Leçons américaines

15 Nov

epa05625798 US President Barack Obama (R) shakes hands with President-elect Donald Trump (L) at the end of their meeting in the Oval Office of the White House in Washington, DC, USA, 10 November 2016. President-elect Donald Trump and future First Lady Melania Trump are meeting with President Obama and First Lady Michelle Obama at the White House and are expected to discuss efforts toward a smooth transition of power. EPA/MICHAEL REYNOLDS

Après 8 ans de douille Obama, Trump sera donc le prochain président des USA. La victoire de Trump est en total décalage avec les analyses sur la société américaine qui nous ont été vendues dans les médias et par tous les acteurs du Made in America. Ce nouvel échec des éditorialistes, sondeurs et autre faiseurs d’opinion s’inscrit dans la ligné de celui du Non au TCE (Traité Constitutionnel Européen) en 2005 ou du Brexit. Il traduit l’incapacité des élites oligarchiques à comprendre le monde réel qu’elles façonnent pourtant par leurs politiques libérales.

Les Etats-Uniens qui ont voté ont choisi un président encore plus idiot et plus avide que ses prédécesseurs, qui avaient déjà placé la barre assez haute. « Toute l’intelligence américaine tient dans un holster ; Pendant que l’un dégaine l’autre apprend à se taire ».

C’est pourquoi, il n’y aucun raison de se réjouir de cette élection qui va évidemment aggraver les conditions d’existence et de lutte de ceux qui, aux States, combattent réellement la puissance impériale Yankee. Pour les victimes traditionnelles de l’american way of life, peuples natifs, noirs, latinos et classes populaires en général, cette élection est annonciatrice de nouveaux coups, plus violents et terribles encore que ceux que leur a déjà distribués l’histoire moderne américaine.

Les brutalités et crimes policiers vont monter encore d’un cran. Les hypocrites pourront alors jouer la carte de la nostalgie d’Obama et déplorer l’absence de compassion du nouvel hôte de la Maison Blanche. Finie la compassion d’Obama qui, durant 8 ans, n’a jamais rien changé aux violences policières à l’encontre des Africains-américains mais a permis à tout un tas d’hypocrites de la bourgeoisie noire américaine de s’offrir un petit supplément d’âme et des postures révolutionnaires en postant des #icantbreathe ou #blacklivematters sur twitter.

Sur la scène internationale, le soutien à Israël restera la clé de voûte des politiques impériales américaines au Moyen-Orient. Le chaos au Moyen-Orient connaîtra de nouveau pic d’horreur. Qu’attendre d’un président américain qui a répété durant toute sa campagne que les forces armées américaines, avec lui, s’affranchiraient du droit international et des conventions de Genève ?

Certains comme Soral et sa dissidence en carton essayent de nous faire croire que l’élection de Trump est une bonne nouvelle! Bonne nouvelle pour qui ? Pour Israël ? Pour la bourgeoisie blanche américaine qui a su manipuler la colère des Wasps et les orienter vers une lutte des races plutôt que vers la lutte des classes ? Car c’est un des grands enseignements de cette élection : le candidat républicain l’emporte chez les Blancs avec 58 % des suffrages contre 37 % pour Hilary.

Mais le facteur racial n’est pas l’unique indicateur quand il est croisé avec la ferveur religieuse. Apparaît ainsi une des autres grandes leçons de ce scrutin : Donald Trump est élu grâce au vote religieux. Chez les Protestants, il obtient 58 % des voix, contre 19 % pour son adversaire. Et c’est majoritairement chez les évangélistes blancs que l’on a voté Trump. Dans cette population, l’écart est écrasant : 81% contre 16 %. C’est sans doute ce qui plaît tant à un moralisateur comme Soral.

On peut donc être un prédateur sexuel comme Trump et récolter les voix des religieux dès lors que l’on enrobe toutes ses propres turpitudes dans un emballage religieux hypocrite. On comprend mieux pourquoi Alain Soral soutient le vieillard pervers qu’est Trump. Pour autant, au regard de la réalité de la candidature Trump et des actes qui marqueront sa présidence, il ne faudra sans doute pas attendre trop longtemps en 2017 pour voir Soral nous expliquer à quel point, finalement, Trump est un agent sioniste. La vérité soralienne d’un jour est rarement celle du lendemain. Le Trump bashing en mode Soral sera forcément accéléré par l’arrivée des réseaux commerciaux de Trump en France. ER va voir débarquer un concurrent pour capter l’oseille des gogos de la dissidence en carton avec l’arrivée de Breitbart News en France . Quand on touche à ses parts de marché, Soral devient vite vindicatif. Il ne faudra donc pas attendre longtemps pour que Soral annonce finalement que Trump est « une raclure à la solde des juifs ».

Au-delà des analyses fantasmatiques de la galaxie soralienne pour amateurs de science-fiction, d’autres en France veulent réduire l’élection de Trump à un basculement de l’électorat blanc populaire vers l’extrême droite. La réalité est plus nuancée. Les Républicains ont recueilli encore moins de voix que lorsqu’ils ont perdu en 2008 et 2012. L’électorat des classes moyennes et populaires blanches n’a pas soutenu en masse Donald Trump. Il s’est abstenu. Par contre, ceux qui ont voté, ont choisi majoritairement Trump.

 

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C’est la grande leçon de cette séquence : la détestation légitime et raisonnée dans les classes populaires des candidats comme Clinton ne permet pas, même face à un épouvantail comme Trump, de mobiliser électoralement. Ni les femmes ni les Africains-américains ni les hispaniques, principales cibles de la campagne de Trump, ne se sont mobilisés pour la candidate de l’oligarchie qu’est Clinton.

Cette règle américaine va se répéter chez nous. Qui va voter, au quartier, pour des candidats du PS ou de cette gauche qui nous a trahis si souvent, nous crache dessus avec la droite à coup de déchéance de nationalité, de stigmatisation des quartiers populaires, d’islamophobie et de violences policières ? Le rejet de cette fausse gauche est le grand enseignement de l’élection américaine. La gauche de gouvernement, comme elle se nomme, alors qu’elle est en fait vendue à tous les intérêts dominants – cette gauche néoconservatrice, capitaliste, sexiste, islamophobe et oligarchique –, ne fait plus suffisamment de voix dans les classes populaires pour faire face à la droite et à l’extrême droite. Au USA, plus qu’une victoire de Trump, c’est une défaite politique des Démocrates ; en France, plus qu’à une victoire de la Droite et de l’Extrême-Droite, on assiste à une défaite politique de la gauche et à sa lente disparition au sein des classes populaires.

Comme notre camp n’est pas encore capable de s’organiser pour lui-même, l’échec électoral de cette gauche en carton ouvre un chemin à nos adversaires de droite et d’extrême droite, qui n’ont même pas besoin de progresser pour rafler la mise. Trump est élu avec moins de voix que ses deux prédécesseurs défaits par Obama. Il n’y a pas d’adhésion massive au discours de Trump, il y a juste un écroulement électoral programmé de la gauche qui trahie.

C’est aussi ça le bilan d’Obama pour tous ceux qui nous l’avaient vendu au quartier comme l’héritier des luttes d’émancipation afro-américaines. L’aventure Obama, après 8 ans de shows hollywoodiens avec toutes les stars multimillionnaires afro-américaines, se conclut par l’élection de Trump, dont les partisans vont se faire une joie de libérer leurs pulsions racistes sur les classes populaires latinos et afro-américaines, qui elles ne seront pas protégées par les millions de dollars amassés par la bourgeoisie noire de l’Entertainment.

Au quartier, l’enseignement pour nous de cette élection américaine, c’est que tous les opportunistes qui depuis près de 20 ans nous vendent le monde rêvé des USA vont devoir faire un peu profil bas. Le community organizing n’a pas l’air d’avoir fonctionné pour Hilary alors qu’elle en est l’une des grandes prêtresses. Les campagnes virtuelles à coup de j’aime sur FB ou de tweets ravageurs, dans le monde réel, ne sont pas suffisantes pour mobiliser les électeurs afro-américains et latinos, même face à Trump.

L’indifférence des classes populaires américaines à cette élection est aussi le résultat d’une dépolitisation, entretenue à coup de marketing politique à base de community organizing et autres théories de l’empowerment, qui est à l’œuvre dans les classes populaires américaines depuis plus de 40 ans. Nina Eliasoph montre comment ces mouvements d’idées et leurs pratiques ont contribué à une dépolitisation des classes populaires nord-américaines. Si ces projets ont bien des effets sur les individus, c’est plutôt dans la formation de citoyens dociles ou indifférents que dans leur émancipation, explique-t-elle.

De plus en plus, dans les mouvements communautaires nord-américains, on refuse d’employer le mot d’empowerment car il a aujourd’hui une connotation majoritairement négative au regard des effets qu’ont eus ces politiques sur la représentation politique des classes populaires nord-américaines. Obama est par exemple un produit de l’empowerment et du community organizing de Chicago. Or ce travail politique dans les classes populaires américaines a contribué à la fois à un rejet mais aussi à un abandon, que décrivait déjà Gramsci en 1917 :

« Ce qui se produit, ne se produit pas tant parce que quelques-uns veulent que cela se produise, mais parce que la masse des hommes abdique sa volonté, laisse faire, laisse s’accumuler les nœuds que seule l’épée pourra trancher, laisse promulguer des lois que seule la révolte fera abroger, laisse accéder au pouvoir des hommes que seule une mutinerie pourra renverser. »

Avec ce résultat électoral de la présidentielle américaine, on est loin du monde fantasmé de Beyoncé au Superbowl et de son hommage en carton aux luttes afro-américaines sous les yeux d’Obama et de l’oligarchie blanche américaine. Il y a ainsi toute une série de militants virtuels américains qui aujourd’hui pleurent de ne pas comprendre leur pays. Le fameux retour au réel qui attend aussi nombre de ceux qui, en France, depuis 2002, vont manger régulièrement à l’ambassade des USA et profitent en long et en large des dollars américains pour mener leur petite carrière de militant ou d’entrepreneur.

 

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En France aussi, l’indifférence des classes populaires face aux combat électoraux pour choisir une droite dure ou une gauche qui trahie est annonciatrice du pire pour nous. Il ne nous faut pas nous voiler la face, personne dans notre camp n’est en situation hégémonique pour organiser les classes populaires et leur permettre de résister aux assauts de la droite et de l’extrême droite.

Dans les quartiers populaires, depuis 10 ans, nombres de militants payent leur engagement en condamnations à la prison, comme les frères Kamara, ou en amendes, comme Youcef Brakni. Les assignations à résidence deviennent aussi un instrument de gestion de la contestation politique, comme en témoigne le sort réservé au journaliste Gaspard Glanz. Sans attendre le pire, qui semble à venir en 2017, l’appareil répressif judiciaire et policier de l’État français mène déjà un combat contre toutes les formes de contestation politique, en s’appuyant sur son expérience des combats menés pendant de nombreuses années contre les camarades basques, turcs ou kurdes.

Face à cette répression qui se généralise en France à des pans entiers de l’action politique, on assiste, dans les milieux militants des quartiers populaires et de l’antiracisme politique, à des guerres d’egos, pour savoir qui était le premier sur le concept, un peu comme Skyrock proclamait être la première sur le rap. Cette situation n’est pas nouvelle. Voilà déjà, en 1917, ce que Gramsci écrivait :

« alors que quelques-uns se sacrifient, disparaissent dans le sacrifice ; celui qui reste à la fenêtre, à guetter, veut profiter du peu de bien que procure l’activité de peu de gens et passe sa déception en s’en prenant à celui qui s’est sacrifié, à celui qui a disparu parce qu’il n’a pas réussi ce qu’il s’était donné pour but. »

Les monstres de Gramsci, qui naissent dans le clair-obscur et dont il est facile de trouver trace aujourd’hui, ne peuvent naître que grâce à une inconsistance militante.

L’accélération de l’Histoire à laquelle on assiste balaye toutes les postures. C’est pourquoi elles donnent lieu à des exagérations, de part et d’autre, sur lesquelles naissent des embrouilles sans fin dans les collectifs militants.

L’élection américaine est là pour nous rappeler que le pire est peut-être à venir. Notre tâche aujourd’hui, c’est donc de patiemment et localement tisser, autour de nos luttes pour « notre pain quotidien », des rapports humains et fraternels sur lesquels se construira la résistance de demain.

Tout le reste n’est que perte de temps.

 

 

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  1. Pourquoi Soral aime Trump… jusqu’à ce qu’il le déteste – ★ infoLibertaire.net - 19 novembre 2016

    […] site Quartiers libres a publié une analyse des élections américaines dans laquelle il consacre une […]

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