Barbès Blues au temps du couvre-feu (55) / Farid Taalba

1 Fév

Barbès Blues au temps du couvre-feu : épisode précédent.

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Les yeux révulsés, blanc, sans pupilles, Madjid s’agita peu à peu en convulsions saccadées. Et, entre chacune d’elles, il délirait à la manière du maître qui se mettait à parler tout en continuant à dormir. Sa bouche écumait de bave. Son esprit avait basculé dans un autre monde, animé de visions oniriques qui se succédaient comme autant de flashs insaisissables. Et, après qu’un d’eux eut éclaté comme des peintures de différentes couleurs qu’on aurait éclaboussées sur un mur, il se surprit bientôt en train de se réveiller. Il se découvrit au sol en voyant les feuilles du sommet du frêne vibrer sous le souffle du vent ; son chèche s’était déroulé en suivant la pente dans des touffes rampantes de menthe pouliot. Il voulut se relever pour s’asseoir mais il retomba aussitôt sur le dos sous le poids de sa tête qu’il sentit peser plus lourd que d’ordinaire. Il porta ses mains sur sa tête pour découvrir finalement que deux cornes de gazelle y avaient poussé. Il se releva aussitôt en appuyant plus fortement les mains au sol. Une fois assis, effrayé, sans y faire attention, il cacha son visage dans ses mains et ses doigts y essuyèrent la boue qui les en avait entachés. Il ouvrit alors largement ses mains ; il les plaça face à ses yeux comme pour mieux se rendre compte de l’embourbement dans lequel il se trouvait pris. Et, entre les écartements de ses grands doigts crottés et dégoulinant, il eut la terrible surprise de découvrir trois belles femmes assises devant lui comme si elles veillaient un malade pour lequel il lui parut évident qu’elles le prenaient. Madjid s’empressa de leur tourner le dos sans leur adresser la parole. Sa chemise était mouillée de sueur et lui collait tellement que sa peau en transparaissait. « Pourquoi nous ignorer, entendit-il derrière lui, de quoi as-tu peur ?

– Je crains que vos hommes ne me surprennent avec vous et qu’ils m’en fassent payer le prix du sang, dit-il spontanément sans toutefois se retourner.

– N’aie crainte, nous n’avons pas besoin d’eux pour faire face !

– Mais qui êtes-vous donc, d’où venez-vous ?, insista-t-il, sans toujours montrer la face cachée de sa lune.

– Nous sommes des At Wertilan. Nous faisions notre sieste au fond de la rivière. Nous dormions profondément quand ta voix nous a réveillées.

– Quoi ? Au fond de la rivière ?! », interrogea-t-il entre peur et méfiance, ne sachant plus à quel saint se vouer. Madjid s’imaginait ainsi qu’il avait à faire à des sorcières qui avaient dû lui jeter un sort. « Oui, au fond de la rivière ! », reprirent-elles sans se laisser démonter. « Et comment, demanda-t-il en prenant un air enfantin, avez-vous fait pour venir jusqu’ici ? Votre tribu est de l’autre côté de la vallée.

– Nous avons descendu le Bou Sellam pour nous jeter ensuite dans la Soummam puis, nous avons remonté ce ruisseau au fond duquel nous avons fait une halte. Nous aimons le voisinage des fontaines, le doux gargouillis de son eau nous berce. Mais, comme on te l’a dit, ta voix nous a réveillées.

– Comment ? Mais comment ça ?

– Tu chantais « Mani oh ! Mani » comme jamais nous ne l’avions entendu. C’était poignant, loin de l’allégresse joyeuse et festive habituelle qu’on trouve chez les amants qui se retrouvent clandestinement pour apprendre à effeuiller une fleur près d’une source désertée. Serais-tu chanteur ? Poète ? ».

Pour toute réponse, le clapotis de la fontaine combla le silence dans lequel Madjid s’emmura ; silence que brisèrent leurs voix qui s’élevèrent comme des flutes mélancoliques au-dessus de lui :

Un volcan bout dans ton ventre

Ton cœur meurtri allume la mèche

Et ta bouche crache des vers de braise

Comme des crachats jetés au ciel

Ils te retombent sur la vitrine

Aveuglant tes yeux en disant : « Amin »

Cuisante est la vérité quand l’avenir s’éteint

Cruel de la dire sous forme d’énigmes

Quand le diwan vous abandonne

– Qu’aboyez-vous contre la lune, bouffeta-t-il dans un élan brusque à peine eurent-elles boutonné leurs bouches, pourquoi ne laissez-vous pas pisser le mouton ? A quoi bon vous débridez le porte-pipe en brodant de la langue sur ce qui n’est pas de votre ressort ?! ».

C’est alors qu’il se rendit compte qu’il leur avait adressé la parole face à elles ; dans son impatience, il s’était retourné pour aller finalement plus vite que les violons. Rougissant jusqu’aux pavillons, il leur présenta son dos pour qu’elles lisent sa partition.

« Que sais-tu, demandèrent-elles avec des arpèges dans la voix, de ce qui est ou n’est pas de notre ressort ? Sais-tu que nous avons le pouvoir de satisfaire le moindre de tes désirs ? N’en as-tu pas un qui t’est cher ?

– J’en ai un, répondit-il avec témérité, sans leur balancer un œil, pugnace. Madjid marqua une pause qui lui sembla contredire le courage dont il venait de faire preuve et qui lui rappela un vieux proverbe qu’il avait entendu parmi les bergers : « Ah, il a des couilles mais elles ne sont pas à lui ! ». Il se rebiffa aussitôt contre lui-même et, d’un air d’enfant teigneux, en se dressant face à ces trois sorcières qu’il estimait être, il les défia : « J’en ai un mais vous n’avez pas le pouvoir de l’exaucer ! ». Elles le relancèrent brièvement mais avec assez d’insistance dans le ton : « Mais quel est donc ce désir que nous ne pourrions pas combler ? ». A cette question, Madjid avala sa langue. Résigné, il tomba sur les genoux, la tête dans ses mains, exténué, le souffle haletant, comme si on venait de lui porter le coup de grâce. « Mais, reprirent-elles face à son abattement qui les toucha sincèrement, nous faudra-t-il t’avouer que nous n’avons pas besoin que tu nous le dises ? Nous sommes des devineresses pas des sorcières.

– Chiche alors ! ». Il avait dégainé cela en retrouvant un peu de vigueur grâce à cet esprit de défiance qui le requinquait face à l’adversité. « Tu veux parler à Zahiya ! », lui rétorquèrent-elles de but en blanc. A ce nom, Madjid ressentit un violent choc lui soulever le cœur ; des feux d’artifice crépitèrent dans son esprit et éclairèrent par de brefs et vives éclats multicolores l’obscurité qui y régnait désormais. Précipitamment, il leur fit de nouveau face avec cette fois un sourire ironique au coin des lèvres : « Et comment pensez-vous y arriver ?

– Tu dois nous chanter « Mani Oh ! Mani » tel que nous avons eu l’honneur de le découvrir, tel qu’il a eu la force de nous désiler les yeux pourtant profondément clos. Alors seulement tu entendras la voix de Zahiya te répondre. Mais, attention, ne cherche pas à la voir, ne te retourne pas ! Tu risquerais de la perdre à tout jamais.

– Mais quoiqu’il arrive, si tu chantes, nous ne pourrons que te souhaiter : « Que dieu lui donne la connaissance et lui insuffle l’art de chanter ». Dans le cas contraire : « Que dieu te transperce la gorge avec une brindille ! ».

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