Barbès Blues au temps du couvre-feu (56) / Farid Taalba

15 Fév
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Elma, F. Taalba

Barbès Blues au temps du couvre-feu : épisode précédent.

Comme un bélier prêt à fondre sur son adversaire, Madjid avait baissé la tête en mettant en avant ses cornes de gazelle. Puis, se ravisant en posant son regard sur les échancrures sang et or de leurs foulards que le vent faisait voleter au-dessus de leurs sourcils noir, il releva la tête pour les regarder droit dans les yeux. « Si j’entrave votre jactance, conclut Madjid toujours sur ses gardes mais pas sans ironie, je n’ai pas le choix entre la poire et le fromage comme disent les Roumis ! ». Aussi, se remémorant le récit de la légende de Tarik Ibn Ziad que cheikh Mouloud avait eu le loisir de lui rapporter, il ajouta : « Oh combattants ! Où est l’échappatoire ? La mer est derrière vous et l’ennemi est devant vous, et vous n’avez, par dieu, que la sincérité et la patience ! ». Soit. Oh, dames devineresses, le soleil ne se lève plus à l’est. Mais je le ferai de nouveau y poindre jusqu’à l’ivresse. Devant l’espérance, si je vous interprète bien, il n’y a pas de recul possible.

– Nous n’avons ainsi plus rien à t’apprendre. L’auditoire est devant toi. Mets ta main dans le feu et tu l’oublieras. Et nous, nous t’applaudirons. ».

Madjid redressa tout son corps, il ferma les yeux en inspirant et expirant régulièrement, puis, après un long moment où il sembla méditer au plus profond de lui-même, le chant jaillit calmement du fond de sa gorge ; il semblait venir de très loin et qu’il n’avait pas de fin, crépitant comme les petites brindilles qui finissent toujours par mettre le feu aux grosses bûches :

Mani oh ! Mani

Quelle chevelure as-tu là ?

La voix de Zahiya lui répondit dans son dos alors que les arbres se couchaient de douleur à l’entendre :

Frère ah ! Mon frère !

C’est soie en écheveau

A peine l’eut il entendu qu’il trembla comme une feuille. Il se mit alors à balancer doucement son corps en avant et en arrière, les muscles tendus, gagné par la transe qui commençait à l’enflammer ; et chaque note chantée qu’il reçut avait déformé son visage habité de lueurs indescriptibles. Et, à peine eut elle finit, qu’il redoubla d’ardeur dans sa tristesse pleine d’abîmes sans fond et d’inflorescences psychédéliques, hors de lui-même :

Mani Oh ! Mani !

Quels sourcils as-tu là ?

Encore plus désespérée, elle s’écria dans un long râle qui arracha les tripes de Madjid :

Frère ah ! Mon frère !

C’est tresse de brocart pur

Là où il pensait trouver la lumière, une pluie battante lui gifla le visage. Se rendant compte que le ver avait pris dans le sel, un océan le submergea. Ses yeux se révulsèrent d’un blanc jaspé de sang ; et, alors que sa face se convulsionnait de grimaces de singe enragé, tout son corps se contorsionna par saccades brusques, nerveuses, enfiévrées ; une bave jaune moussait aux commissures de ses lèvres. Sur la lame du dernier vers qui se fracassa contre sa sensibilité, déversant une fulgurante drache de postillons, il répondit en bisquant pour ne pas se retourner et céder à la tentation de la voir, effrayé à l’idée de la faire chavirer à tout jamais au fond des flots, de ne plus entendre sa voix ne serait-ce que dans les nuées les plus sombres et les plus tourmentées :

Mani Oh ! Mani !

Quels yeux as-tu là ?

La douleur de Zahiya s’électrisa sous l’orage qui venait d’éclater et se déchaîner en tempête de larmes amères. Madjid fut surpris par cette lueur qu’il avait bien perçue comme venant de derrière lui. Et la voix de Zahiya qui suivit immédiatement explosa d’un tonnerre de pierres assourdissantes, et contre l’avalanche desquelles il se sentit s’ébouler puis être progressivement englouti :

Frère oh ! Mon frère !

Ce sont olives mûres

Madjid sentit en même temps un frôlement lui taquiner le bas des reins. Et il lutta avec encore plus de férocité pour déterrer son âme enfouie sous les décombres et retrouver la clarté qui continuait de luire derrière lui. Tout autour de lui, les arbres, qui après qu’il les eut vus s’épancher comme des saules pleureurs, gisaient maintenant à terre, déracinés. Une voix lui suggéra : « Tourne-toi et tu la serreras dans tes bras ! ». Une autre : « Continue de parler par énigmes et tu entendras toujours sa voix ! ». « Mon dieu, soupira Madjid avec terreur, se peut-il que je puisse faire les deux en même temps ?! ». Pour réponse, il n’eut que des ricanements caverneux. Alors, par défi, il se résolut à continuer son effeuillage courtois : les joues, le nez, la bouche, la gorge, les seins, le ventre, les cuisses. A chaque nouvel éclairage de son corps, Zahiya exprima son désarroi avec encore plus de détresse. Madjid devina bien lui-même qu’elle se griffait le visage et s’arrachait les cheveux avec encore plus de véhémence. Mais, à chaque fois, au lieu de sombrer avec elle, sa voix se fit plus consolatrice, plus douce, plus aimante. Ce fut donc avec une sérénité incommensurable qu’il psalmodia le dernier défeuillage, les yeux fermés, les traits apaisés :

Mani oh ! Mani !

Quelle vallée as-tu là ?

Et là, au lieu de rendre l’habituelle réponse « Frère oh ! Mon frère ! C’est là que se résout le diwan », Zahiya hurla comme une bête qu’on s’éviscère :

A mon père, jamais je ne pardonnerai

Qui, dans mon dos, m’a monté une cabane

Dans la cour, Ils récitaient la Fatiha

Au seuil, je ne pouvais qu’écouter

Sur l’honneur de mon frère aîné, j’ai juré

La maison de mon mari, jamais je ne la remplirai

Cette ultime salve le frappa si fort que les murs de sa certitude se lézardèrent ; le masque de sa sérénité s’effrita. Ne résistant plus au désir de la consoler dans ses bras, Madjid se retourna. Lorsqu’il la vit, il accourra vers elle. Et, au moment de la saisir dans ses bras, s’abaissant, ses mains n’attrapèrent qu’un nuage et il tomba dans un sombre précipice. Lorsque quelques rais de lumière s’immiscèrent dans l’obscurité de sa conscience comme le soleil qui perce au point du jour, il entendit parler français, de façon lointaine au début, puis, de plus en plus clairement : « Calmez-vous, entendait-il, calmez-vous, respirez ça va aller, doucement, voilà, respirez, ça va aller, comme ça, voilà. ».

Quand il ouvrit ses olives mûres, il se vit entourer par deux hommes en tenue militaire qui, penchés sur lui, tentaient de le réanimer. Il sursauta si fort qu’un d’eux tenta de le rassurer : « Doucement, ça va aller, n’ayez pas peur. ». Autour de lui, les dames des Aït Wertilan avait disparu ainsi que Zahiya, les arbres avait toujours bon pied bonnes feuilles, il était lui-même allongé sous son frêne et il y avait toujours la fontaine, mais entourée de militaires qui remplissait de gros jerricans noir. Sur un tertre plat qui s’avançait dans le vide, l’hélicoptère ronronnait en attendant de reprendre son envol. Il avait rêvé se disait-il. Il revenait peu à peu à la réalité en percevant des voix d’hommes de plus en plus nombreuses et des mouvements de troupes. Fermant subitement les yeux, il fit alors mine de perdre connaissance. Jusqu’à ce qu’il entende l’un des deux hommes lui dire: « Allez, n’ayez pas peur, c’est fini Mani Mani ! Il est parti Mani Mani !». L’autre ajouta : « Je me demande bien ce que cela peut bien vouloir jacter. ». Puis s’adressant à quelqu’un d’autre, il demanda : « Toi, Hassan, t’entrave son baragouin, tu n’peux pas nous l’dactylographier recta pour qu’on y voit franco ?! ».

Sans que le dénommé Hassan eut à l’ouvrir, une troisième voix, qui venait d’arriver et qui semblait être celle de leur chef, grommela : « Bon, il va bien le loustic ?! ».

« Tenez, rendez-lui ses papiers, ordonna-t-il en tendant un portefeuille de cuir noir, rien à signaler à son sujet ! C’est juste un émigré qui revient au pays ; il a encore son billet de bateau sur lui, et même son billet de train. Il est descendu à Akbou et il a dû se taper la trime sous le cagnard pour s’étaler comme ça dans le coma. Allez, les gars, vous n’êtes pas des infirmières, on lève le camp dans cinq minutes ! ». Le chef tourna les talons et Hassan répondit enfin à la question de son officier : « J’vous expliquerez ce que veut dire « Mani Oh ! Mani » dans l’hélicoptère mais, en attendant, laissez-lui une bouteille de gnôle, il en aura vraiment besoin pour pouvoir encore ramager afin de noyer toute son araignée du matin : « La mer est derrière vous et l’ennemi est devant vous, et vous n’avez, par dieu, que la sincérité et la patience ! ».

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Elma, photo de F. Taalba

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