Livre du samedi : La colonisation du savoir. Une histoire des plantes médicinales du « Nouveau Monde » (1492-1750) / Samir Boumediene

7 Jan

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La colonisation du savoir. Une histoire des plantes médicinales du « Nouveau Monde » (1492-1750) » de Samir Boumediene

 

Résumé: Tabac, coca, quinquina, cacao, gaïac, peyotl, poisons, abortifs… De 1492 au milieu du XVIIIe siècle, les Européens s’approprient en Amérique d’innombrables plantes médicinales. Au moyen d’expéditions scientifiques et d’interrogatoires, ils collectent le savoir des Indiens ou des esclaves pour marchander des drogues, et élaborent avec elles les premières politiques de santé. Dans le même temps, inquisiteurs et missionnaires interdisent l’usage rituel de certaines plantes et se confrontent aux résistances des guérisseurs. Botanique, fraudes et sorcellerie : entre les forêts américaines et les cours du Vieux Monde, ce livre raconte l’expansion européenne comme une colonisation du savoir.

 

PRÉFACE IMAGINAIRE À UNE HISTOIRE  INVISIBLE

 

L’origine de ce livre remonte loin, très loin, jusqu’à une question que sans doute beaucoup d’enfants se sont un jour posée. Dans un monde où dominent des remèdes calibrés et prêts à l’emploi, il peut paraître banal de voir un médicament atténuer des douleurs d’estomac. L’affaire n’est pourtant pas si triviale. Avant d’être synthétisées, les molécules sont prélevées, dans la plupart des cas, sur des végétaux. Ce qui veut dire qu’une écorce, une racine, ou une feuille a la propriété de mettre un terme à une souffrance ou bien de favoriser la réalisation d’une performance sportive, sexuelle, scolaire, etc. Il y a deux manières de s’en étonner et de trouver cela fascinant. On peut se demander pourquoi de telles propriétés existent. On peut, aussi, se demander comment elles ont été connues. Entre le XVI e et le XVIII e siècle, de nombreux auteurs européens imaginent que les êtres humains ont « découvert » les remèdes en observant les animaux, voire en parlant avec eux. En Amérique, en Asie, en Europe ou en Afrique, d’autres légendes racontent que des esprits ou des dieux ont transmis les remèdes et les poisons aux hommes et aux femmes, cette transmission scellant bien souvent l’association d’une communauté avec les êtres du monde invisible. Le paradis des monothéismes abrahamiques, ce n’est pas anodin, est établi autour d’un arbre de santé.

Pour un savant d’aujourd’hui, il est plus raisonnable d’attribuer la découverte des effets d’une plante au hasard. Une malencontreuse confusion permet de connaître le caractère vénéneux de tel champignon quand une autre plus heureuse permet aux malades d’une diarrhée de soulager leur peine. Vient alors le moment où le hasard est converti en expérience historique, où l’attention à l’imprévu fonde la connaissance des choses. Mais comment imaginer, à partir de cette explication par le hasard, que l’usage des plantes puisse atteindre la précision d’un dosage ? Pour employer un remède, il faut en effet connaître la partie du végétal à utiliser, la façon de la préparer et de l’appliquer ainsi que les problèmes qu’elle peut permettre d’affronter. Toutes choses qui supposent qu’une expérience, mauvaise ou bonne, soit répétée dans le temps à tel point qu’elle mène à la définition d’une règle à respecter un remède s’administre.
Les pionniers malheureux qui ont don né leur vie p ou r connaître les plantes ne sont pas seulement les personnes mortes par erreur ou par excès de hardiesse. Elles sont aussi toutes celles soumises à des expériences dans lesquelles la quête du savoir se pare d’une dimension politique, avec la punition, et d’une dimension rituelle, avec le sacrifice. Les aliments, les médicaments, les cosmétiques que nous connaissons sont le résultat de ces essais. Chaque jour, nous avalons des morts. Cette histoire imaginaire est le pays dans lequel naît la figure mythologique et littéraire du guérisseur. Au moyen d’un voyage que lui procure la consommation d’une plante, il peut restaurer l’unité perdue, reprendre parole avec les animaux, les végétaux et les êtres invisibles. Détenteur d’un savoir sacré, il est le seul à pouvoir avaler, à pouvoir connaître, à pouvoir faire avaler. On lui demande de soigner, on lui demande de diriger les célébrations rituelles, on lui demande de sacrifier. Lorsqu’il est une figure imaginaire, le guérisseur possède un pouvoir unitaire, il est juge, sage et médecin.
Lorsqu’il est une figure historique, ce pouvoir devient fragmentaire. Suivant les lieux, il est médecin et prêtre, médecin et sage; il peut être soumis à l’autorité du guerrier, ou être en concurrence avec des juges. Dans l’Europe de l’époque moderne, ces différentes fonctions sont spécialisées et institutionnalisées. Mais même là, un médecin reste un peu un juge pouvant reprocher aux malades leur débauche et il n’est pas si rare que l’on se fasse justice en administrant un poison. La première inscription du pouvoir est de faire incorporer une substance à une personne. Qu’êtes-vous prêt à avaler ? Il n’y a pas de question plus politique. C’est par là que l’organisation de la vie collective pénètre chaque personne et lui attribue un rôle. Combien de rites de passage, de la naissance à la mort, combien de célébrations, combien de punitions reposent sur l’absorption d’une substance ? La communauté se réunit autour de ce qu’elle reconnaît comme ingérable et elle se divise, se hiérarchise, en déterminant qui peut avaler, qui ne le peut pas.
Pharmakon est un terme grec de forme neutre désignant le remède et le poison, ce qui soigne et ce qui punit. Un poison peut soigner si, à petite dose, il combat une infection. Un médicament peut tuer si, à forte dose, il provoque une hémorragie. On ne soigne pas un corps sans le secouer un peu, sans prendre quelque risque. Une bonne part de la médication réside dans l’expulsion d’« agents pathogènes» et tout le jeu est de savoir à partir de quand cette expulsion est nécessaire, et à partir de quand elle est dangereuse. De là l’importance des expériences menées sur des cobayes. Qui peut être guéri, qui peut être sacrifié? La pharmacie est un art politique. Le terme grec pharmakos, de forme masculine, désigne l’expulsion ou le sacrifice d’une personne dans le but de purifier la cité ; la punition de la première guérissant la seconde. La connaissance qu’un groupe humain a du monde qui l’entoure est solidaire des relations de pouvoir qui le traversent. Elle est ce phénomène qui permet de guérir et de tuer, de soigner et de punir, de prendre et de détruire, de conquérir et de résister. Pour toutes ces raisons, une histoire des plantes médicinales est susceptible d’éclairer un aspect majeur de l’époque moderne: la colonisation des Indes.

Emission radio ‘Frontline’ du 25 novembre 2016 autour du livre ‘La colonisation du savoir’

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