Palestine/Syrie Juges de Paix

14 Oct

Dans nos quartiers, le soutien à la lutte palestinienne est le juge de paix qui permet de mesurer et donc de discréditer ou de valoriser les engagements des uns et des autres. Ce fut particulièrement vrai au moment des tensions de la première Intifada (1987), puis de la seconde Intifada (2000) ou encore de la première guerre du Golfe (1991). Cela fut aussi le cas dans des moments de « calme », comme lorsque le MIB (Mouvement de L’Immigration et des Banlieues) lança, avec d’autres structures, au milieu des années 90, en pleine négociation des accords d’Oslo, la Campagne pour le Droit au Retour des réfugiés palestiniens. Cette distinction « palestinienne » permet toujours de reconnaître en un coup d’œil le militant de quartiers/immigration qui va faire carrière –dans les réseaux PS hier, dans ceux de l’UDI aujourd’hui – de celui qui va rester au ter-ter.

 

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Il n’est pas rare de voir des militants commencer leur « carrière » en s’affichant comme des militants pro-palestiniens « radicaux » puis, au fil de leur évolution dans la « hiérarchie » souvent virtuelle du net, finir par réclamer le partage de la terre de Palestine. La Palestine reste ainsi un bon juge de paix pour reconnaître un opportuniste dans la durée. Comme l’a écrit la palestinienne Budour Hassan : « Le monde tourne autour de la Palestine ».

Fin des années 90 la campagne pour le droit au retour révéla un paquet d’opportunistes dans le mouvement de soutien au peuple palestinien. Nombreux étaient ceux qui profitaient des accords d’Oslo pour faire fructifier leur  « militantisme ». Le plus connu d’entre eux reste évidemment Manuel Valls pro-palestinien à l’orée des années 2000 puis éternellement lié a Israël moins d’une décennie après. Cette période de « paix » permettait toutes les rencontres et toutes les complicités, y compris avec les sionistes ici en France.

La mobilisation pour le droit au retour scinda le camp palestinien bien au-delà des opportunistes. Elle crispa aussi tous ceux qui pour justifier tout refus de mobilisation combative sur cette question invoquaient sans cesse l’autorité de Yasser Arafat. Invocation qui permettait de justifier tous les renoncements. Il ne fallait pas gêner par des positions jusqu’au boutiste les négociations que conduisait le père du nationalisme palestinien moderne. Arafat ne pouvait se tromper. Le mouvement de soutien se divisa donc comme un reflet de ce qui jouait en Palestine où le mouvement national se divisait lui avec d’un côté, Yasser Arafat et la majeure partie de la bureaucratie palestinienne qui s’enlisaient jour après jour dans les accords d’Oslo et de l’autre, l’Alliance des forces palestiniennes (Al-Tahaluf) – réunissant le Hamas, le Jihad islamique, le Front populaire pour la libération de la Palestine et le Front démocratique pour la libération de la Palestine qui s’opposait à ces accords et gagnaient ainsi en force dans les territoires palestiniens.

 

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En France la majeur partie des organisations historiques comme l’AFPS se rangea derrière la rhétorique pacifique des accords de paix jusqu’à ne plus voir la réalité de la colonisation. Le déclenchement de la seconde Intifada accéléra en Palestine comme en France cette fracture, même si la violence de la répression israélienne finie par ramener presque toute les organisations sur une ligne un peu plus ferme que celle du soutien aux accords d’Oslo.

Cette fracture politique a eu le mérite de distinguer, dès la fin des années 90, les militants d’un « antiracisme folklorique des jours de fête » des autres militants. Car l’attachement viscéral et combatif dont ces derniers faisaient preuve dans le soutien à la lutte du peuple palestinien contrastait avec la mollesse des premiers, qui ne parlaient souvent que de coexistence pacifique entre Israéliens et Palestiniens, alors même que la colonisation s’accélérait et s’amplifiait.

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Cependant elle a malheureusement aussi permis l’émiettement et la paralysie du mouvement de soutien qui s’est caractérisé par l’explosion de tout collectif national et par l’émergence de nombreux mouvements dont certains ont servi de marche pied a l’extrême droite antisémite pour diffuser son discours dans le champ de la lutte du peuple palestinien en France. Face aux discours « pacifiques » pour ne pas dire défaitistes d’une partie du mouvement traditionnel pro-palestinien la route était grande ouverte pour permettre à tous les démagogues de se proclamer pro-palestinien. Le parcours de Dieudonné de la quenelle à la carotte incarne parfaitement cette évolution.

Avec le soulèvement syrien, une nouvelle fracture apparaît aujourd’hui. Au quartier, sur la question syrienne, les positions campistes -qui réduisent le monde en un affrontement entre deux camps: un bloc impérialiste et un autre anti-impérialiste (pro-Bachar ou anti-chiite)- sont souvent caricaturales. On peut ainsi voir des militants qui, en 2006, célébraient la « victoire divine » de la résistance libanaise sur Israël dépeindre aujourd’hui le Hezbollah comme un allié d’Israël… À l’inverse des militants qui toute leur vie ont mené des engagements internationalistes sincères se montrent aujourd’hui indifférents à la souffrance du peuple syrien massacré par le régime, au motif que ce dernier ferait partie de « l’Axe de la Résistance ».

La dictature du Bass syrien se retrouve une nouvelle fois au cœur de positionnements partisans qui dépassent largement le regard lucide sur la nature et les actes du régime. Les fans du régime dont beaucoup sont d’extreme-droite nous vendent ainsi une Syrie dirigée par les Al Assad comme un axe fort et pérenne de la résistance à l’impérialisme dans la région.

 

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Une partie de ce discours est structuré en France par les thèses de l’extrême droite soralienne ou par des acteurs historique de l‘anti impérialisme qui sur la question syrienne pratiquent un grand écart dangereux comme le faisait ceux qui pour ne pas contrarier la direction palestinienne durant les accords d’Oslo demandaient de pas tenir des positions trop radicales qui gêneraient Yasser Arafat.

Défendre cette thèse de la Syrie pilier de la résistance à l’impérialisme, c’est évidemment oublier, par exemple l’intervention syrienne au Liban, à l’appel des phalangistes chrétiens, contre les fédayins palestiniens ou en 1983 lors de la bataille de Tripoli au liban , Yasser Arafat,et les combattants de l’Olp sont assiégés par la mer par les forces israélienne et au sol par … la glorieuse Armée Arabe Syrienne. C’est oublier aussi bien vite la participation de la Syrie à la guerre en Irak en 1990, au côté des USA. Le père de Bachar envoya 21 000 hommes pour participer à l’invasion de l’Irak lors de l’opération Tempête du Désert.

Ainsi sous couvert d’anti-impérialisme sincère ou non, on cherche par le biais d’un soutien a la Résistance à faire basculer les esprits vers un soutien au régime Syrien en camouflant tous les crimes de la dictature passées et présenets. Cette stratégie n’est pas sans rappeler les aveuglements consentis face aux accords d’Oslo. A l’époque il ne fallait pas contrarier la direction palestinienne, comme aujourd’hui on ne pourrait pas se détacher des engagements de la Résistance au coté du régime en Syrie.

La réalité que nul ne conteste c’est que la dictature syrienne, par son soutien à la Résistance libanaise à partir des années 90, a été un des acteur qui a conduit au retrait des forces d’occupation israélienne en 2000 et à la mise en échec, en 2006, de l’invasion israélienne. C’est précisément ce soutien du régime à la Résistance qui a poussé le Hezbollah à penser qu’il ne pouvait se permettre de perdre l’appui de Bachar. Dès lors, aussi cynique soit-il, l’engagement du Hezbollah s’explique sans avoir besoin d’en rajouter sur l’opposition chiites/sunnites comme le font nombre d’acteurs dans nos quartiers. Nombreux sont ceux qui veulent nous vendre le Hezbollah comme un instrument d’un complot occidental visant à affaiblir l’islam sunnite. Ils importent ainsi en France le même instrument de discorde qui, au Moyen-Orient, a décuplé les polarisations confessionnelles régionales entre sunnites et chiites, ou celles entre les minorités cultuelles et ethniques et la majorité arabo-musulmane. Sur ce chemin, il n’y aura que davantage de sang et de larmes. La confrontation qui se déroule en Syrie demeure une confrontation politique, même si certains n’hésitent pas a mobiliser la solidarité communautaire pour essayer d’atteindre leurs objectifs. Les enjeux réels de cette confrontation ne sont pas les différents doctrinaux ou théologiques entre sunnites et chiites mais des enjeux politiques, à la fois locaux, régionaux et internationaux. Le discours sectaire est audible auprès d’une partie des nôtres au quartier car des internationalistes et des anti-impérialistes qui pourraient replacer ce conflit dans une analyse plus fine, politique, font primer les préoccupations d’acteurs externes comme le Hezbollah quand cela n’est pas la Russie, sur le sort des victimes syriennes, occultant la souffrance, quand ils ne la justifient pas, du peuple syrien face aux violences passées, présentes et futures de la dictature. Les déclarations de Jean-Luc Melenchon qui minimisent les bombardements Russes d’Alep, en parlant de « bavardages », s’inscrivent dans ce processus de la négation de la réalité syrienne. On ne peut pas condamner les bombardements de Gaza ou au Yémen et rester silencieux face à ceux d’Alep sans penser que cela ouvre la porte a tous les démagogues qui vont utiliser la souffrance des syriens pour nous vendre le takfirisme ou le mythe des « bonnes dictatures » arabes.

 

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Sans entrer dans une analyse complexe de la situation politique syrienne depuis 2011, le régime, comme d’autres dans la région, a été bousculé par des vagues de contestation internes qui prenaient leurs sources dans les contradictions sociales et politiques locales. Nul besoin de révolution orange ou de plan ourdi par la CIA pour développer l’impopularité du régime. La nature même du régime syrien, clanique et violent, suffisait. Le régime ne tenait et ne tient toujours que par la violence et la peur qu’inspirent ses multiples forces de sécurité (Moukhabarat) hier, ses alliées Iran, Russie et Hezbollah aujourd’hui. Alliés qui répondent par leurs interventions au côté du régime aux interventions contre le régime d’autres acteurs régionaux comme la Turquie ou les monarchies du Golfe. Toutes ses interférences ont servi d’alibis au  régime à décupler sa brutalité habituelle pour se maintenir au pouvoir. Tout cela ne pouvait aboutir qu’au martyre du peuple syrien.

En France, les postures campistes (anti-chiite/ pro-Bachar) ne mènent nulle part. Elles illustrent parfaitement la citation de l’historien américain Howard Zinn  « Vous ne pouvez pas être neutre face à un train en mouvement ». Ces positions campistes sont explosives quand elles sont exploitées par des démagogues. Le martyre syrien sert par exemple aux « réseaux du Golfe » pour solder dans nos quartiers l’aura de la Résistance à Israël qu’a incarnée le Hezbollah. Ils importent en France la compétition au Moyen-Orient entre l’Arabie Saoudite et L’Iran. Pour l’extrême droite française, les interventions étrangères qui ont accompagné la montée en puissance de groupes « djihadistes » en Syrie permettent de nous vendre le fantasme d’une Syrie apaisée sous le règne des Al Assad comme elle nous vend le paradis perdue de la Lybie de Kadhafi et donc la nécessité de soutenir les dictatures face aux aspirations des peuples.

L’enjeu n’est pas de rester neutre devant le conflit Syrien. Il s’agit modestement de faire sienne la phrase du Che à ses enfants dans sa lettre avant son départ pour la Bolivie : « Surtout, soyez toujours capables de ressentir au plus profond de votre cœur n’importe quelle injustice commise contre n’importe qui, où que ce soit dans le monde. C’est la plus belle qualité d’un révolutionnaire. ».

La Syrie est, comme la Palestine, devenu un test décisif de l’engagement de toute personne pour la liberté et la justice.

 

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