Barbès Blues au temps du couvre-feu (52) / Farid Taalba

21 Déc

train-a-vapeur

Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

 

Et, dans un élan soudain, délaissant ses valises, étouffé de joie et haletant d’appréhensions comme ceux qui ne savent pas ce que demain sera fait, les yeux clos, Madjid se rua vers la sortie ; dès qu’il posa sa semelle sur le marchepied, il les rouvrit ; la lumière violente le gifla en plein visage, il sentit la chaleur lui alourdir un peu plus la nuque. Mais, redressant le cou comme un coq aux aguets, il fit face, affronta malgré tout la foule grouillante qui s’était formée pour accueillir les voyageurs ; déjà on s’embrassait ici, là-bas on tombait dans les bras l’un de l’autre ; galvanisé par le spectacle de ces effusions de joie, oubliant jusqu’à la présence militaire, en transe, il chercha, scruta, espérant un visage familier, la délivrance. Fébrile, inquiet, ne voyant rien surgir de la foule bavarde où se multipliaient les embrassades au milieu des caquètements et des bêlements des bêtes qu’on transportait, il respirait encore plus difficilement dans sa course contre la montre dont son cœur battait la mesure effrénée :

A l’heure de te retrouver

La peur seconde ma patience

La dernière minute dure un siècle

Temps d’exil plus grand n’existe pas

Le dernier voyageur qui le précéda le héla pour qu’il le laisse descendre, il s’écarta en s’excusant et l’autre lui répondit : « Dépêche-toi de descendre, tu veux faire un détour jusqu’à Ighzer Amoqran ?! ». Madjid reçut cette réplique comme un coup de poignard. Mais, à peine en ressentit-il la douleur, qu’avec une sourde rage, il se redressa en serrant les poings et lâcha ses yeux pour dévorer la foule. Soudain, entre le braiement d’un âne et le ronronnement des hélicoptères qui s’approchaient d‘Akbou doucement mais inexorablement, le regard perdu dans la foule, il entendit la voix d’un homme : « Ah zizi, zizi Madjid ah ! ». Madjid fit aussitôt volte-face vers cette voix dont il lui fallait maintenant voir le visage. Et bientôt, il vit un jeune homme âgé de 20 ans s’avancer vers lui : « Ah, zizi, bienvenue ! Dieu soit loué, tu nous reviens ! ». Sur le coup, absorbé par tout un flot d’émotions, Madjid ne le reconnut pas. Il était coiffé d’une calotte rouge et vêtu d’un saroual et d’une gandoura blanche crasseuse sur laquelle il portait une veste de costume sombre maculée de taches. « Mais que je suis idiot, se moqua-t-il de lui-même, comment ai-je pu perdre tout bon sens. C’est Amezian, il n’y que mon petit frère Amezian pour m’appeler zizi ! Quand je l’ai laissé il y a cinq ans, il n’avait pas de moustache. Il doit être déjà marié depuis longtemps lui ! ». « Amezian, hurla ensuite Madjid en dégringolant le marchepied, Amezian! ». Les deux frères s’enlacèrent brièvement car Madjid entraîna alors son petit frère vers le wagon : « Viens, on parlera après, il faut d’abord descendre les bagages ! Le train ne va pas tarder à repartir. ».

Cependant, bien qu’il n’en n’avait rien laissé paraître, en quelques fractions de seconde qui cliquèrent aussi rapidement qu’un diaphragme photographique, entre le moment où il aperçut son jeune frère et celui où il le prit dans ses bras, Madjid s’était interrogé secrètement : « Mais où est mon père ? Pourquoi m’ont-ils envoyé le plus jeune ? Serait-il resté à l’extérieur de la gare à garder les mules ? Mais depuis quand le père garderait-il les mules à la place du plus jeune de ces fils ? Il doit y avoir chacal sous roche ! Lui serait-il arrivé quelque chose de grave ?».

Tant de questions soulevées avaient lesté chaque valise d’un poids plus lourd et, quand la dernière qu’il passa à Amezian toucha le sol, il fit mine de paraître détendu, jovial, heureux en somme comme se doit de l’être l’exilé qui rentre au bercail.

« Tu es un homme maintenant, lui dit Madjid en feignant une surprise qui masquait son désarroi, je ne t’avais pas reconnu avec cette moustache, cette petite barbichette. Qu’est-ce que tu as changé ? J’imagine qu’aujourd’hui tu es marié ?

– Oh que oui ! Notre père n’a pas attendu. Un an après ton départ, quelques mois après mes 16 ans, il m’a donné à Dahbia, la fille de notre oncle Zizi Larbi. Et, si j’ose dire, tu as non seulement une belle-sœur mais aussi un neveu et une nièce ; et je ne te parle pas du bébé que porte leur mère et dont on attend la naissance sous peu.

– Que dieu soit loué, tu as rempli la maison. Et notre père ? Il est avec toi ? ».

A cette question, le visage d’Amezian se rembrunit, il marqua un temps d’hésitation infime mais qui n’échappa aucunement à Madjid, puis le jeune frère répondit simplement d’une voix détachée : « Non. Mais Houcine, le fils de notre oncle, est venu avec moi. Il garde les mules devant l’entrée de la gare. ». Madjid acquiesça : « Que dieu soit loué ! », avant de reprendre l’interrogatoire avec empathie tout en gardant ce sang-froid qui empêchait tout feu de le consumer.

« Si notre père ne t’a pas accompagné, relança Madjid qui essayait par tous les efforts de rester maître de lui et de ses élans et de donner à voir la joie qu’on attendait de lui, il va bien ? Il ne lui est rien arrivé, j’espère ?

– Non, il va bien.

– Mais alors, pourquoi n’est-il pas venu ?

– Notre mère est morte, avoua-t-il en réprimant un sanglot qui se fit chat dans la gorge.

– Par tous les saints, que dieu est son âme ! Quand cela est-il arrivé, questionna Madjid dont le visage s’était décomposé à vue d’œil, comment ? Pourquoi ?

– Il y a trois mois. Elle est morte pendant son accouchement. Elle n’avait plus de force, la faim et les corvées ont eu raison d’elle.

– Par tous les saints, que dieu la prenne en miséricorde ! Et le bébé ? L’a-t-il suivi dans la voie ?

– La mort de notre mère nous aura laissé un petit frère. ». Puis, dans un rire enrayé d’un sanglot, il ajouta : « Il est beau, il te ressemble ! ». Madjid esquissa un sourire forcé puis il relança dans un tremblement de voix : « Merci, tu es gentil ! ». Il resta silencieux un long moment pour accuser le coup, ahuri, les bras ballants. Reprenant sa respiration, il trouva la force de reprendre le fil des questions inéluctables : « Mais notre père ne se serait-il donc toujours pas remis de sa mort ? Il se meurt de chagrin ?! ».

Amezian resta coi, il baissa même le regard, son visage avait rougi et il se mordit la lèvre inférieure en voilant ses yeux d’une main tremblante de gêne, aux bords de larmes qu’il réussit à contenir malgré tout face à ce grand frère devant qui il devait montrer qu’il savait se tenir. « Tu ne dis plus rien ? », demanda Madjid d’une voix qu’il voulut la plus douce possible malgré l’affolement qui l’avait gagné, le cœur frappant comme un marteau de forge dans sa poitrine en braise.

– Non, non, notre père va bien, il ne se meurt pas de chagrin. Seulement…

– Seulement quoi ?… : redoubla Madjid de cette voix feutrée dont il ne se départit pas.

– Au lendemain des quarante jours… Zizi Mohand Ou Idir, le père de Zahiya…

– Oui, le père de Zahiya…, murmura Madjid.

– Il est venu à la maison pour s’entretenir avec notre père. Il a dit : « Il y a cinq ans, tu t’es engagé à ce que ton fils Madjid épouse notre fille Zahiya. Depuis que ton fils est parti, nous n’avons jamais plus eu de nouvelles de sa part : ni lettres, ni messages. Nous ne savons ni s’il est vivant, ni s’il est mort. Jusqu’à aujourd’hui, j’ai patienté. Mais cela ne peut plus continuer comme cela. Notre fille ne va pas rester en jachère toute sa vie. Elle sera fanée et plus personne ne voudra d’elle pour en ceindre sa maison. Elle me restera sur les bras ! ». Comme notre père ne pouvait le contredire, et qu’il ne voulait pas que notre maison soit salie par un manquement à la parole donnée, il a alors demandé à épouser Zahiya et Si Mohand Ou Idir n’a pu qu’accepter. Une semaine après le mariage de notre père avec Zahiya, ta lettre est arrivée pour nous annoncer ton retour. Mais il était trop tard ! ». Et Amezian éclata en sanglots qui se répandirent sur la poitrine de Madjid. Ce dernier serra silencieusement son jeune frère éploré envers qui il se sentait redevable de pleurer à sa place ; et alors qu’en rugissant les hélicoptères passèrent au-dessus d’eux, soulevant des nuages de poussière jaune comme la bile, il se remémora simplement ces vers, tranchant maintenant comme la lame sous le cou de l’agneau :

Mon frère ah ! Mon frère

C’est là que se résout le diwan

 

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