Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 50) / Farid Taalba

23 Nov

akbou

Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

Et alors, que restait-il à dire ? Madjid palpitait de toutes parts sans qu’il ne puisse ouvrir la valve un instant tellement le flot qui monta en lui submergea le citron jusqu’à l’asphyxie. Muet comme carpe, et bien qu’affichant un calme olympien pour faire bonne mesure dans le rail public, à l’intérieur de lui-même, il écumait d’émotions violentes, foisonnantes qui lui donnaient le tournis ; elles l’emplissaient d’une joie débordante qui lui faisait presque peur. Tout tournoyait autour de lui. Il n’osait y croire. Enfin il était revenu. Et, alors qu’il parcourait la plaine d’Azaghar cheminant dans un décor de western, les lignes de crêtes qui, de part et d’autre de la vallée, escortaient son arrivée tout en se faisant face, telles des rangées de soldats géants, accélérait son vertige, au bord de l’évanouissement ! Quand il aperçut enfin le bourg d’Akbou, son regard s’y fixa intensément, s’évitant in extremis la perte d’équilibre. Perché à 290 mètres d’altitude dans des rues taillées au cordeau, ses maisons basses semblaient faire la sieste en se tenant docilement tapies devant des rangées de platanes aux troncs blanchis à la chaux, leurs toits de brique rouge accablés sous la férule d’un soleil toujours présent, toujours implacable. Derrière, au-dessus, s’élançaient les pentes des Illoulen Ousammer. Il reconnut le village Tifrit. Derrière suivait Mliha. La piste qui les traversait menait au col des chênes puis à celui de Chellata. Avant ce dernier, au col des chênes, il bifurquerait à droite pour se rendre à son village qui lui apparaissait maintenant clairement dans sa mémoire. Ainsi que le visage de sa bien-aimée dont les yeux d’azur lui souriait sous sa chevelure de jais, aux reflets bleutés comme l’aile battante d’une pie heureuse. La veille de son départ, dans le plus grand secret, il avait chargé sa jeune sœur de lui transmettre un message. Il lui précisait le lieu et l’heure de leur dernier rendez-vous pour d’ultimes adieux. Ils furent loin d’être tristes. Au contraire, l’espoir les animait, ils voyaient l’avenir devant eux, ils se conseillèrent mutuellement pour mieux patienter et vaincre l’exil qui allait les séparer pour un temps. Mais Madjid se souvint surtout qu’ils avaient joué à « A mani, ya mani ». Il avait été le premier à provoquer cette joute coquine des amoureux clandestins :

Mani oh ! Mani Quelle chevelure as-tu là ?

Elle lui répondit aussitôt :

Frère ah ! Mon frère C’est soie en écheveau

Mais une nouvelle question de Madjid fusa dans l’élan de son désir, tremblant d’ardeur et de peur mêlées :

Mani oh ! Mani Quels sourcils as-tu là ?

Zahiya qui n’eut pas froid aux yeux le servit avec gourmandise :

Frère ah ! Frère C’est tresse de brocart pur

C’est ainsi que Madjid s’amusa ingénument à passer en revue toutes les parties de son corps et qu’elle se délecta à les lui décrire une à une avec des mots qu’elle ciselait comme de la dentelle qui glissait de sa bouche. Il n’oublia pas qu’il avait osé lui demandé : « Mani oh ! Mani, quels seins as-tu là ? ». La joute qui s’ensuivit la réponse de Zahiya revint alors instantanément à la mémoire de Madjid :

– Mani oh ! Mani Quel ventre as-tu là ?

– Frère ah ! Frère C’est sur quoi glissent les anguilles

– Mani oh ! Mani Quelles cuisses as-tu là ?

– Frère oh ! Frère Ce sont colonnes qui soutiennent les cieux

– Mani oh ! Mani Quelle vallée as-tu là ?

– Frère ah ! Mon frère C’est là que se résout le diwan

Ils avaient alors ri tous deux comme des perdreaux qui s’étaient poursuivis en jouant au milieu des champs et qui, cessant enfin leur course, savouraient leur pause en haletant. Madjid en était là de ses rêveries quand le maître se mit à le taquiner : « Regarde là-bas, y’a tes copains ? ». Madjid sursauta : « Comment ça où y’a tes copains ?! De qui veux-tu parler ? ». A sa grande stupéfaction, le maître lui demanda en montrant du doigt en direction des Aït Aïdel : « Mani oh ! Mani ? Quels sont ces criquets aux ailes tournantes ?¨ ». En lui-même, Madjid commença aussi sec à se presser le citron de questions dont ils ne voyaient pas la réponse : « Comment a-t-il fait ? Il lit dans mes pensées ? Il a des pouvoirs surnaturels ?! Je viens juste de me rappeler le mani qu’on s’était fait avec Zahiya et voilà qu’il me le balance comme s’il avait regardé par le trou de serrure de mon cerveau ! ». Mais, sous le regard du maître qui lui mettait la pression, il balaya toutes ces questions en les remettant à plus-tard, ne voulant pas tarder dans sa réponse de peur de laisser paraître son malaise.

– Mani, mani, interrogea Madjid qui se mit à jouer l’agneau qui se fraiser des nues, qu’est-ce que c’est ?

– Comment ça, tu ne connais pas le jeu de mani mani ?

– Ah, je t’avoue que c’est la première fois que j’en entends parler, se déroba Madjid qui sentit ses oreilles se bruler de honte.

– Ah, je suis étonné, j’avais pensé qu’un mélomane comme toi ne pouvait que connaître le mani. Ce n’est pas grave je te l’apprendrai quand tu viendras chanter avec nous avant la cérémonie du henné ; il faut bien que tu mettes fin à ta vie de garçon n’est-ce pas. Et tu verras, ça pourra peut-être te servir ! ». Madjid voulut aussitôt lui rétorquer : « Et qu’insinues-tu en disant que ça pourrait me servir ? », mais il préféra se boutonner la langue sur ce thème-là en haussant des mécaniques. « Au fait, questionna Madjid pour passer à autre chose, où sont-ils tes criquets aux ailes tournantes ? Vers les Aït Aïdel que tu montrais ! ».

Quand Madjid aperçut l’escadrille d’hélicoptères qui survolaient le territoire des Aït Aïdel, il répliqua sans tarder : « Pourquoi tu te moques de moi ? Tu aurais pu le garder pour toi, j’aurais préféré ne pas les voir. Surtout qu’ils se trouvent chez les Aït Aïdel et que je n’avais d’yeux que pour Akbou qui, à l’opposé, leur fait face.

– Certes les criquets longeaient les crêtes des Aït Aïdel mais, regarde, ils se dirigent maintenant vers Akbou !

En les voyant fondre effectivement vers eux, Madjid se souvint alors du refrain d’une chanson encore inédite que Slimane Azem avait chanté un soir dans un café, entre amis :

Criquet, sors de ma terre !

Le bien, qu’autrefois tu y trouvais, a disparu

Si un cadi te l’a vendu

Amène le contrat, s’il est sûr !

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