Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 47) / Farid Taalba

12 Oct

illoula-oumalou

 

Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

 

Alors la vieille le toisa intensément une dernière fois et lui tourna le dos aussi sec ; Madjid ferma les yeux en soufflant comme celui qui venait d’entendre un long discours plein de reproches dans ce bref regard étrange dans lequel il ne savait plus que lire. Mais, quand sa silhouette courbée disparue au fond du couloir, il finit par trémuler avec lucidité ce qu’il n’osait croire possible : « Ah, le pays a donc bien changé. La vieille n’a pas inventé tout cela juste pour m’effrayer ou me défier. Et même si c’était faux, depuis la veille de mon départ jusqu’à aujourd’hui, avec ce que j’ai vu et entendu, il faut bien reconnaître que tout concorde pour croire que rien ne sera plus comme avant ! Finirai-je moi-même comme son fils ou comme les prisonniers que cheikh Mouloud a vus se faire balancer de l’hélicoptère et s’étriper sur des parois escarpées ?! ». C’est sur cette question qui avait jeté des ténèbres dans son esprit que huit militaires commencèrent à s’égayer dans le wagon en s’interpellant joyeusement comme des ouvriers qui venaient de toucher leur paye, et ce d’autant plus qu’il ne s’était présenté personne pour lui tenir compagnie.

« Ah, vivement les plages de Bougie et les filles en maillots de bain ! », se pâma l’un d’entre eux en s’asseyant à côté d’un camarade qui lui répondit : « Moi, d’abord un canon à la place Gueydon, puis une bombance dans une gargote du bord de mer et une fatma dans un bousin tsouin-tsouin pour faire feux d’artifice ! Ça nous changera seulement d’la place Pigalle ». A sa suite, comme un écho, un autre se leva et entonna son chant d’exil que reconnut Madjid qui s’étonna de l’entendre ici :

Hôtels meublés

Discrètement éclairés

Où l’on ne fait que passer

Pigalle

Et vers minuit

Un refrain qui s’enfuit

D’une boite de nuit

Pigalle

Aussitôt, le rêveur de la place Gueydon lui surenchérit :

Et quand vient le crépuscule

C’est le grand marché d’amour

C’est le coin où déambulent

Ceux qui prennent la nuit pour le jour

« Allez, le rabrouèrent plusieurs camarades qui lui jetèrent en chœur : Et Prospère qui dans un coin, tranquillement surveille son gagne-pain ! ». Un immense éclat de rire se répandit aussitôt par contagion dans une ambiance de récréation puis s’essouffla peu à peu alors que chacun prenait son siège, laissant place à un frémissement de conversations qui devinrent plus intimes. Les yeux rivés à ses pieds, Madjid tâchait d’éviter leurs regards, se faisant tout petit pour disparaître derrière la corpulente silhouette du maître qui ronflait au-dessus des bavardages. Il retrouva un peu de sérénité quand le train se remit en branle et que, le paysage défilant de nouveau, il s’y jeta comme on se saisit d’un magazine photos pour s’évader de ses malheurs. Le cheval de fer trottait maintenant entre la route de Bougie et l’oued Sahel ; Madjid cherchait quelque chose sur les pentes des Illoulen Oumalou, il savait que derrière les crêtes qui les crêpaient se trouvait son village ; et dans son village il retrouverait… ». Mais, sur la route qui serpentait au-dessus de l’oued, en sens inverse, une patrouille militaire surgit au sommet d’une côte, égrenant son chapelet de jeeps et de camions. « Incroyable, déplora-t-il dans sa bouche devenue pâteuse, même quand je pense à ma bien-aimée Zahiya, il faut qu’ils viennent me gâcher mon plaisir ; ils n’ont aucune honte, ils montent la garde même en nous-même ! ».

Alors que Madjid était rongé par une peur indescriptible et un désir de révolte, et que le convoi disparut de son champ de vision, le maître, alors qu’il sommeillait pourtant, se mit à psalmodier dans l’état second dans lequel il semblait encore avoir plongé de nouveau :

Mon cœur ressemble à un marécage

En lui une herbe a poussé

Mon corps est tel un épouvantail

De part et d’autre, je suis dans l’affliction

Je mérite pourtant de vivre

Ô fille aux tatouages sous le bracelet

Le maître se tut aussitôt et, bien que ce dernier eût réussi à attirer l’attention des voyageurs, saisissant secrètement la lueur de l’espoir qu’il crut percevoir dans la parole du maître, Madjid reprit pour lui-même les trois derniers vers qui manquaient avec ferveur comme pour conjurer ce mauvais sort qu’il sentait planer autour de lui :

Par dieu, je te prie Ô fille

De te mettre devant la fenêtre

Pour que nous puissions nous reconnaître

Et il dévora des yeux les balcons d’oliviers qui surplombaient la vallée sur les contreforts des Illoulen Oumalou en quête d’une apparition bienveillante, d’un signe, de cette lueur qui éclairerait enfin un avenir que cette ambiance de guerre s’acharnait à vouloir assombrir. Il regrettait déjà la compagnie de la vieille qui, sans le connaître, et il le comprenait seulement maintenant, lui avait parlé comme à son fils. Restant ainsi songeur, il remonta à la surface quand il fut surpris de voir le train emprunter un pont ; il enjambait l’oued Illoula qui, dans un concert de murmure cristallin, dévalait des Illoula Oumalou vers l’oued Sahel. Madjid obliqua son regard sur les pentes qui bordaient la rive droite de l’oued Sahel, du côté des At Abbas. Il vit alors le bouillonnement caractéristique des eaux de l’oued Bou Sellam, cette rivière qui, prenant sa source au nord-ouest de Sétif et après une odyssée de 159 km à travers le Guergour, les At Chebana, les At Wertilan et consorts, venait finir sa course en plongeant dans l’oued Sahel. Aussi, à partir de cette confluence, l’oued Sahel prenait le nom d’oued Soummam. Cela voulait dire que le voyage allait toucher à sa fin. Il allait enfin retrouver sa famille. Son père l’attendait à la gare, ses frères l’accompagnaient, peut-être que d’autres parents les avaient suivis. Il se voyait embrasser sa mère, ses sœurs et leur demander des nouvelles de Zahiya. Mais la voix du maître le surprit dans ses songeries : « Bonjour, Madjid, tu as bien dormi ? ». Quand Madjid gira la tête vers le maître, il put constater que ce dernier venait enfin de se réveiller. Le maître dit : « On approche d’Akbou !

– Comment peux-tu le savoir, tu viens de te lever ?!

– L’oued Bou Sellam est mon réveil.

– Ah, tu tombes à pic en tout cas. Je voulais te demander une faveur.

– Oh, à un connaisseur comme toi à la belle voix, je ne peux rien refuser.

– Accepterais-tu faire de faire le Bou Elhenni pour la première soirée de mon mariage ? J’aimerais que ce soit toi qui préside la clôture et la vente du henné. N’as-tu pas dit que tu allais rester à Akbou pour accueillir tes nouvelles danseuses ? Hein, accepterais-tu ?

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