Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 49) / Farid Taalba

9 Nov

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Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

Devant ce nouveau défilé militaire qu’il ne pouvait pas quitter des yeux, Madjid songea en lui-même : « Ils sont donc même ici à Akbou, je ne les ai pas laissés derrière moi, ils m’ont devancé ! ». Derrière ses verres fumés, le maître avait bien filtré le malaise, intrigué de le voir passer de la joie à la déception en quelques secondes. « Pourquoi fais-tu cette tête, demanda le maître, à cause des militaires ?! Pourtant ils ne font que passer comme toute chose en ce bas-monde. ». Fuyant sa question, le regard de Madjid se réfugia dans les montagnes du paysage où disait-on : Celui qui veut continuer à vivre dans l’honneur, qu’il monte dans la montagne et qu’il mange des glands à cupule plutôt que le blé de la plaine où l’on est à la merci du Makhzen et de leurs troupes supplétives, où l’on mange bien mais où on est privé de liberté et de dignité. Toujours est-il que Madjid ne persista pas dans son silence par peur d’offenser le maître mais aussi parce qu’il se sentit ridicule à étaler ce qui pouvait être pris pour de la sensiblerie de bonne femme : « Tu te rappelles le chant du sacrifice d’Abraham. Dieu lui avait demandé de sacrifier son fils à la place de l’agneau habituel. Abraham rapporta aussitôt la chose à sa femme qui lui conseilla de se plier à la volonté divine. Après lui avoir acheté une gandoura blanche, il invita Ismaël à aller faire leurs ablutions ensemble en un lieu retiré. Sur la route, rappelle-toi sur qui tombe Ismaël :

Le malin interpellant Ismaël
Sous la forme d’un corbeau
Lui dit : enfant
Es-tu Ismaël ?
J’ai vu de mes yeux le forgeron
Aiguiser la lame et la rendre coupante
Sauve toi
Ton père veut t’égorger
Abraham dit : maudis-le
Mon fils c’est Satan le réprouvé
Qui jamais peut égorger son fils
Et rester orphelin de lui

– Si je te suis, tu serais Ismaël et les militaires Satan le réprouvé. Comme lui, ils viennent t’annoncer ton malheur sur ton chemin de purification. Sauf que le malin ne mentait pas au sujet d’Ismaël. Et tu sais qu’il a fallu attendre que le malin se donne la forme du mont Arafa pour qu’Abraham avoue la vérité, puisque, comme a répondu Ismaël à son père, le mont Arafa ne saurait mentir ! Et tu ne peux oublier qu’Ismaël a alors imploré son père de se plier à la volonté divine et de ne point faiblir au moment de se saisir de la lame. Et encore moins le fait qu’au moment de s’exécuter après avoir eu l’assentiment de sa femme et de son fils, Abraham fut soulagé de voir son geste retenu alors qu’il allait s’abattre. Maintenant qu’on a posé ça, revenons à nos moutons. Admettons un instant que les militaires fassent le malin et que toi tu sois Ismaël. De quoi peux-tu avoir peur puisque tout se termine bien ? Serais-tu moins courageux qu’Ismaël ? ».
Madjid s’offusqua avec diplomatie : « Ah, c’est sûr je n’ai pas pensé aussi large que toi. Je te répondrais même que je n’ai pas eu à penser ne serait-ce qu’étroit mais plutôt pas eu à penser du tout. Il y a des choses qui arrivent sans qu’on les ait appelées et qui t’appellent sans que tu les connaisses, elles te traversent et sortent par la bouche en chantant. Toi, tu as dormi tout le trajet, tu n’as pas vu tous les convois que nous avons croisés, tu n’as pas entendu l’histoire de cheikh Mouloud qui a vu les militaires jeter deux hommes d’un hélicoptère sans même un procès, ni celle de la vieille femme à qui on a enlevé son fils le jour de son mariage ! Si tu étais resté éveillé, tu aurais été témoin des nouvelles frasques de Bou Baghla ici même, dans ce wagon, il était assis en face de toi, camouflé derrière un haïk, se faisant passer pour une femme ; il a osé nous jouer les fanfaronnes audaces d’un Djeha, j’ai cru mourir ! Aussi, quand j’ai vu les militaires, et en me remémorant ce passage du Sacrifice d’Abraham, j’ai plutôt ressenti que, contrairement au malin, ils ne disaient pas la vérité. Si tu vois plus large, moi je vois plus loin.
– Certes je n’ai pas eu le loisir de voir et d’entendre tous les faits dont tu causes mais moi, en t’ayant écoutant, de vagues souvenirs me reviennent maintenant, j’ai comme l’impression de les avoir rêvés.
– C’est pour ça que tu te mettais à nous balancer des vers alors que tu dormais d’un sommeil profond. Tu as, à plusieurs reprises, attiré l’attention des voyageurs qui ont pu goûter à quelques récréations, passée la surprise que tes interventions avaient d’abord suscitée du fait que tu parlais en dormant. Et, cela à titre personnel, comme si tu t’invitais à une discussion dont on était les seuls à croire que tu n’en suivais pas le fil. Mais bon, c’est quand même surprenant cette habitude que tu as prise. Était-ce la première fois où cela s’était-il déjà produit ?
– Je suis quand même heureux que tu m’apprennes que je n’aurais que versifier ici ou là.
– Pourquoi ? D’habitude, tu ne fais pas que versifier ?
– Non. Mais, parait-il, pendant mon sommeil, je me lève, et non seulement je parle, mais je peux me mettre à faire tout un tas de choses les yeux fermés. C’est ce que rapportent les témoins de mes perditions passagères à moi qui n’ai rien vu et n’en garde aucun souvenir. C’est d’ailleurs grâce à leurs témoignages que j’en apprends de belles sur mon compte ! Sans eux, je continuerais à vivre comme si rien n’eut-été. Regarde, on croise le piton d’Akbou. C’est éblouissant, non ?! ». Pour Madjid, ce fut l’heure qui sonnait, le chronomètre qui s’était enclenché ; dans quelques instants, le voyage allait prendre fin. Les larmes lui montèrent aux yeux mais il s’efforça de n’en rien laisser paraitre. Le maître lui glissa alors à l’oreille :

Aujourd’hui je suis ivre
Qu’on me laisse parler
J’ai beaucoup de choses sur le cœur

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