Barbès Blues au temps du couvre-feu (51) / Farid Taalba

7 Déc

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Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

– Allez, cesse de te ruminer les mandibules ! Je te l’ai déjà dit : ils ne font que passer. A force de les reluquer, tes yeux vont se révulser. On dira de toi : voici le mejdoub qui s’est fait piquer par l’insecte ; le pauvre, maintenant il vit et parle sans raison, il a un nid de criquets dans la tête !

– Tu peux parler, c’est toi qui as attiré mon attention sur eux ! Et pour me casser le moral !

– Il fallait bien que tu vois ce que, de toute façon, tu aurais fini par constater en descendant du train. Pleurer ne sert à rien devant la vérité. La seule chose que je peux te rappeler est cette parole du grand Yahia : « Evite soigneusement ce qui n’est pas toi, puis détache-toi de ce qui est tien. Le monde entier, depuis son commencement jusqu’à la fin, ne vaut pas une heure de tristesse. ». Allez parlons plutôt de ton arrivée. Qui va venir t’accueillir à la gare.

– J’imagine qu’il y aura mon père, mon frère cadet, peut-être ma mère, et puis mes oncles ! C’est ce que je me plais à m’imaginer ; seule celle que je veux vraiment voir ne sera pas là pour m’accueillir. Mais le moment viendra, je me tiendrai, il ne faut pas bousculer l’ordre des choses pour de futiles caprices comme on dit. J’ai déjà attendu cinq ans alors une heure, deux, trois ou une journée, combien ça pèse dans la balance, hein ?! Là, je peux te dire que je suis détaché par rapport au temps d’attente. Ton grand Yahia m’aurait donné raison.

Le maître se garda de lui répondre. Madjid le relança : « Alors qu’en aurait pensé le grand Yahia ?

– Il aurait sans doute dit : comme au fou, ne réponds pas à l’amoureux qui ne vit que dans la lumière de son aveuglement!

– Alors disons seulement que j’aurais eu seulement cinq minutes de tristesse, pas une heure.

– Oui mais, cinq minutes de ta vie par rapport au commencement et à la fin du monde entier ça fait quand même beaucoup !

– Oh, tu me tournes en bourrique là ; je ne te suis plus, incorrigible blagueur !

– Blagueur mais heureux pour toi ! Je vais t’apprendre la chanson Mani oh mani.

« Voilà qu’il remet ça, s’émut en silence Madjid, il lit à l’intérieur des gens qu’il dorme ou qu’il soit éveillé ! » ; avant de clore en s’adressant au maître d’un aplomb plein de diplomatie : « Allez, il faut que j’aille préparer mes bagages. Nous allons entrer en gare, voilà le voyage se termine. Maintenant ça ne sert à rien de discuter, il faut faire face, n’est-ce pas ?! Mano oh, mani. Qu’est-ce donc qui se dégage à l’horizon là-bas ?».

« Absolument, le complimenta le maître, tu as tout emballé ce que je voulais te faire comprendre. Tu peux maintenant aller chercher tes valises sans crainte. Le chemin s’ouvre devant toi. ».

« Tu ne peux pas la boucler, eut envie Madjid de le réprimander mais il préféra simplement conclure : « Bismi Llah ! », avant de s’engager dans l’allée où s’étaient levés d’autres voyageurs, la tête dans le turban, en plein turbin ! Passant devant les militaires en permission, il les ignora comme s’ils n’eussent point été présents quand une voix le rattrapa comme un lasso autour du cou d’une bête : « Madjid, Madjid Digdaï, si ce n’est pas dieu possible ! Quelle coïncidence ! ».

En entendant son nom prononcé dans un accent parisien qui le surprit au milieu de ses compatriotes en chéchias et burnous, Madjid se retourna et, n’en revenant pas lui-même, il bégaya : « Jean, Jean, Jean-Louis Hurst ! Ce n’est pas vrai, c’est bien toi ?!

– Ben oui c’est mézigue ! Et c’est quoi ce déguisement avec lequel tu t’es nippé. Tu croyais que je n’allais pas te reconnaître.

– Et toi qu’est-ce que tu fais dans cet uniforme ? Tu n’es plus instituteur ? ».

Jean-Louis se leva et alla serrer la main de son ami à qui il put glisser dans l’oreille : « Je me suis engagé. Mais c’est pour la bonne cause. Ils m’ont envoyé dans ton bled et voilà que je tombe sur toi. Je suis heureux, soulagé même de te retrouver. En te voyant, je peux enfin dire à quelqu’un que c’est terrible ce qui se prépare ici, mon vieux. Ne reste pas ici, retourne à Paris, ça va cogner dur. Et je ne suis pas sûr de tenir longtemps. ».

Madjid s’agrippa à son bras, décontenancé : « Comment ça pour la bonne cause ? Comment ça terrible ?

– Je n’ai pas le temps de t’expliquer. Ne reste pas ici, c’est tout ! Moi-même, dès que je peux, je prends le désert.

– Pourquoi tu veux aller dans le désert ?

– C’est une façon de parler, je t’expliquerai. ». Puis soupçonnant Jean-Louis de lui cacher quelque chose, ou plutôt parce qu’il recherchait confirmation de ce qu’il avait cru bien comprendre, Madjid revint à la charge : « Tu vas déserter… ». D’une voix de stentor, Jean-Louis lui coupa aussi sec le micro : « Allez, va, tu ne vois pas qu’on bloque le passage ! Et mes félicitations pour ton mariage.

– Comment sais-tu que je vais me marier ?

– A Paris, tu m’as toujours ressassé que, quand tu reviendrais au pays, ce serait pour te marier. Je me trompe ?!

– Non, finit par lâcher Madjid, incrédule, emporté par la cohorte de voyageurs qui s’impatientaient avant de lui lancer d’un souffle d’une douceur émouvante, détachée, mais aussi pleines d’appréhensions : « Bien à toi. Reste en paix, que dieu te garde.

– Embrasse mon père quand tu reviendras à Barbés. Promets le moi !

– Oui, oui, je … ». Mais, Madjid n’eut pas le temps de finir sa phrase, disparaissant devant la file qui l’expulsa dans le compartiment où étaient entreposés les bagages. Il était encore sous le choc de sa rencontre inouïe, son cerveau suait comme au hammam et le brouhaha général acheva de lui donner le tournis. Il s’adossa contre ses valises et attendit que le compartiment se désencombre le plus rapidement possible. Sur ce, arriva le maître qui lui dit : « On allait se quitter et nous n’avons pas pensé à te dire où tu pourras me joindre. N’oublie pas, je suis au café de l’Etoile, dans la rue de Chellata. Tu n’as pas oublié ? Sinon, tu demanderas.  

– Non, je me souviens, c’est là que cheikh Mouloud faisait l’écrivain public. J’y accompagnais parfois mon père.

– Parfait. Aller, je file, moi j’ai un mariage aujourd’hui même ! Toi, ce sera bientôt ton tour. Reste en paix !

– Pars en paix ! », murmura Madjid alors que le maître descendit le marchepied qui, une fois le pied posé sur la terre battue du quai, se retourna vers lui. Le maître lui adressa un grand sourire et, bougeant la tête à la manière des danseurs qui prennent leur pied pendant que ses mains feignaient de frapper sur un bendir, il fredonna avec un sourire en coin : «  Mani oh, mani ! ». Puis il disparut du châssis de la portière de desserte, abandonnant Madjid à ses valises. Ce dernier les fixa, ressentit une grande fatigue sous le coup de la chaleur qui lui fit baisser la tête un instant, puis, se ressaisissant, d’un coup d’œil vif et déterminé, il scruta par défi le morceau de ciel qu’encadrait le châssis de la portière et chantonna à son âme qui s’ouvrait comme la bouche d’un fleuve se jetant dans l’immensité de la mer et des cieux :

– Mani oh ! Mani Quelle vallée as-tu là ?

– Frère ah ! Mon frère C’est là que se résout le diwan

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