni « l’homme au henné » et les musiciens. Devant mon fils qui portait beau avec son burnous, on a déposé un vase d’eau pure que j’avais moi-même rempli à la source ; un plat de terre dans lequel j’avais versé des grains de blé, déposé des œufs et planté une fibule d’argent et d’émail coloré ; et enfin, un plat à pieds aux beaux dessins géométriques au fond duquel reposait le henné que j’avais patiemment tamisé pour ce moment si intense, si fort ! Le henné aux multiples vertus. C’est alors que le chœur des femmes s’est tout à coup enflammé et que les invités ont commencé à se présenter devant mon fils pour lui présenter leurs dons et leurs présents. A chaque passage, le chœur des femmes s’attisait un peu plus. On posait les cadeaux sur un grand foulard de soie, j’avais la tête qui me tournait, j’étais dans un état second, comme une folle. A la fin des dons, on a alors interrompu la musique et les chants ; la foule des invités s’est peu à peu relâché et bientôt toute la cour de la maison s’est mise à bruisser de paroles. Au-dessus de nous, le ciel miroitait aussi de bavardages : mon fils allait devenir un homme pouvait-on dire maintenant, se marier, fonder un foyer pour le remplir à son tour. Mon bonheur était sans limite. Puis, une voix a survolé le flot de nos paroles et le silence se fit d’un coup. Bou Elhenni, le maître de cérémonie, s’est alors levé et il a psalmodié :

Je salue le prophète Hachémite,

L’envoyé aux belles bagues, le tendre en qui nous avons foi

Supplions dieu et le prophète de ne point nous faire perdre la face

La coupe est lion, le henné est serpent

La main qui osera y toucher sera coupée ;

Celui qui ouvrira la bouche deviendra muet,

Par le pouvoir de Dieu, du prophète et de notre seigneur Adam.

C’est ensuite qu’il s’est adressé au chœur des femmes en les haranguant :

Je chante les jeunes gens, ils m’entourent de tous côtés

Je chante les femmes, aux foulards bien ajustés

Celle qui ne pousse pas de youyous, que dieu lui donne la conjonctivite !

Les youyous ont aussitôt éclaté sous la voute étoilée du ciel, j’étais comme ivre, emportée ! Je faisais tout pour que ma gorge se déploie au-dessus de toute l’assistance et atteignent ce ciel qui nous approuvait. J’ai ensuite entendu Bou Elhenni comme s’il me parlait directement alors qu’il avait les yeux fermés, habité par une poésie qui m’avait ensorcelée :

Je préserve le henné comme une mosquée

Celui qui est prévoyant, s’il essaie de me répondre, qu’il gagne le large

Celui qui est présomptueux, qu’il me suive à la plaidoirie

Le sol s’est chaussé de pantoufles, c’est sur lui que marchent les voyageurs

Le ciel s’est coiffé d’une chéchia parfaitement ajustée

Que celui qui tient le ciel, lui enlève les piliers pour qu’elle se détache

Youyous en votre honneur, oh maitresse aux fibules

J’ai cru en l’entendant que j’allais m’évanouir. Je n’écoutais même plus ce qu’il psalmodiait. Quand j’ai repris le fil de ses paroles, Bou Elhenni chantait :

Je chante le henné dans la coupe, non encore mouillée

Je chante la maîtresse de la fête qui nous a préparé le couscous mélangé avec du beurre

Je chante les œufs dont nous honorons l’invité

Je chante l’Akhekhal d’argent, ainsi que le lettré

Je chante les jeunes gens à la ceinture-cartouchière de cuir

Je chante les femmes aux sourcils rectilignes

A vous les youyous, femmes ! A la mémoire de Sidi Abdelqader Eldjilali.

Et on s’est remises encore à taper des youyous à tout rompre. Ainsi de suite, jusqu’à ce que Bou Elhenni nous entonne :

Saluez le prophète, vous, gens de la fête ici rassemblés

Je chante les jeunes gens, ils se sont munis de balles en quantité

Je chante les femmes qui sont dans la limite du seuil

Le henné est vendu, que dieu fasse se résigner le concurrent

Enfin est venu le moment où Bou Elhenni a enfin mouillé le henné avec l’eau pure de la source que j’avais puisée moi-même.

Il en a mis dans la main de mon fils. Puis Bou Elhenni a replongé sa main dans le henné ; quand il l’a ressortit, il l’a plaquée entre les épaules de mon fils. Aux youyous, ce sont alors ajoutés les tirs de fusils, c’était comme un grand feu de joie. La fête a battu son plein un long moment encore, quand soudain, on a entendu des bruits de moteurs. Puis, des militaires ont surgi de toute part dans la cour. Ils ont pris mon fils et d’autres encore. Mais je vais patienter, Bou Elhenni le chantait bien : « La coupe est lion, le henné est serpent. La main qui osera y touchée sera tranchée ».

Le regard plein de compassion et de terreur, avec maladresse et naïveté, Madjid lui répondit : « Ma pauvre dame, dépêchez-vous de descendre avant que le wagon ne se remplisse de militaires. ».

 

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