Livre du samedi : Au-delà de la crise des migrants : décentrer le regard /Cris Beauchemin et Mathieu Ichou

17 Déc

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L’expression « crise des migrants » ou « crise des réfugiés » s’est imposée dans le débat public depuis 2015. Elle fait référence à l’augmentation récente et massive des entrées en Europe de populations en provenance notamment de pays déstabilisés, voire en guerre : Syrie, Afghanistan, Érythrée, etc.

L’objectif de l’ouvrage est de fournir des clés de compréhension en prenant de la distance par rapport aux représentations communes du phénomène. Il prend le parti de ne pas traiter seulement des évènements récents et d’élargir le champ géographique au-delà des frontières européennes.

Le décentrement par les chiffres contribue à prendre la mesure des faits migratoires tels qu’ils sont : sans en masquer l’importance, mais en en précisant l’ampleur et les caractéristiques. Le décentrement historique, ensuite, permet à propos de la crise actuelle de dépasser l’illusion du « jamais vu » sans tomber dans celle du « toujours ainsi ». Enfin, le décentrement géographique remet en cause une représentation des migrations internationales qui seraient réduites à des flux orientés des pays « pauvres » vers les pays « riches ».

 

Quel est l’objectif de cette publication ?

À travers cet ouvrage, nous avons souhaité dépasser les idées reçues au sujet des migrations, dont la plus répandue est la suivante : les flux de réfugiés, et, plus globalement, les flux migratoires sont unilatéraux, permanents, allant des pays pauvres aux pays riches. Dans les faits, les trajectoires des migrants sont beaucoup plus variées.
Les statistiques démontrent par exemple que la prévalence de l’émigration est relativement faible en Afrique et que les migrants africains restent en majorité sur leur continent, avec des spécificités selon les régions. De même, la plupart des migrations internationales à destination de l’Europe sont intra-européennes.
Nous avons d’ailleurs choisi le terme de « migrant » pour composer notre titre, afin d’induire la notion de mouvement, quand le terme d’« immigré » pourrait sous-entendre l’idée d’une installation permanente inévitable.
Par ailleurs, toute immigration vers un pays étant à la fois une émigration d’une société de départ, employer le mot « migrant » permet de mieux englober les multiples caractéristiques de ce phénomène.

 

Y a-t-il un ou des profils de migrants ?

Une vision misérabiliste des migrants est souvent véhiculée. Or, bien qu’il ne soit en aucun cas question de nier la précarité matérielle, les conditions de vie très difficiles qui viennent bouleverser les trajectoires biographiques de nombreux migrants, ces représentations ne reflètent que partiellement la réalité, dont on ne prend alors plus en compte qu’une facette : le migrant, uniquement considéré comme immigré et non comme émigré. De manière générale et tout en conservant à l’esprit que la population immigrée ne forme pas un tout homogène, les individus qui émigrent en France présentent un capital économique et culturel plus élevé que ceux qui demeurent dans leur pays d’origine. Ils sont en moyenne plus éduqués. En d’autres termes, les migrants sont un groupe sélectionné.

 

La perception des migrants a-t-elle changé?

La perception des flux migratoires est affaire de points de vue. Selon l’angle adopté, la perspective est modifiée. Procéder à un décentrement historique permet de se rendre compte que la France a connu plusieurs épisodes d’arrivées massives de populations au cours du XXe siècle et que les conditions d’accueil sont fonction plus de la « volonté d’accueillir » (politiques mises en place et perceptions de l’opinion publique) que d’une question de « capacité à accueillir ». L’histoire montre que la notion de « capacité d’accueil » est bien davantage un procédé rhétorique utilisé pour légitimer des politiques migratoires restrictives qu’une réalité incontestable.

 

 

La journée « Crise des migrants : décentrer le regard » du 18 mars 2016, à l’Ined, a été co-organisée par Cris Beauchemin (Ined) et Jean-Luc Primon (Unice-iPOPs).

L’année 2015 a vu l’arrivée en nombre dans l’espace européen de personnes provenant directement ou transitant par des pays meurtris et désorganisés par des guerres où les pays européens et les Etats-Unis sont parties prenantes (Libye, Syrie, Irak, Afghanistan). Au-delà des chiffres diffusés par la presse, que savons-nous de l’ampleur des flux migratoires à destination de l’Europe et de la France ? Que représentent-ils à l’échelle de la population mondiale, de la population européenne et des Etats membres dont la France ? Que penser des modes de classement mis en œuvre pour enregistrer et sélectionner les populations migrantes ? Que dire des catégories en usage dans le langage médiatique ou politique et de ses enjeux ? Que gagne-t-on à replacer les flux migratoires dans le temps de l’histoire ou dans une perspective géographique large ? Dans quelle mesure les expériences migratoires passées permettent-elles d’éclairer le présent et le débat public ? Quel lien ou quel rapport établir entre un savoir construit sur les migrations internationales et l’action étatique et politique dans ce domaine ? Que peut faire la recherche face à la crise des migrants et en situation d’urgence? Quelle relation nouer entre la recherche et l’action solidaire et humanitaire ?

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