La mosaique éclatée/ Entretien avec Nicolas Dot-Pouillard

8 Oct

 

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Le 5 octobre est sortie en librairie le livre « La Mosaïque éclatée / Une histoire du mouvement national palestinien (1993-2016) ». A partir des accords d’Oslo qui constituent un tournant décisif dans l’histoire du mouvement national palestinien, Nicolas Dot-Pouillard retrace les évolutions sur le terrain du mouvement national palestinien. L’ouvrage permet de retracer ainsi plus de 20 ans d’évolution et de confrontation des organisations palestiniennes face au mouvement sioniste. Pour la sortie de son livre il a accepté de répondre à nos questions.

 

Le Mouvement national palestinien : La Mosaïque éclatée : pourquoi ce titre ?

L’ouvrage assume d’abord qu’il y a un mouvement national palestinien, en dépit de ses profondes divisions, notamment celles, depuis 2007, entre le Fatah et le Hamas. Un mouvement national palestinien, au sens où la quasi-totalité des organisations politiques palestiniennes, depuis 1993, se réclament encore d’un nationalisme de type anticolonial, au sens propre du terme : l’opposition à une politique de colonisation, notamment en Cisjordanie. Ce n’est plus vrai pour l’Autorité nationale palestinienne – dont la fonction essentielle est réduite à la coopération sécuritaire avec Israël- mais cela peut rester vrai pour certaines factions du Fatah, qui est un parti en réalité très divisé. Ce nationalisme est en crise, le mouvement national est en crise, mais il a des repères communs : l’idée de la construction d’un Etat-nation indépendant, une identité nationale moderne patiemment construite, avec des repères communs, des héros fondateurs, une histoire nationale partagée.

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Pourquoi la mosaïque éclatée comme titre ? Parce que je pars de l’idée que le grand atout historique du mouvement national palestinien est justement son aspect mosaïque et pluraliste : en dépit de l’hégémonie relative du Fatah par le passé, ou de celle du Hamas aujourd’hui, nous faisons encore face à un mouvement national pluraliste, traversé d’idéologies et de sensibilités contradictoires : la gauche, souvent marxisante, existe encore.

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Il y a un nationalisme arabe souterrain. Il y a des sensibilités islamistes différentes, du Hamas au Jihad islamique, en passant par le Parti de la libération islamique. Il y a le Fatah, traversé de tendances contradictoires. Il y a les débats des Palestiniens de 1948, citoyens israéliens, sous apartheid, qui sont liés au mouvement national : le Mouvement islamique ( branche nord) de Raed Salah, les Fils du Pays ( Abna al-Balad), proches de l’extrême-gauche, les militants arabes du Parti communiste israélien, le parti al-Balad de Awad Abdel Fatah. Il y a encore un riche tissu intellectuel et associatif palestinien, des Territoires occupés jusqu’à Beyrouth, en passant par Amman. Il y a du débat politique, sur des questions de fonds : les frontières, le pouvoir, la résistance, les idées politiques. Historiquement, il y a un pluralisme constituant, que l’on retrouve d’ailleurs dans le seconde OLP, à partir de 1968, celle de Yasser Arafat, entre le Fatah et les sensibilités de gauche. Depuis mars 2005, les débats inter-palestiniens autour de la réforme de l’OLP, évoquant l’intégration du Hamas et du Jihad islamique palestinien au sein de la centrale palestinienne, reflètent aussi ce pluralisme constituant. Mais cette mosaïque est effectivement, depuis 1993, plus éclatée que par le passé.

 

Pourquoi le mouvement national palestinien se divise t-il en 1993 ?

L’ouvrage débute sur deux images fortes : d’un côté, celle de Yasser Arafat et de Mahmoud Abbas à Washington, signant les accords d’Oslo. De l’autre, celle de la constitution, le même mois, de l’Alliance des forces palestiniennes (Al-Tahaluf) au camps de réfugiés de Yarmouk, en Syrie. Elle réunit le Hamas, le Jihad islamique, le Front populaire pour la libération de la Palestine, le Front démocratique pour la libération de la Palestine, ainsi que d’autres organisations. Le mouvement national palestinien est coupé en deux dès septembre 1993. Depuis, ces divisions n’ont fait que s’accentuer.

 

Quelles sont ces divisions ?

L’ouvrage se découpe en quatre parties bien distinctes :

Le débat inter-palestinien autour des frontières, celles de 1967, impliquant une solution à deux états, et celles de 1948, impliquant une solution à un état.

Les divisions autour de la question du pouvoir : elles ne recoupent pas que la question de l’Autorité nationale palestinienne, mais aussi celles relatives à la réforme de l’Organisation de libération de la Palestine, ainsi que la constitution de ce que j’ai appelé des « souverainetés en archipel », notamment dans les camps de réfugiés palestiniens du Liban.

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Les divisions sur les formes de résistances à adopter : « populaires », « civiles », « pacifiques », « armées », qui induisent une autre question : celle des sphères d’alliances régionales et internationales que les Palestiniens adoptent depuis les années 1990 : l’un des principaux débats stratégiques recoupe par exemple celui des liens à établir avec l’Iran, la Syrie, ou les Pays du Golfe – la crise syrienne, depuis 2011, est venue encore plus complexifier ces questions.

Les recompositions idéologiques du mouvement national palestinien : l’émergence d’un islamo-nationalisme de plus en plus hégémonique, un Fatah au nationalisme conservateur, une gauche qui cherche encore les moyens de son renouvellement, un nationalisme arabe souterrain.

Dans ces quatre parties, j’ai essayé de complexifier le débat, en montrant qu’on ne peut comprendre les divisions du mouvement national palestinien de manière binaire. Concernant les « frontières de la Palestine », des partisans d’une solution à deux états se sont opposés aux accords d’Oslo – du FDLP à certains membres du Fatah, en passant par certains négociateurs de la conférence de Madrid, en 1991. A l’inverse, des partisans d’une solution à un seul état sur les frontières de 1948 acceptent désormais, comme solution purement temporaire et « tactique », une solution à deux états : ainsi du Hamas, avec son concept de « trêve » avec Israël, ou du FPLP, qui, en avalisant l’idée d’un gouvernement d’union nationale et d’une Autorité palestinienne réformée, admet implicitement que la logique des frontières de 67 joue encore. Bref : les partisans de la Palestine de 1948 acceptent parfois, par réalisme, les frontières de 1967, mais les partisans des frontières de 1967, eux, n’y croient plus. Tout le monde s’accorde à dénoncer l’Autorité nationale palestinienne, mais jouent le jeu des élections issues des accords d’Oslo. Concernant la question du pouvoir, nous avons les mêmes logiques : le Hamas est opposé à l’Autorité nationale palestinienne, mais il a joué le jeu des élections législatives en 2006, et désire intégrer une OLP réformée. Enfin, le conflit interne au Fatah, entre les partisans de Muhammad Dahlan et de Mahmoud Abbas depuis 2011, évoque surtout une crise profonde de stratégie : les deux ont à peu près le même programme quant au maintien de l’Autorité, ils se battent surtout pour la captation prédatrice d’un appareil administratif et sécuritaire : celui de l’Autorité.

Palestinian President Mahmoud Abbas (C) stands between Prime Minister Ismail Haniyeh (L) and senior Fatah leader Mohammed Dahlan during the letter of appointment ceremony in Gaza February 15, 2007. Abbas formally asked Haniyeh of Hamas on Thursday to form a new unity government and urged him to abide by peace accords signed with Israel. REUTERS/Suhaib Salem (GAZA) - RTR1MG8Z

Palestinian President Mahmoud Abbas (C) stands between Prime Minister Ismail Haniyeh (L) and senior Fatah leader Mohammed Dahlan during the letter of appointment ceremony in Gaza February 15, 2007.

Mais leur conflit affecte profondément les camps de réfugiés du Liban. La partie sur les formes de résistance et d’alliances internationales et régionales à établir montre que là-aussi, il n’y a rien de binaire. Souvent, les partisans de la lutte armée peuvent reconnaître une légitimité certaine aux formes de résistance populaire, ou civile. A l’inverse, on voit rarement les partisans d’une résistance civile condamner l’activisme armé. Les différentes grèves de la faim des prisonniers palestiniens, depuis 2012, sont assez parlantes : c’est une forme de résistance que l’on pourrait qualifier, typiquement, de civile, elle induit par la suite des formes de résistance populaire (les mobilisations des familles de prisonniers dans les Territoires palestiniens, mais elle est adoptée par des prisonniers qui, pour certains, sont emprisonnés pour appartenance à des groupes armées.

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Concernant les alliances régionales, la situation est devenue particulièrement complexe : le Hamas désire s’opposer au régime syrien, mais maintient des alliances avec l’Iran et le Hezbollah, partenaires du régime. Le Fatah se veut le partenaire respectable de l’occident ou des pays du Golfe, mais ouvre d’autres portes. Quant aux recompositions idéologiques, il est difficile, voire même impossible, de distinguer entre laïcs et islamistes. Le Hamas et le Jihad islamique ont un discours islamisant, mais qui s’est considérablement nationalisé, en plus d’être pragmatique, tandis que le Fatah s’est acclimaté à la mode idéologique du moment, en développant une forme de nationalisme conservateur.

 

Tu parles de la Palestine comme « ligne de fuite » en conclusion : qu’est ce que cela veut dire ?

Les Palestiniens ont incontestablement vécu défaites sur défaites depuis Oslo. L’Autorité nationale palestinienne est aujourd’hui un organisme qui joue la comédie d’un Etat sans Etat : un appareil administratif, des logiques d’apparats d’Etat, des fonctionnaires. Mais au final, la fonction centrale de l’Autorité est aujourd’hui on ne peut plus claire : la coopération sécuritaire avec Israël, pilier véritable des accords d’Oslo. C’est à peu près tout ce qu’il en reste.

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Mais l’ouvrage ne voulait pas s’intéresser seulement à l’Autorité, ou au territoires palestiniens : il voulait s’intéresser aux débats d’un mouvement national qui excède largement les Territoires, un mouvement national qui se déploie dans un espace transnational et dans une économie régionale : qu’est-ce qui se dit chez les Palestiniens de 1948, par exemple, qui participent également aux débats du mouvement national ? Pourquoi la branche sud du Mouvement islamique se présente t-elle à la Knesset israélienne ? Qu’est-ce qui se joue au Liban, ou en Jordanie, dans les camps de réfugiés ? Que dit la représentation extérieure du Hamas, à Beyrouth ou à Téhéran ? Que pense le Fatah en Syrie ? Etc.… Les débats de ce mouvement national palestinien en crise excèdent largement les frontières de 1967 et de 1948. Or, la question palestinienne tranche aujourd’hui avec le paysage politique tout à fait décomposé de la région, avec l’écroulement et la crise des Etats-Nations, l’échec des soulèvements arabes : il y a bien émergence – notamment dans les camps du Liban- de groupes jihadistes par exemple, qui ne se considèrent aucunement comme partie intégrantes du mouvement national palestinien. Mais, globalement, il y a encore une vision anticoloniale qui subsiste, qui aspire à la création d’un Etat nation indépendant, et qui n’est pas complètement affectée par la thématique, par exemple, des polarisations confessionnelles régionales entre sunnites et chiites. Le mouvement national palestinien est une mosaïque éclatée, mais il n’est pas devenu le symbole de la division : on parle aujourd’hui de balkanisation, de libanisation, d’irakisation, peut être demain de syrianisation du Moyen-Orient, mais il ne viendrait à l’idée de personne de parler de palestinisation du Moyen-Orient. En ce sens, la question palestinienne demeure une ligne de fuite face aux logiques fractales qui minent la région, et elle tranche malgré tout avec ce paysage politique régional complètement décomposé.

Merci pour vos réponses, Quartiers Libres.

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