Livre du samedi : Cartel / Don Winslow

29 Oct

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Roman faisant suite à la Griffe du chien sur l’échec de la guerre contre la drogue mené par les USA:

Nous sommes en 2004. Adán Barrera, incarnation romanesque mais à peine romancée d’El Chapo, ronge son frein dans une prison fédérale de Californie, Art Keller, l’ex-agent de la DEA qui a causé sa chute, s’est replié dans un monastère où il s’occupe des abeilles. Il a tout perdu – sa famille, son partenaire, sa vie – au cours de sa lutte impitoyable de trente ans contre le baron de la drogue, et n’est plus habité que par un sentiment : la vengeance. Puis Barrera s’échappe, reprend les affaires en main et met la tête de Keller à prix : deux millions de dollars. Les Mexicains sont bien obligés d’accepter l’aide de l’Américain : lui seul connaît intimement le fugitif. La guerre de la drogue reprend de plus belle entre les différentes organisations, brillamment orchestrée par Barrera qui tire toutes les ficelles : la police, l’armée, et jusqu’aux plus hauts fonctionnaires mexicains sont à sa solde. Alors que la lutte pour le contrôle de tous les cartels fait rage, avec une violence et une cruauté insoutenables, Art Keller s’emploie à abattre son ennemi de toujours.

 

Extrait:

Département Du petén , Guatemala
1er novembre 2012
Keller croit entendre un bébé pleurer.
Le son est à peine audible à cause du vrombissement étouffé des rotors de l’hélicoptère qui vole en rase‑ mottes vers le village dans la jungle. Les pleurs, si c’est bien cela qu’il entend, sont aigus, perçants, ils expriment la faim, la peur ou la douleur. La solitude peut‑ être : c’est le moment le plus solitaire de la nuit, l’obscurité qui précède l’aube, quand surgissent les pires cauchemars ; le lever de soleil semble encore loin et les créatures qui peuplent à la fois le monde réel et les marges sombres de l’inconscient rôdent avec l’impunité des prédateurs qui savent que leur proie est impuissante, seule. Les pleurs ne durent pas. La mère est sans doute venue pour prendre son enfant dans ses bras et le bercer. Ou c’était son imagination. Mais cela lui rappelle qu’il y a des civils là‑ bas, surtout des femmes et des enfants, quelques personnes âgées aussi, qui vont bientôt se retrouver en danger. Les hommes à bord de l’hélicoptère vérifient que le chargeur de leur Colt M‑ 4 est bien enclenché et un autre scotché solidement à la crosse. Sous les casques de combat, les lunettes de visée nocturne et les écouteurs, les visages sont noircis. En dessous des gilets pare‑ balles à plaques de céramique, ils portent des pantalons de camouflage dotés de grandes poches qui contiennent des tubes de gel énergétique, des photos satellite plastifiées du village, des compresses hémostatiques si jamais ça se passe mal et qu’il faut arrêter l’hémorragie.
Une mission de liquidation en territoire étranger : ça pourrait mal tourner, en effet. Les hommes sont dans un autre monde, cet espace restreint qui précède la mission et dans lequel se plongent les combattants d’instinct, comme s’ils entraient en transe. Le commando de vingt hommes répartis dans deux Black Hawk MH‑ 60 – est composé essentiellement d’anciens membres des Seals, de la Delta Force et des Bérets verts :
l’élite. Ils ont déjà fait ça. En Irak, en Afghanistan, au Pakistan, en Somalie. Techniquement parlant, ils ont tous été engagés à titre privé. Mais la société écran, une entreprise de sécurité basée en Virginie, est un simple voile que les médias déchireront sans peine si ça tourne au vinaigre. Dans quelques instants, ces hommes vont descendre, en rappel, dans le village situé à proximité de leur cible. Malgré l’élément de surprise, une fusillade va certainement éclater. Les porte‑ flingues des narcos protègent leur boss et ils donneront leur vie pour lui. Les sicarios sont lourdement armés : AK‑ 47, lance‑ roquettes et grenades. Et ils savent s’en servir. Ce ne sont pas de vulgaires voyous, mais d’anciens membres des forces spéciales eux aussi, formés à Fort Benning et ailleurs. D’ailleurs, il est possible que certains des hommes embarqués dans les deux hélicoptères aient entraîné certains des hommes présents au sol. Des gens vont mourir. Logique, se dit Keller. C’est le jour des Morts. Soudain, les hommes perçoivent un autre bruit : des détonations d’armes de petit calibre. En regardant vers le sol, ils voient des éclairs dans l’obscurité. Une fusillade a éclaté prématurément dans le village ; ils entendent des ordres aboyés et de faibles explosions.
Mauvais. Ce n’était pas prévu. La mission est compromise, l’élément de surprise a fichu le camp. Et avec lui, sans doute, la possibilité d’accomplir ce travail sans déplorer trop de victimes. Un trait rouge jaillit de la nuit. Un bang retentissant, un flash de lumière jaune, et l’hélico est secoué comme un jouet frappé par une chauve‑ souris. Des éclats d’obus se dispersent, des fils électriques arrachés lancent des étincelles, l’appareil est en feu. Des flammes rouges et une épaisse fumée noire envahissent la cabine. La puanteur du métal brûlé et de la chair calcinée. cartel 14
La carotide d’un des hommes crache au rythme de ses pulsations cardiaques affolées. Un autre tombe à genoux, un éclat d’obus dépasse de manière obscène de son entrejambe, juste sous son gilet pare‑ balles,
et le médecin du commando rampe sur le plancher pour venir à son secours. Des voix retentissent : des hurlements de douleur, de peur et de fureur, tandis que les rafales de balles traçantes frappent le fuselage
comme une pluie d’orage subite. L’hélicoptère tournoie furieusement en fonçant vers le sol.
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