Livre du samedi : Militer au Hezbollah / Erminia Chiara CALABRESE

24 Déc

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Militer au Hezbollah, ethnographie d’un engagement dans la banlieue sud de Beyrouth

CALABRESE Erminia Chiara

 

Le Hezbollah est devenu un acteur essentiel au Moyen Orient et dominant dans la société libanaise, il est tout autant objet de haine et de fascination et donc empêche une meilleure compréhension de sa nature politique et des gens qui le composent. Agiographiques ou critiques, beaucoup de bêtises sont écrites sur le Hezbollah. Il existe cependant quelques ouvrages sérieux écrit par des journalistes ou des dirigeants du parti qui permettent de comprendre la doctrine politique et l’histoire du Hezbollah Libanais. Le livre d’Erminia Chiara Calabrese s’inscrit dans cette veine des ouvrages utiles qui permettent de comprendre les parcours de ceux qui forment le parti et « la société de la résistance » que promeut le Hezbollah. Pour comprendre ce que fait et ce que dit le Hezbollah, il faut saisir ce qu’il est, et la société qu’il forme. La société de la résistance que promeut le « Parti de Dieu » englobe des communistes libanais adhérant à la résistance du Hezbollah à Israël à des membres de la communauté chiite qui votent Hezbollah tout en se situant en dehors de la structure partisane du Hezbollah. Ce livre plonge ainsi dans la société du Hezbollah. Appréhender le Hezbollah non pas à travers ses discours ou les discours sur ce parti mais de l’intérieur.

Au travers des entretiens se dessine l‘histoire du Hezbollah:  d’un  parti des mustad‘afîn (les « démunis ») et des mahrûmîn (les « déshérités ») des régions négligées de la Bekaa et du Sud-Liban puis de la banlieue sud de la capitale, jusqu’à devenir aujourd’hui le parti dominant de la communauté chiite libanaise. Parti capable de rassembler sur son projet de société de la résistance bien au-delà de la communauté chiite.

Le livre d’Erminia Chiara Calabrese donne à voir la vie des militants du parti. Il analyse la pluralité des motivations, des parcours de vie et des types d’engagement, tout en reconstituant le système symbolique et quasi liturgique qui conditionne et entretient la mobilisation politique pour ce parti.

Le livre dessine des profils militants hétérogènes qui font du « parti de Dieu » une organisation moins monolithique que ne le disent les approches idéologiques ou religieuses. Le témoignage d’une jeune femme qui ne porte pas le voile, théoriquement obligatoire, tout en se considérant comme un soutien du Hezbollah est éclairant pour comprendre que le parti ne se réduit pas à sa doctrine. Il existe toute une société qui fait le parti et s’identifie à lui s’arrangeant avec ces règles.

Erminia Chiara Calabrese montre que l’adhésion au parti est d’abord liée à des motifs politiques. Qu’elle est comme souvent en politique inscrite dans des trajectoires familiales ou des réseaux de quartier. Avant d’être religieuse l’adhésion au Hezbollah est politique, même si la dimension chiite et le poids de la référence à la révolution iranienne de l’imam Khomeiny demeurent essentiels. Être militant du Hezbollah c’est suivre la voie religieuse tracé par Khomeiny. La doctrine du Hezbollah se nourrie d’une vision d’une « nouvelle religion » perçue comme « religion authentique », issue de l’imam Khomeiny, qui s’oppose à la religion chiite traditionnelle. Adhérer au Hezbollah relève d’abord d’un choix politique, avant d’être religieux même si les deux dimensions s’entremêlent.

Comme le PCF en son temps c’est un parti englobant, au sens où chaque activité de la vie sociale, publique et privée, est encadrée par l’idéologie du parti. Au travers de cycle de formation que doivent suivre les militants le parti façonne et forme ces militants et ses sympathisants. Seuls ceux qui adhèrent de manière totale au parti peuvent être considérés comme membres de celui-ci. Ermina Chaira Calabrese résume ainsi le parcourt du militant « Il faut donc être chiite et passer une sélection très ardue, liée d’abord à la sécurité de l’organisation. En général, on arrive au Hezbollah par l’intermédiaire d’amis ou de connaissances, quasiment jamais de sa propre initiative. Une fois qu’on veut adhérer au parti, on remplit alors un long questionnaire biographique touchant tous les aspects de la vie : hobbies, vie personnelle, fréquentations … ». Ensuite, à partir de ce questionnaire, il faut attendre quelques mois pendant lesquels le parti vérifie toutes les informations. Si tout se passe bien, on peut commencer les dix sessions de formation militante que le parti prévoit. Mais on est considéré comme « élément mobilisé » dès qu’on a achevé la troisième session. Les formations varient aussi selon qu’on veut devenir combattant, ce qui suppose un entraînement militaire ultérieur, ou s’orienter vers d’autres fonctions. »

La plupart des entretiens du livre ont été réalisé avant 2011 et la révolution syrienne. Cependant le livre permet de comprendre la grille de lecture des dirigeants, des militants et des sympathisants du Hezbollah sur la situation syrienne. Les entretiens rappellent par exemple qu’Hassan Nasrallah a salué le départ de Ben Ali le 14 juillet 2011 et a rendu hommage au courage du peuple égyptien rassemblé sur la place Tahrir ou aux libyens qui se soulevaient contre Kadhafi. Le « parti de Dieu » a donc accueilli dans un premier temps les printemps arabes avec intérêt. Sur la situation syrienne, le Hezbollah a reconnu pour la première fois envoyer des combattants en Syrie lors de la bataille de Qousseir en 2013. Pour de nombreux militants, l’intervention du Hezbollah en Syrie est perçue comme un « acte de défense » d’une communauté chiite libanaise qui se sent en danger. Cette vision renforce la fracture entre sunnites et chiites qui est en train de devenir la grille de lecture dominante au Moyen Orient. Le Hezbollah perdant son aura de résistant face à l’impérialisme et à Israel au profit d’une vision communautariste chiite.  Le combat du parti est qualifié par ses militants de « guerre pour l’existence » (harb al-wujûd) avec l’idée que Bachar al-Assad est juste un moyen pour éviter que le chaos syriens déborde au Liban. Reste en filigrane de ces entretiens avec des combattants du parti que c’est une prérogative de l’imam Khamenei que de décider de la guerre et de la paix. L’étiquette « anti-impérialiste » accolée au Hezbollah trouve sans doute ici ses limites bien plus que dans tous les reproches ou soutiens qui lui sont adressées par une partie de la gauche radicale européenne  qui méconnaissent et ignorent l’histoire du Hezbollah et plus largement la situation politique de cette région et de ses différents acteurs. L’objectif de cet ouvrage n’étant ni de soutenir, ni de condamner le Hezbollah, sa stratégie, sa doctrine mais de mieux comprendre l’histoire, le fonctionnement de ce parti et ceux qui le composent  et plus largement sa place essentielle au Liban et au Moyen Orient.

 

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