Le monde à l’envers

14 Fév

philippe_ramette_balcon

« Il y a cent trente ans, après avoir visité Le Pays des Merveilles, Alice traversa le miroir pour y découvrir le monde à l’envers. Si Alice renaissait de nos jours, elle n’aurait nul besoin de traverser un miroir : il lui suffirait de se pencher à la fenêtre. Le Monde à l’envers nous apprend à subir la réalité au lieu de la changer, à oublier le passé, au lieu de l’écouter et à accepter l’avenir au lieu de l’imaginer : ainsi se pratique le crime, et ainsi est-il encouragé. Dans son école, l’école du crime, les cours d’impuissance, d’amnésie et de résignation sont obligatoires. Mais il y a toujours une grâce cachée dans chaque disgrâce, et tôt ou tard, chaque voix trouve sa contre-voix et chaque école sa contre-école. »

Sens dessus dessous, Eduardo Galeano, Homnisphères 2004

Le viol de Théo Luhaka et sa médiatisation, nous en dit long sur l’état du pays, de la police française, du monde politique pour qui veut bien se donner la peine de traverser le miroir pour voir le monde à l’endroit.

Dans ce monde à l’envers, un syndicaliste policier peut nous expliquer que «bamboula, d’accord, ça ne doit pas se dire, mais ça reste à peu près convenable».

Dans ce monde à l’envers, la police des polices (« les bœufs-carottes ») nous apprend qu’un viol en réunion peut être requalifié en violences volontaires aggravées et nous confirme ainsi que la carotte de leur surnom c’est pour les victimes des violences policières.

Dans ce monde à l’envers, un loup peut se transformer en agneau comme nous le prouve aujourd’hui Bruno Beschizza, monsieur sécurité de Nicolas Sarkozy, syndicaliste policier toujours prêt à dégainer pour protéger ses collègues et qui aujourd’hui en maire d’Aulnay se pose en défenseur de Théo.

Dans ce monde à l’envers le renard est dans le poulailler comme le président de la république peut être au chevet d’une victime de sa Police républicaine.

Dans ce monde à l’envers tout est fait pour nier cette réalité : si des flics de la BST ou de la BAC sont violents à Aulnay ou ailleurs c’est parce que les syndicats de police et la classe politique leur ont donné les pleins pouvoirs pour mater les quartiers populaires.

Dans ce monde à l’envers on peut donc en toute hypocrisie déplorer les conséquences de ces actes sans jamais remettre en causes ses actes.

Dans ce monde à l’envers si t’es une caillera, un schlag, un ex-taulard ou déjà passé entre les mains de la Justice et que tu te fais flinguer par les keufs, tu n’auras aucun soutien médiatique. Tu n’auras le droit a un peu de compassion que si ton casier judiciaire est vierge et si un maire de droite se porte garant de ta moralité.

Dans ce monde à l’envers, les victoires judiciaires ou politiques des famille de victimes de violence policières sont rares. Quand elles se produisent, elles sont moins le fait du droit que le résultat d’un rapport de force politique sur le terrain et au sein du tribunal.

Dans ce monde à l’envers, aucun grand pénaliste ou baveux mondain n’a obtenu la moindre condamnation sérieuse suite à un crime policier ou raciste sans une forte mobilisation sur le terrain.

Dans ce monde à l’envers nombreux sont les baveux à se servir de ces crimes pour faire leur buzz.

Dans ce monde à l’envers l’on peut avoir été comme maître Collard avocat de familles de victime de crime raciste dans les années 90 et être aujourd’hui député du FN et soutenir en bloc la Police.

Dans ce monde à l’envers les familles de victimes sont confrontées à des choix toujours difficiles : choisir la lutte militante ou laisser faire les institutions de la République.

Dans ce monde à l’envers l’expérience montre que la deuxième option est un leurre et l’échec assuré.

Dans ce monde à l’envers quand le crime policier est indéfendable, les politiques montrent de la compassion afin d’éviter un embrasement de nos quartiers.

Dans ce monde à l’envers au bout de ce chemin de compassion politicienne, pour les familles, il ne reste que la désillusion d’avoir cru en des hypocrites et en la justice républicaine.

Dans ce monde à l’envers le choix de la lutte est une stratégie politique qui amène répression et souffrances pour les familles comme nous le montre l’incarcération de Bagui Traoré.

Cependant dans ce monde à l’envers, seul la Lutte permet de traverser le miroir et de remettre ce monde à l’endroit. Tôt ou tard chaque victime fait sienne cette expérience.

Ce choix n’est pas le plus évident car dans ce monde tout est fait pour nous convaincre :

Qu’ Hollande soutient les victimes de violences policières.

Qu’ Hamon est pro-palestinien.

Que Dieudonné est contre ses amis flics et matons qui font la quenelle et qu’on peut compter sur ces finances comme pour son chèque à la Palestine.

Que le maire d’Aulnay est un ex « bon » flic d’un syndicat de keufs « auto-critique », progressiste et ouvert au dialogue.

Que les politiques sont anti-système et ont les mains propres en famille.

Que le milieu militant mainstream est issu des quartiers populaires et de la classe ouvrière.

Que toutes les organisations, partis et collectifs « radicaux » ont soutenus les frères Kamara et on fait de leur libération un objectif prioritaire.

Que la solution pour les banlieues, c’est l’entrepreneuriat « social » et la réussite individuelle.

Qu’être engagé c’est liker des statuts et faire au moins une manif par an en faisant un selfie.

Que la charité des artistes une fois par an c’est un acte révolutionnaire.

Que la peopolisation des luttes c’est le « turfu » du militantisme 2.0.

Que le Community Organizing c’est l’avenir.

Qu’être ministre comme Rama Yade d’une république raciste et capitaliste ce n’est pas collaborer, c’est résister comme un agent double « infiltré ».

Qu’être islamophobe c’est critiquer la religion sans être raciste, surtout depuis « Charlie ».

Que pour niquer le « système » faut en être et le « niquer » de l’intérieur avec un mode de vie de petit-bourgeois.

Que faire des conférences à Berkeley ou organiser des soirées parisiennes où l’on parle des quartiers, de dignité et d’honneur dans les bars Arty c’est bien plus important et utile pour faire avancer le rapport de force politique et la prise de conscience dans nos quartiers que de charbonner au quotidien dans le TerTer auprès des nôtres.

Qu’il y a plein de flics « gentils » arabes ou noirs qui dénoncent leurs collègues pour lutter contre le racisme par principe et en soutien à leurs « frères » et « soeurs ».

Que dénoncer toutes ces hypocrisies, ça sert à rien car on ferait pareil à leurs places, surtout derrière un ordinateur payé par un leetchi et un appel aux dons.

Que si Mélenchon est élu les policiers seront gentils, républicains de 6eme génération, et ne mutileront plus personne en manif. Le racisme, le sexisme et l’homophobie disparaîtront comme par magie, car être membre de la « gauche citoyenne et civique » c’est une garantie à toute épreuve contre les discriminations.

Qu’être d’extrême droite c’est être un dissident opprimé par le Système qui organise le Grand Remplacement de la race blanche.

Que bamboula ce n’est pas si raciste que ça et qu’il faut se contenter du racisme le moins pire.

Qu’une matraque non consentante dans le Cul ce n’est pas un viol.

Que la justice n’était pas au courant, avant la mort d’Adama Traoré et le viol de Théo Luhaka, des pratiques policières et qu’elle n’est sûrement pas complice car les policiers sont systématiquement condamnés.

Que la justice de Classe et de Race… et ben ça n’existe pas.

Mais après tu regardes dans le miroir et tu te découvre que ce monde à l’envers c’est notre réalité quotidienne.

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