La police des ondes

7 Nov

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Enfin une bonne nouvelle : nos policiers ne sont pas fatigués, il leur reste un peu d’attention et beaucoup de discernement dans la lutte anti-terroriste.

On les croyait harassés, épuisés, rincés : entre l’État d’urgence permanent, la routine du quadrillage des quartiers en mode commando, les rafles de migrants au petit matin, la traque des zadistes dans les flaques du bocage nantais, l’arrestation des reporters taquins à Calais on pensait qu’ils ne savaient plus ou donner du tonfa. C’est d’ailleurs ce qu’on était priés de croire : les micros aimablement tendus par l’âne médiatique aux bureaucrates policiers nous rapportaient à longueur d’antenne le même message larmoyant de forces de l’ordre mal aimées et au bord de la rupture. Les récentes manifs sauvages de la fameuse « base » bleu-marine, tout à fait apolitique – on est priés de le croire – semblaient confirmer cet épuisement de malheureux fonctionnaires surmenés.

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Heureusement, il n’est est rien, et c’est là la bonne nouvelle : les grandes oreilles de ce grand corps fatigué fonctionnent toujours. La maison poulaga a encore du temps de cerveau disponible pour traquer les graves atteintes à la sécurité publique sur les ondes radiophoniques. Le terrorisme n’a qu’à bien se tenir, le glaive de la République est toujours affûté.

Le 25 octobre, un nid d’affreux terroriste a été perquisitionné à Lyon : un dispositif conséquent, comprenant cinq agents de la PJ et un procureur ont débarqué au siège de Radio Canut, pour saisir les bandes d’une émission qui, visiblement, tombe sur le coup de la loi état-d’urgentiste. De quoi s’agissait-il ? De la diffusion de messages subliminaux d’Al Baghdadi planqués dans un gros son de basse ? De la recette du cocktail molotov ou d’un mortier artisanal calibre 54 pour attaquer la Place Beauvau en hurlant « aouh aouh » ? Non. Juste d’une blague glissée entre deux morceaux punk, une blague de quelques secondes qui se permettait d’ironiser sur une manif sauvage de flics organisée au pied de la statue de Louis XIV, Place Bellecour.

« En ce moment, y a une manif de flics à Bellecour.

– Avis à tous les suicidés, avis à tous les suicidaires : que votre dernier acte de vie soit utile, faites-vous sauter dans la manif des flics.

– On vous fera un bel enterrement avec une belle boum.

– Suicidés, suicidaires, organisez-vous.

– Oh mais ils sont là pour nous protéger quand même ! »

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le QG terroriste : le studio de Radio Canut

On ne sait pas quels morceaux étaient diffusés à ce moment-là (peut-être des vieux classiques du genre, Salopes de keufs ? ou À l’échafaud ?), et d’ailleurs ce n’est pas ça qui est en cause et qui expose les dangereux plaisantins à une accusation de provocation au terrorisme, à cinq ans de taule et à l’amende du siècle. On peut même penser naïvement que ce qui est à l’origine de cette descente au siège précaire de Radio Canut (radio associative, totalement indépendante) n’a rien à voir avec la bonne blague en question. En ces temps de démocrature, la police est en train de devenir un État dans l’État, sur le modèle de régimes ayant fait leurs preuves, comme celui de Ben Ali en Tunisie : elle agit de manière visiblement autonome, sans aucun contrôle. Comment expliquer sinon qu’une procédure puisse être déclenchée contre des gens qui, depuis une gentille émission musicale ironisent contre une manif interdite, organisée clandestinement sans dépôt à la préfecture, armés et masqués, en violation de leur devoir de réserve et qui tombent en plus sous le coup de la loi de 1936 contre les ligues factieuses ?

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Au origines des manifs actuelles: défilé de ligues factieuses 1934

Ce que démontre cette histoire, qui serait ridicule si elle n’était pas sinistrement réelle, c’est que les conditions sont réunies pour une autonomisation de plus en plus nette des forces de répression, face à un pouvoir qui se couche face à leurs revendications proto-fascistes. Le petit monsieur Gazeneuve qu’on avait connu droit dans ses bottines face aux manifestants de la loi « Travaille !» s’écrase face à un coup de pression de flics qui ne cachent plus leur tentation subversive version kaki, et appellent ouvertement à s’attaquer à sa personne.

Face à un pouvoir néo-socialiste dépassé par ses propres fantasmes sécuritaires, les milices d’État largement pilotées par le FN et ses satellites obtiennent à peu près tout ce qu’elles veulent : encore plus d’armes et toujours plus d’impunité. Le renforcement de la « légitime défense » est la revendication d’un véritable permis de tuer sans avoir à se justifier. La légitime défense préventive que veulent arracher les condés leur permettrait juste de tuer librement dans la rue, sans passer par la case fourgon de police, comme pour Adama Traoré, Lamine Dieng et tous les autres. La mort légale, sans tracasserie administrative, quoi.

Et pour pouvoir agir tranquillement il est nécessaire de supprimer tous les témoins, de faire taire toutes les voix dissonantes. Pas de reporters indépendants à Calais ou à Notre Dame des Landes : Gaspard Glanz et Taranis News sont mis hors circuit au premier prétexte. Pas de témoin dans les manifs : Nnoman, du collectif Œil avait été interdit de manif, on s’en souvient, d’autres ont été mis en G.A.V., Romain plongé dans le coma par une grenade de désencerclement balancée gratuitement. Le S.AV. de ce travail de nettoyage, consiste désormais à traquer le mauvais esprit : il est interdit de faire de l’humour sur nos amis les bêtes, de comparer implicitement un bande de nervis de la BAC de Rennes aux S.A. nazis comme l’a fait Glanz, ou d’ironiser 10 secondes sur l’antenne d’une radio indépendante sur les manifs – illégales – des éléments les plus droitards de la police.

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