La séance du dimanche : Les gangsters et la Republique – Au nom du drapeau –

16 Oct

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Les gangsters et la Republique 1/3 Au nom du drapeau

 

Depuis 1945, les liaisons dangereuses qui unissent caïds, police et monde politique ont marqué l’histoire nationale et continuent de façonner le banditisme français. Cette série documentaire en trois volets, signée Julien Johan et Frédéric Ploquin, propose une relecture inédite de l’histoire française contemporaine.

La France a toujours eu besoin des voyous pour effectuer les basses besognes, mais jusqu’à quel point les politiques sont-ils prêts à aller pour l’amour de la patrie? Joe Attia, Georges Boucheseiche, Henri Lafont, comment les grands noms de la « Carlingue » ont-ils repris du service pendant les années de Gaulle pour jouer les barbouzes pour l’État ? De la disparition de Ben Barka aux affaires liées au mouvement indépendantiste corse, à chaque fois que l’intégrité de la nation s’est  trouvée menacée, les politiques ont eu recours aux caïds. Les voyous racontent ces liaisons dangereuses solidement tissées pendant la Seconde Guerre mondiale, les risques, les réussites et les dérapages.

 

Quels sont les liens qui unissent les malfrats et l’Etat ? Dans leur documentaire, Frédéric Ploquin, spécialiste du banditisme, et Julien Johan explorent les dessous d’une association vieille comme le monde. Nous avons cuisiné le premier, il s’est mis à table.Frédéric Ploquin, journaliste spécialiste du banditisme, propose dans le documentaire en trois parties Les Gangsters et la République (sur France 5) une version officieuse de l’histoire de la France contemporaine. Son angle d’attaque : les liens et les intérêts communs qui unissent depuis la Libération truands, policiers et monde politique. Nous l’avons rencontré.

Pourquoi aborder ce sujet aujourd’hui ?Il y avait une urgence à recueillir une parole qui allait disparaître. Les gangsters qui ont connu la Libération et la criminalité des années 50 atteignent un âge canonique au-delà duquel ils ne pourront plus s’exprimer. J’ai senti qu’une mémoire allait disparaître et qu’il fallait rapidement les entendre. J’en connais certains depuis quinze, voire vingt ans ; je suis parfois allé les rencontrer en prison. Il y a un lien de confiance. Je savais qu’il n’y aurait pas trop de problèmes pour les filmer. Et, effectivement, j’ai constaté que notre relation se poursuivait comme si la caméra n’était pas là. Par ailleurs, il y a une dizaine d’années, je me suis lancé dans un portrait de la voyoucratie française – du grand banditisme traditionnel aux caïds contemporains – dans mon livre Parrains et Caïds. Je me suis dit qu’il fallait donner du sens à tout cela. Et ce sens ne peut être que politique.

L’idée de départ du documentaire est de montrer comment la République s’est toujours servie des voyous…J’ai voulu éclairer le politique par le fait divers, et raconter l’envers du décor : derrière le discours officiel qui clame que « la police traque les voyous », il y a une réalité très différente. Depuis que la République est république, elle s’arrange avec le crime. Regarder ce phénomène en face, c’est apporter un vrai éclairage sur son fonctionnement.Je considère que la période de l’Occupation a été une matrice où se sont noués les liens entre la sphère politique et le monde du crime. Ce modèle a servi à toutes les périodes, notamment pendant la guerre d’Algérie, et on le retrouve sous une autre forme dans le clientélisme appliqué aux cités, que ce soit en région parisienne ou à Marseille.

A la Libération, l’argument qui justifiait ces « arrangements » était patriotique. Il fallait défendre le drapeau par tous les moyens… Est-ce toujours le cas ?La constante c’est le donnant-donnant. Avec les voyous, ça ne peut marcher que comme ça. A une époque, ils pouvaient tuer pour le compte de l’Etat, enlever des gens, remplir des caisses financières… Aujourd’hui, ils sécurisent la vie politique de l’élu local dans les quartiers : ils lui permettent de faire sa propagande ou sa campagne électorale. Éventuellement ils font voter les habitants car ils ont le contrôle d’un territoire. Ils sont un appui pour le politique.

Jusqu’à quel point avez-vous senti que la parole des témoins était libre ?Je trouve que la parole de mes témoins est assez libre. Je me suis appuyé sur des gens que je connais bien, qui ne pratiquent pas la langue de bois. Renaud Muselier, par exemple, joue le jeu à fond. Le fait de mettre face à face la parole des voyous et celle des politiques permet de faire comprendre beaucoup de choses aux téléspectateurs, y compris dans les silences et la formulation d’une réponse. J’ai par ailleurs fait appel à un certain nombre de policiers et de magistrats qui se lâchent particulièrement.

Quelles impressions gardez-vous de votre interview de Charles Pasqua ?Je le connaissais bien : j’ai beaucoup écrit sur lui à l’époque où je travaillais à l’Evènement du jeudi. Certaines unes nous ont valu des batailles judiciaires. Il connaissait ma façon de travailler. Il refusait cet interview depuis un an. Mais – ça peut sembler étrange – c’est finalement lui qui m’a appelé, en personne, pour me donner rendez-vous à la bibliothèque du Sénat. Il sentait peut-être que la fin était proche et qu’il devait s’exprimer. C’était trois semaines avant sa mort.Ce jour-là, je pense qu’il a parlé sincèrement, les yeux dans les yeux. Ses silences et ses moues sont plus forts que des aveux. On a gardé le moment intéressant où son conseiller en communication intervient pour lui venir en aide. Mais ce n’est pas quelqu’un qui avait besoin d’aide.

Quel peut être l’impact d’une telle enquête à quelques mois de l’élection présidentielle ?Mon idée n’est pas de dénigrer les politiques ou le travail de la police. Le film tente d’éclairer des relations qui existent et qui ont toujours existé. On montre que les voyous ont rendu de vrais services à la République et, qu’à côté de cela, il y a eu des dérapages. Dire les choses telles qu’elles sont ne peut être que bénéfique. Cet éclairage ne pouvait peut-être pas venir de journalistes dits politiques, qui sont enfermés dans un autre discours.

Avez-vous fait attention à ne pas tomber dans une forme de glorification de la figure du truand ?C’est quelque chose qui me tient à cœur depuis toujours. Je ne juge pas moralement les bandits, sinon je ne pourrais pas discuter avec eux. Et ils ne me fascinent pas. J’espère que cela se voit dans les films. On les écoute mais on n’en fait pas des super-héros. Ce sont des gangsters, des hors-la loi. Et ils le restent. Une bonne partie de l’histoire de France s’est écrite avec ces hors-la-loi : c’est cela qu’il fallait raconter.

Jusqu’où peut-on mettre au jour cette réalité souterraine ?La vraie limite, c’est la diffamation. Il y a des choses que je sais mais sans pouvoir en apporter la preuve. Tel voyou nous a dit qu’il vendait de la cocaïne à tel homme politique. Un autre nous a raconté qu’un bandit corse a tué je ne sais combien de personnes en Afrique noire pour le compte de la France… Il était impossible de garder cela dans les films. Je pense que nous sommes allés au bout de ce que nous pouvions démontrer. Sur la mafia corse, par exemple, l’éclairage d’anciens policiers et d’historiens donnent un contre-champ intéressant, qui permet de ne pas être uniquement à charge.

Sur les affaires liées au SAC (le Service d’action civique, qui fut la police parallèle du régime gaulliste), notamment, il reste de nombreuses zones d’ombre…Les témoins de cette époque disparaissent les uns après les autres et il n’y a pas de traces écrites. Je voulais montrer à la jeune génération, pour qui le SAC est très lointain, la réalité étonnante de cette organisation : le service d’ordre du parti au pouvoir s’appuyait sur des hors-la-loi, eux-mêmes protégés par des policiers. A l’époque, des voyous se baladaient avec des cartes tricolores…

Le troisième volet du documentaire décrypte une affaire de trafic de drogue à Bagnolet qui impliquait des employés municipaux. Pourquoi avoir retenu ce dossier et cette ville en particulier ?Je voulais que les téléspectateurs comprennent que Marseille n’est pas la seule ville touchée par le clientélisme. Il y a des cas partout sur le territoire. L’affaire de Bagnolet m’intéressait car je l’ai suivie depuis le début et jusqu’au procès. C’est un cas d’école, symptomatique. Les trafiquants utilisaient un local technique municipal pour cacher la drogue. Et, à coté de cela, des voyous assuraient le service d’ordre au conseil municipal… Finalement, on pourrait presque transposer la situation aux années 50 et 60 lorsque les politiques avaient besoin des voyous pour coller des affiches et jouer les gros bras dans les meetings. C’est frappant.

Lorsque vous entendez des discours sur la transparence et l’intégrité de la part des politiques, quel est votre sentiment ?Je ne suis pas du tout un aigri. Je ne considère pas que le droit et la République ont perdu. Faire ce film aujourd’hui, c’est aussi une façon de montrer que la République doit dépasser ce phénomène. Il y a encore de la place pour des juges et des policiers soucieux de faire leur boulot. J’en connais beaucoup. Mais il ne faut pas non plus se cacher derrière des grands principes et interdire aux policiers d’avoir des contacts dans la voyoucratie pour avancer. Une part de ces petites arrangements sont nécessaires au fonctionnement de la République. La question est de savoir où ça s’arrête. Certains en abusent, se laissent prendre dans l’engrenage. Mais il n’y a pas de fatalité : tous ne tombent pas.

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