Barbès Blues au temps du couvre-feu (53) / Farid Taalba

4 Jan

ighzer-amokrane

Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

 

Autour des deux frères absorbés dans leur étreinte, loin du drame qui venait de les isoler du reste du monde, comme un seul homme dont les vêtements se mirent à se soulever et à flotter dans tous les sens, la foule saisie leva la tête pour observer en silence le passage bruyant de l’escadrille. Si les regards éteints ne s’allumèrent pas comme quand passent les cigognes, nul autre sentiment n’y plana au milieu de ce lieu public où il fallait éviter de se trahir à cause d’un simple battement de cils. Malgré les apparences sereines qu’il tentait toujours de garder, Madjid avait accusé le coup. Sous ses pas, la terre s’était dérobée. D’un souffle, il avait vu l’édifice de ses rêves s’effondrer aussi vite qu’une rangée de dominos succombant l’un à la suite de l’autre. Il ne sourcilla pas alors que l’étouffement l’avait gagné, enseveli sous une dune d’impuissance. Quand les tourbillons de poussière retombèrent au sol au fur et à mesure que s’éloigna le vacarme comme un essaim de criquets affamés, chacun commença de s’épousseter avant de reprendre le cours de son existence un instant suspendue.

« Ne pleure pas petit frère, consola Madjid, notre père a bien agi.

– Tu ne lui en veux pas ?

– Pourquoi, répondit-il en trouvant le moyen de sourire tendrement, pourquoi lui en voudrai-je ? Je n’ai à m’en prendre qu’à moi-même. Je ne vous ai pas donné de mes nouvelles. La chance n’aura pas été de mon côté à une semaine près. C’est le destin, il faut faire face avec dignité.

Tout en parlant, Madjid avait séché, avec son chèche, les larmes ayant coulé sur les joues de son petit frère qui retrouva un peu de sérénité. « Allez, ordonna Madjid, ne perdons pas de temps et sortons de la gare. Allons retrouver Houcine !

– Oui mais tu as cinq malles. Si on en prend deux chacun, il en restera une sur place. Et va savoir si on la retrouvera quand on reviendra la chercher.

Madjid regarda tout autour de lui la foule qui refluait vers la sortie puis décréta :

– Prends alors les deux premières et apporte-les d’abord au fils de notre oncle. Reviens ensuite et nous prendrons ensemble les trois restantes. Tu as raison, on n’est jamais trop prudent ; ce serait dommage de perdre une partie de ce trésor que j’ai amassé pendant toutes ces années d’exil. Notre père en serait fâché. ».

Les yeux brillants, Amezian acquiesça sans mot dire et se saisit des malles avec un entrain enfantin, pressé de découvrir toutes les merveilles qu’elles ne devaient manquer de renfermer à coup sûr ! Là où son épouse aurait sans doute rêvé de savonnettes parfumées, de foulards multicolores, de robes seyantes et d’eau de Cologne, lui, il imaginait un béret basque, un costume de zazou, des chaussures de cuir fin et un portefeuille même s’il fallait le remplir après. Dans son enthousiasme, suant à grosses gouttes, il faillit trébucher en cognant son genou contre l’une des malles. Quand son jeune frère eut disparu derrière la porte de sortie de la gare, Madjid se mordit la main pour retenir ses larmes, chaudes, prêtes à éclater comme des raisins amers qui, en ruisselant le long de ses joues, lui aurait brulé le visage :

Qu’il soit maudit ce temps trompeur

Qui a désavantagé le faucon

Et enrichi les syphilitiques

Les lièvres équipés de fusils

Gouvernent avec injustice

Ils livrent la lionne au hérisson

Oh mon frère voilà que nous nous taisons

Car nous avons honte de parler

Devant nous, le chien s’est accouplé à la brebis

Quand son frère réapparu, Madjid cessa sur le champ de gourgousser sur son sort ; il se saisit de deux malles avant même qu’Amezian n’arrive jusqu’à lui. « T’en as mis du temps ?! », le charria aussi Madjid en riant, comme si de rien n’était. « Oh, on a chargé les malles sur les mulets. », protesta son frère. Puis, après un temps d’hésitation : «  Elles pèsent lourds ! », avoua l’autre pour se dédouaner.

« Alors si tu les as trouvées lourdes, raisonna Madjid, à la maison, ils ne seront pas déçus. Mais avant que tu ne prennes la dernière malle, prends cette enveloppe, tu l’as donneras à notre père. Il y a toute la somme de mes économies. Fais-y attention.

– Pourquoi me la donnes-tu ?, interrogea Amezian.

– D’abord, j’ai une course à faire. Un exilé m’a confié une enveloppe similaire à apporter d’urgence à son père. Il habite vers Ighzer Amokrane et on va pas allez traîner les bêtes chargées jusqu’à là-bas. C’est pour ça que je te dis de partir devant et que moi, je vous rejoindrai. Enfin, je n’allais tout de même pas te parler de tout cela devant le fils de notre oncle. ». Cette dernière réplique eut l’effet escompté par Madjid ; son frère ne se sentit plus de joie, investi de la confiance de l’absent qui s’en revenait de l’eldorado après qu’on eut cessé de l’attendre. Il prit la dernière malle et suivit son grand frère qui l’avait devancé de quelques mètres et qu’il regarda comme ces héros peuplant les conversations des jeunes gens du village. Puis ce furent les retrouvailles avec Houcine qui se montra timide et impressionné par le phénomène, ne risquant langue au dehors sous sa calotte rouge. Une fois toutes les malles entreposées dans de grands paniers doubles en alfa dont on avait harnaché les mules, après les salutations d’usage et les promesses de retrouvailles prochaines, le convoi se mit en marche vers les pentes qui montaient au col de Chellata. Quand il disparut sous un nuage de poussière, Madjid s’écroula comme un château de carte :

Musulmans, dois-je vous conter

Pareille ignominie

Un pèlerin a fait des avances à sa bru

Malgré sa barbe toute blanche

Il a pêché sciemment

Brûlant ses chances dans l’au-delà

Assoiffes, oh mon dieu

Fais que ses champs soient brûlés

Et que les criquets dévastent ses récoltes

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