Livre du samedi : Fraternité à perpète

28 Jan

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Fraternité à perpète / Collectif

« Tant que des individus seront privés du droit à la dignité, brimés, assujettis ou torturés, qu’ils seront enfermés une vie durant sans comprendre le sens d’une telle peine, dépossédés du moindre espoir, ils fabriqueront dans leurs têtes des milliers de grappins et autres hélicoptères pour s’extraire de l’inexorabilité mortifère de leur situation carcérale »

« Comment j’ai pris la décision de sauver mon frère ?
Pour commencer, il faut que tu saches que cela n’a pas été chose simple car cela n’était pas clairement verbalisé entre lui et moi, cela s’est fait de manière beaucoup plus subtile… »

Ce plaidoyer contre les longues peines dénonce un monde pénitentiaire qui enferme de plus en plus de monde. Il montre combien il est impossible, pour les emmurés vivants, de se résigner à leur sort et comment l’espoir d’une évasion devient l’unique promesse de liberté.

Extrait :

INTRODUCTION:
 
En France, l’organisation des délibérés des cours d’assises est assez surprenante. Les neuf jurés se retirent en compagnie du président et des deux assesseurs. La justice est donc représentée par trois magistrats, en l’absence de tout représentant de la défense. Certains arguent du fait que l’accusation, en la personne du procureur, est aussi absente. Soit, mais dans des procès où le pouvoir est impliqué, ce qui était mon cas puisque des membres de l’exécutif avaient affirmé que je serais condamné à une peine exemplaire, l’absence de représentants de la défense pouvait laisser libre cours à une manipulation. En outre, plus grave, en cas de pression ou de machination, le silence devant être conservé par les jurés, ceux qui trahiraient ce secret risqueraient une condamnation.
Philippe MAURICE. De la haine à la vie

BLEU COMME LE CIEL

LE DIMANCHE 27 MAI
2001 en début d’après-midi, un hélicoptère survole la maison d’arrêt de Fresnes. Quelques minutes plus tôt, trois hommes armés se sont emparés de cet hélicoptère, piloté par une femme, et l’ont contrainte à les emmener au-dessus de la prison. Après avoir survolé la base militaire de Villacoublay, ils arrivent à destination à l’heure des promenades dans les cours grillagées. En ce dimanche ensoleillé de fête des Mères, nombreux sont les prisonniers à être sortis respirer un peu d’air. Dès que l’hélico se place en vol stationnaire éclate une fusillade entre ses occupants et le gardien d’un mirador. Un surveillant (Nicolas Taffin) est blessé à la poitrine et l’un des passagers, à la cuisse. (L’analyse ADN du sang laissé sur le siège de l’hélicoptère identifiera rapidement Cyril Khider. Les deux autres passagers courent toujours.)
 L’échelle de corde larguée en vol est trop courte, les filins de sécurité empêchant l’hélico de descendre assez bas. L’appareil repart bredouille, après avoir lâché un sac contenant armes et gilets pare-balles. Deux prisonniers, Christophe Khider et Mounir Benbouabdellah, s’emparent alors du matériel et prennent en otages trois gardiens, dont un homme de couleur, afin de négocier leur sortie de la prison.
Le RAID intervient dès 15 heures pour tenter de débloquer la situation, libérer les surveillants, contenir un début de mutinerie à Fresnes et maîtriser les deux prisonniers. Vingt et une heures plus tard, ces derniers se sont rendus après avoir libéré leurs otages – un premier surveillant a été rapidement relâché, et, vers 11 heures du matin, les deux autres sont libres. Mounir Benbouabdellah se livre le premier aux autorités, une heure plus tard, Christophe Khider se rend à son tour. La relation par la presse, les interviews des personnels de l’administration pénitentiaire, de Pierre Mirabaud, préfet du Val-de-Marne de l’époque, et de Michel Barreau, procureur de la République, sont quasiment unanimes quant aux faits: les deux prisonniers qui tentent cette évasion sont des «figures du grand banditisme, des hommes extrêmement dangereux». Mounir Benbouabdellah purge une peine de quinze ans de prison, Christophe Khider est condamné à trente ans de réclusion. Grâce au sang-froid des négociateurs et des surveillants, le pire qu’on pouvait attendre de ces deux monstres a été évité. Quant aux complices ayant détourné l’hélicoptère, ils ont ouvert le feu, blessant grièvement un surveillant en poste, avant d’abandonner leur projet et de prendre la fuite. Les faits sont relatés sur fond de discours sécuritaire, de tentatives d’évasion en série, de manque de moyens et de conditions de travail déplorables des gardiens…
Dans ce recueil, nous essaierons de décrire et d’analyser ces faits avec un autre regard. Le procès des trois hommes inculpés va se jouer à partir de cette image de «monstres irrécupérables et violents», et nous allons voir que ce ne sont pas ces caractéristiques qui apparaissent à l’examen objectif du déroulement des événements.
 

 

 

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