Barbès Blues au temps du couvre-feu (54) / Farid Taalba

18 Jan

kabylie

Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

Complètement estourbi, la poitrine oppressée par mille angoisses remontant de son estomac où elles se nouaient dans la nausée, scié à ne plus pouvoir prononcer un mot, et si conscient de l’état de délitement qui l’avait gagné et sapé ses si puissantes jambes devenues à peine capables de le porter, qu’il se dépêcha d’emprunter la route fuyant vers Ighzer Amoqran, loin de cette gare, de ce lieu public dont on pouvait dire : « Il y a eu un mot et il en est ensuite né une dizaine ! ». Le soleil était à son zénith, encore plus implacable, inlassable pluie de coups de fouets lui tombant sur sa nuque pesante. La vaste plaine s’était vidée de ses habitants livrés à une profonde sieste sous les incessants leitmotivs des cigales et des grillons invisibles qui faisaient le bœuf. Devant lui, au loin, entre les affolantes lignes de crêtes qui se défiaient de part et d’autre de la vallée écartelée, le paysage se dilatait comme une tâche d’huile irisée. Et bien qu’il se fût engagé sur une route aussi publique que nationale, il trouvait là, à cette heure désertique, dans un état quasi somnambulique, la solitude, que la nature lui tendait comme une cruche, pour étancher ce chagrin naissant qu’il voyait déjà intarissable. Et la grandeur des paysages venait magnifier sa douleur, son incompréhension, son aveuglement ; elle s’offrait à lui comme le théâtre prêt à accueillir le chant funèbre monté en lui au rythme de la fièvre qui l’avait gagné. Il exprimait la tristesse infinie du chêne qui ne fleurissait jamais. Le refrain martelait tout le temps : « La peine sortira pour moi vers la lumière ! ». Pour le moment, son

œsophage le brûlait ; il se raclait la gorge irritée par la bile qui s’y émoussait ; il en sentit bientôt le goût âcre se répandre sous son palais et sur sa langue. Un haut-le-cœur, suivi d’un violent hoquet le firent vaciller et le stoppèrent dans sa course folle. Heureusement que sa main, visiblement encore lucide, achoppa in extremis la branche pendante d’un acacia assommé de chaleur et lesté de cette poussière ocrée dont les vents l’avaient arrosé. Il lutta pour reprendre sa respiration et garder son équilibre ; puis il chercha avidement des yeux quelque chose dans le paysage, la bouche ouverte dont les coins sécrétaient une bave mousseuse qui coulait en deux petits filets jaunâtres le long des deux côtés de son menton, le visage émacié de rougeurs qui avaient été si soudaines et qui s’étaient enflammées sous le cagnard comme le feu dévore la forêt. Madjid aperçut enfin des peupliers ; ils se dressaient dans le renforcement de deux pentes différentes ; un petit ru devait les séparer par un long et mince ravin verdoyant au milieu de la sècheresse d’un maquis qu’une simple étincelle pouvait réduire en cendre. Il reprit alors sa marche vers cette oasis qu’il supposait être, branlant du chef comme un ivrogne. Ah, il était loin le temps où, dans les mauvaises passes que l’exil lui avait réservées, il lui suffisait de se tourner vers sa bonne étoile, sa Zahiya comme il disait, pour faire face aux défis. « Maintenant, délira-t-il, de simples peupliers guident mes pas !». Et le même disque qui tournait désormais autour de sa tête juste pour la lui prendre un peu plus :

Assoiffes, oh mon dieu

Fais que ses champs soient brûlés

Et que les criquets dévastent ses récoltes

Heureusement les peupliers approchèrent ; il entendit le gargouillis d’un ruisseau ; il s’égayait comme une cour de récréation chahutée par des flots d’enfants. Et il arriva bientôt à cet endroit où l’eau se répand sur la route et où il crotta ses beaux souliers vernis dans la poussière transformée en boue. Il ne comprit pas tout de suite d’où elle pouvait provenir ; cela d’autant plus qu’il avait bien remarqué que le ruisseau tenait toujours bien son lit et qu’il passait sous la route à travers un énorme drain qui canalisait sa course vers la Soummam en contre-bas. Aux deux extrémités du drain, des lauriers levaient leurs branches vertes piqués de ces magnifiques fleurs roses dont la beauté ne pouvait faire oublier leur violente amertume. En les apercevant, il trembla. Le proverbe ne disait-il pas : « Oh langue faite de tendre chair, prends garde, méchante, de te changer en laurier-rose ! ». A sa gauche, tournant le dos à ces mauvais augures, il grimpa rapidement vers les arbres en remontant le courant. A ses côtés, le ruisseau bruissait le concert de sa course, cachant son eau vive sous le buissonnement d’une verdure miraculeuse, rafraichissante, miroitante d’éclats de lumière tamisée par l’ombre des arbres qui le bordaient comme par enchantement au milieu de la sécheresse. C’est alors qu’il vit bientôt les racines des peupliers plonger leurs racines dans l’eau du ruisseau qui s’était enfin dénudé enfin devant lui. A l’écart du ruisseau, il remarqua une fontaine qu’on avait aménagée dans la cavité d’un rocher suintant d’eau. Une choppe de fer blanc pendait au bout d’une chaîne forgée qu’on avait scellée à même l’ouvrage de maçonnerie d’où sortait un tuyau en acier ; l’eau y tombait dans une vasque dont elle débordait goulument pour dévaler la pente par de multiples rigoles avant de se répandre ainsi sur la route. Malgré la chaleur, sans précautions, il plongea sa tête sous le jet glacé que la bouche métallique de la fontaine crachait inlassablement en semant sa douce pluie de clapotis interminable à la surface de la vasque, surface à travers laquelle il voyait les bords et le fond polis par des années d’écoulement ; les parois étaient aussi maculées de mousses, des herbes vertes s’effilochaient dans le courant comme sa vie qui s’éparpillait sous ses yeux troubles, entraînée dans un avenir incertain par le mauvais coup du sort. Il se mit à tortiller du caberlot quand il crut entendre la cornemuse de Si Lbachir Amellah dans un écho lointain, sourd, enchanté :

On va s’imaginer que je serai évoqué

Ou bien que je le ferai

Mais la vague m’a submergé

Cartes en mains, je les ai mélangées

Persuadé que j’allais gagner

J’ai tiré et ma levée s’est effondrée

Au bord de l’asphyxie, ayant fait le plein de soute, Madjid retira sa tête de l’eau pour se décrasser les éponges à l’air libre. Un filet d’eau fraîche coula le long de sa colonne vertébrale ; malgré la chaleur, il en frissonna, ses yeux s’écarquillèrent. Tout à coup, un vent souleva les branches des arbres ; des feuilles et de la poussière tournoyèrent en tornade, il crut entendre le bruit d’un hélicoptère s’apprêtant à atterrir. Il houssa les mécaniques pour se redresser et recouvrer ses esprits. Mais, dès ses premiers pas, il chancela, on guinchait une valse à mille temps dans sa caboche ; puis, tentant de reprendre sa marche vers l’ombre d’un frêne, pris de vertige, il piqua du nez, tituba, tomba au sol et roula comme une pierre dans l’herbe grasse avant de s’étendre, inanimé, les cheveux étalés dans une rigole, démêlés et filant dans l’eau qui, comme le temps, n’attendait personne.

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