Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 48) / Farid Taalba

26 Oct

 

akbou

 

Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

Les verres fumés du maître se posèrent sur Madjid comme des mouches sur un beau morceau de viande. « Ah, se pourlécha-t-il, pourquoi pas ? Mais il faut qu’on se mette d’accord. Tu sais bien que je ne suis pas tout seul, je suis accompagné de musiciens ; il faudra pourvoir à notre hébergement et à notre restauration pendant les deux jours que nous passerons dans ton village.

– Comment serait-il possible qu’on se comporte avec toi comme les gens des At Djumhur avec ton maître Si Lbachir Amellah :

Le beau Si Lbachir Amellah au teint basané

Né de la race des blés

Était comme la fontaine de Bousaada

Arrivant pour se produire chez les At Djumhur

Malgré toute sa renommée

On lui claqua la porte au nez

Passèrent une chèvre et une vache

Suivie de sa sœur

Pauvre de toi, chien, mon frère.

– Je n’en doutais pas un instant. Je te fais même grâce du prix de notre prestation, ce sera mon cadeau de mariage. Cependant, je te demande qu’une seule chose : voudras-tu chanter un air ou deux avec nous ?

– Quoi ?! Tu plaisantes ? Tu veux que je me mette la honte devant mon père et tous les autres ! Comment peux-tu exiger cela de ma part ?

– Ce ne sera pas pendant la cérémonie, avant, loin des regards indiscrets, pour se chauffer et se mettre dans l’ambiance.

– Mais où veux-tu qu’on se chauffe ?

– N’as-tu pas dit que nous aurions un lieu où nous logerons et où l’on sera comme dans notre maison, c’est-à-dire en toute intimité ? Un lieu où tu seras notre invité.

– Votre invité ? Et je serai aussi obligé de fumer vos pipes à kif ?

– Oui, tu seras aussi obligé de fumer nos pipes à kif.

– Tu ne préfères pas que je vous paye comme il se doit votre prestation plutôt que de faire le merle chanteur ?

– Impossible. Ma prestation ne peut valoir qu’un ou deux airs de ta voix.

– Mais je ne sais pas chanter… ».

Avec lassitude, le maître détourna la tête vers la fenêtre tel un chat fatigué de jouer avec la souris qu’il vient d’attraper ; à la surface de ses verres fumés, se reflétait, dans des reflets irisés, le paysage sur lequel il portait maintenant son attention, délaissant Madjid qui s’était entêté dans son refus. Au loin apparaissait le grand piton d’Akbou, isolé au milieu de la vallée bordée, sur chacune de ses rives, de lignes de crêtes, murailles gigantesques dont les sommets de roches nues s’enfumaient comme au bain maure. Face à ce refroidissement du maître à son égard, Madjid rougit d’embarras en même temps que son cœur se mit à palpiter d’anxiété à la vue du piton qui annonçait non seulement l’arrivée imminente du train mais aussi les retrouvailles tant attendues avec sa famille. « Tu vois le piton, dit calmement le maître, si tu n’as pas changé d’avis au moment où nous le franchirons, on pourra dire que tu auras eu une bonne idée au bout de laquelle tu ne seras pas parvenu.

A ces mots terribles, désarçonné, Madjid se sentit accablé, pris de panique : « Tu, tu… ne me laisses guère le choix, me semble-t-il. Mais, d’un autre côté, comment imaginer ma fête sans ta présence ? Et bien puisqu’il en est ainsi, allons-y ! Aussi je ne chanterai qu’une chanson. N’as-tu pas avancé tout à l’heure que tu voulais que je chante un ou deux airs ?

– C’est exact. Méfie-toi pourtant de ta certitude. J’en ai est connu qui ont commencé avec une chanson et qui ont fini par nous égayer toute la nuit.

– Je ne suis pas de ceux-là, une chanson suffira, pas question pour moi d’y passer toute la nuit ! Mais enfin ne t’ai-je pas accordé ce que tu me demandais pour encore chercher à m’entraîner vers l’impossible ? A quoi joues-tu ?

– Tu te rappelles le long poème du Mariage de Tanina ?

– Oui, acquiesça-t-il, c’est l’histoire de cette oiselle merveilleuse qui voulait se marier en mettant au défi tous les oiseaux. Après les avoir tous réunis, elle leur annonça qu’elle prendrait pour époux celui d’entre eux qui aurait roucoulé le plus beau des poèmes. Un peu comme le conte du mariage de la fourmi.

– Si tu te rappelles, insista le maître en prenant son temps, le merle avait entre autre sifflé :

Quoi dire ?

Loin de moi

Celui qui malhabile à parler

Bafouille

Ou bien celui qui se dresse contre le roi

Sans avoir de partisans

– Mais le coucou, se rebella Madjid, a aussi caracoulé ce poème-là :

Quoi dire ?

Je suis frustré

Les fruits dès qu’ils sont mûrs sont partagés

Heureux qui a pu en avoir un peu

Mais qui se plaît aux intrigues

Un jour restera seul

– D’accord, d’accord, accepta le maître qui maintenant souriait avec bienveillance, cessons nos enfantillages et ne préjugeons pas de l’avenir. Dieu est maître en toute chose, ne nous tentons pas de nous prendre pour lui. Disons que nous admettons une chanson au moins et, que s’il y en a d’autres, tu n’auras à t’en prendre qu’à toi-même.

– Si cela peut te faire plaisir mais je suis sûr de moi.

Le train dépassa le piton derrière lequel se tenait la gare d’Akbou. Au moment où les deux compères se serrèrent la main pour sceller leur accord, les militaires en permission se mirent aux fenêtres. Dans des éclats de voix chahuteurs, ils saluèrent un autre convoi militaire qui, en sens inverse, s’en revenait de manœuvre sur cette route de Bougie qui offrait à Madjid ces mêmes rencontres qu’il n’avait cessé de croiser tout le long de la nationale 5 que le train avait quitté à la gare de Beni Mansour.

Encore une fois, alors que la joie pointait de nouveau son museau pour lui détendre les nerfs, les militaires venaient lui rappeler les dangers qu’il pouvait encourir dans ce pays où visiblement il se passait bien quelque chose à laquelle il ne voulait obstinément ne pas croire. Le souvenir de l’histoire de la vieille passa aussitôt comme un corbeau dans le ciel d’azur auquel il aspirait.

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  1. Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 49) / Farid Taalba | Quartiers libres - 9 novembre 2016

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