Livre du samedi: Afrotopia / Felwine Sarr

22 Oct

afrotopia

L’Afrique n’a personne à rattraper. Elle ne doit plus courir sur les sentiers qu’on lui indique, mais marcher prestement sur le chemin qu’elle se sera choisi. Son statut de fille aînée de l’humanité requiert d’elle de s’extraire de la compétition, de cet âge infantile où les nations se toisent pour savoir qui a accumulé le plus de richesses, de cette course effrénée et irresponsable qui met en danger les conditions sociales et naturelles de la vie.

Sa seule urgence est d’être à la hauteur de ses potentialités. Il lui faut achever sa décolonisation par une rencontre féconde avec elle-même. Dans trente-cinq ans, sa population représentera le quart de celle du globe. Elle en constituera la force vive. Un poids démographique et une vitalité qui feront pencher les équilibres sociaux, politiques, économiques et culturels de la planète. Et pour être cette force motrice, positive, il lui faut accomplir une profonde révolution culturelle avant d’accoucher de l’inédit dont elle est porteuse. Elle doit participer à bâtir une civilisation plus consciente, plus soucieuse de l’équilibre entre les différents ordres, du bien commun, de la dignité. Ce livre est un acte de foi en cette utopie active : une Afrique qui contribue à porter l’humanité à un autre palier.

Felwine Sarr, né en 1972 à Niodior dans le Sine-Saloum, est un écrivain, économiste, universitaire et musicien sénégalais. Doyen de la faculté d’économie et de gestion de l’Université Gaston Berger (UGB) de Saint-Louis.

 

« Penser l’Afrique

Aborder une pensée portant sur le continent africain est une tache ardue tant sont tenaces poncifs, clichés, et pseudo-certitudes qui, comme un halo de brume, nimbent sa réalité. Depuis les années 1960, à l’aube des indépendances africaines, al vulgate afro-pessimiste a qualifié sans coup férir l’Afrique de continent mal parti, à la dérive; de monstre agonisant dont les derniers soubresauts annonçaient la fin prochaine. Les funestes présages sur son devenir se sont succédé au rythme des convulsions et crises qu’a connues le continent. Au plus fort de la pandémie du sida, des augures ont même prévu l’extinction pure et simple de la vie sur le continent. Que ce réservoir de misères se dissolve sous l’effet d’une calamité sanitaire, au fond, rien n’assurait que le reste de l’humanité ne s’en porterait pas mieux. C’est peu die la violence symbolique avec laquelle le destin de centaines de millions d’individus a été envisagé, traité, représenté, inscrit dans l’imaginaire collectif sur le mode de l’échec, du déficit,  du handicap, voire de la déficience et de la tare congénitale, par les médias et une abondante littérature.

Cette propension des autres à faire du continent africain un espace de projection de leurs fantasmes est vieille! Déjà, dans la haute Antiquité, Pline l’Ancien disait que : « De l’Afrique vient toujours quelque chose de nouveau. » dans la rédaction de -Histoire naturelle-, il pensait aux étranges espèces animales que le continent ne cessait de révéler à la face de ce monde romain qui l’abordait par sa cote méditerranéenne. Aux siècles des conquêtes , explorateurs et aventuriers investirent cette mystérieuse Afrique de leurs fantasmes les plus originaux et les plus scabreux. Le continent des merveilles devint pour certains l’exutoire d’une sauvagerie que refoulaient dans ses limes les nations civilisées. On se permit absolument tout sur ce continent: pillages , saccages de vies et de culture, génocide (Héreros), viols, expérimentations scientifiques, toutes formes de violence y connurent tranquillement leur apogée.

Plus récemment, à la faveur d’un vent qui semble avoir tourné, une rhétorique de l’euphorie et de l’optimisme a vue le jour. Le futur sera désormais africain. Le continent réalise des progrès en terme de croissance économique et les perspectives y sont bonnes. Les économistes estiment que l’Afrique sera la prochaine destination des capitaux internationaux, car ceux-ci y seront plus largement rémunérés que partout ailleurs. Elle sera le lieu d’une croissance forte qui semble s’essouffler en Chine et dans les BRICS. La disponibilité de ressources naturelles et de matières premières aidant, le continent africain serait le futur Eldorado du capitalisme mondial. Doux présage d’une prospérité à venir en temps de tempête. Là aussi, ce sont les rêves produits par d’autres , au cours d’une nuit de sommeil où les principaux concernés ne furent pas conviés au songe collectifs, qui s’expriment. Certainement , la prospérité est un souhait partagé par les peuples. il est moins sur que tous partagent le rapport à l’économique d’un ordre mécaniste, rationaliste, qui soumet le monde et ses ressources à une exploitation forcenée au profit d’une minorité, en déséquilibrant les conditions de la vie.

Puisque le continent africain est le futur et qu’il sera, cette rhétorique dit, en creux, qu’il n’est pas, que sa coïncidence au temps présent est lacunaire. Les termes d’intensification dont on l’affuble, das un temps à venir, indiquent le manque actuel. La délocalisation de sa présence dans le futur perpétue, en réalité, le jugement handicapant dont il fait l’objet. A des millions de gens, on dit quotidiennement, de diverses manières, que la vie qu’ils mènent et n’est pas appréciable.Certains africains, en adoptant cette terminologie empreinte d’économisme et d’abstraction statistique, semblent avoir adhéré à cette perspective inversée de l’humain, qui consacre le primat de la quantité à al qualité, de l’avoir sur l’être; leur présence au monde n’étant évaluée qu’en points du PIB ou en poids dans le commerce international.

Les discours actuels sur l’Afrique sont dominés par ce double mouvement: la foi en un futur radieux et la consternation devant un présent qui semble chaotique. Celui-ci est traversé par des convulsions diverses. La tentation est grande, dans ce contexte , de céder au catastrophisme ou à un optimisme béat, son double inversé. Ce qui est sur, en revanche, c’est que les crises que traverse le continent africain sont le signe qu’il en en gésine. De quel ange ou de quel monstre accouchera-t-il? Le clair obscur sous lequel nous nous agitons ne le laisse pour l’heur pas deviner. »

 

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