Barbès Blues au temps du couvre-feu (58) / Farid Taalba

15 Mar

Le poète Si Mohand Ou Mhend

Barbès Blues au temps du couvre-feu : épisode précédent

 

 

Aussitôt, la voix du jeune berger s’éteignit comme la flamme d’une bougie sous l’effet d’un souffle. Moins symphonique sous le soleil qui avait commencé à décliner, le concert des cigales et des grillons reprit tout de même le dessus. En contrepoint, le lointain bourdonnement de moteur du véhicule des gendarmes approchait piano, piano mais sûrement. Soudain, bref et léger, un air de flûte se mit à rire derrière une chênaie touffue. La voix du jeune berger suivit :

Si la fuite pouvait tout rattraper

Moi, je suivrai les oiseaux

Je survolerai sept pays

Je franchirai sept océans

Mais comme la mort nous devance en tout lieu

Supplions le maître de la décision !

Madjid enragea : « Mais il cherche vraiment à nous faire coffrer sous le couscoussier ou quoi ?! ». Et il répliqua au jeune berger : « Je te passe l’air de flute. Mais écoute cela un peu :

Me voilà en prison, oh mère !

Dans la prison des gendarmes.

Ils y rasent les barbes

Ainsi que les moustaches

Sans doute faudrait-il faire le bien

Mais ce sont les tourments qu’on préfère

Ainsi que la trahison entre frères

Quand il eut frappé son dernier vers, Madjid prêta l’oreille pour entendre la réponse de son interlocuteur invisible. Au bout d’un certain temps, au moment où il s’apprêtait à reprendre sa route enfin soulagé, croyant avoir ramené à la raison son partenaire de joute, il fut surpris par un nouvel air de flute. Mais, heureusement, la mélodie s’éloignait ; elle était accompagnée des bêlements et du tintement des clochettes du troupeau qui la suivait.

Photo d’un jeune berger riant

« Voilà, murmura Madjid en guettant toujours le bout de la route pour voir où en était le véhicule des gendarmes, je vais être tout seul avec eux… ». Mais le véhicule tourna subitement à droite tandis que celui qui le suivait prit à gauche. « Ah, oui, le carrefour de Takariet ! », s’exclama-t-il, puis Ighzer Amokrane, l’Haâzib de Ben Ali Si Cherif et enfin Akbou ! ». D’égrener les noms des bourgs qu’il allait devoir retraverser lui rappela qu’il les avait traversés au moment de la sieste, c’est-à-dire quand il n’y avait personne dans les rue. Et à l’heure qu’il était, elles devaient déjà se remplir de monde. « Et plus il y a de monde, en déduit Madjid, et plus mes chances d’être reconnu par quelqu’un augmentent ! ». Après la peur du gendarme, la peur du qu’en-dira-t-on lui mit les menottes ! Il tourna la tête vers la chênaie qu’il maudissait encore il y a peu, comme s’il avait trouvé une solution. Ses yeux parcoururent le labyrinthe des frondaisons. Il tendit l’oreille. Quand il entendit enfin les bêlements et les clochettes de quelques moutons, puis l’air de flute, il s’affola les charentaises en courant vers leur direction tout en criant : « Attends, jeune berger, attends-moi, je suis un peu plus vieux que toi ! Et je n’ai pas de clochette autour du coup ! ». Avant même que Madjid eut rejoint le troupeau qu’il avait enfin entraperçu entre des frondaisons clairsemées, un chien se jeta dans sa direction en aboyant comme un forcené. Notre homme stoppa net sa marche, regarda la bête s’approcher en le défiant avec rage mais, cette dernière, au son d’un coup de sifflet venu dont on ne savait d’où, se mit à l’arrêt en glissant sur ses pattes avant et cessa de japper à tout rompre ; elle se dirigea ensuite en trottinant vers un grand chêne derrière lequel apparut enfin son maître. C’était un grand gaillard dégingandé. Il était coiffé d’un chapeau d’alfa tressé et vêtu d’une gandoura blanche et d’un burnous rabattu sur ses épaules. Il portait une gibecière de cuir en bandoulière. Madjid marcha à sa rencontre après l’avoir salué : « Que la paix soit sur toi ! ». S’il était grand de taille, il put aussi constater la jeunesse des traits de son visage que sa voix avait laissé deviner. Le jeune homme le salua à son tour : « Bienvenue à toi, que la paix du très-haut t’accompagne. Je m’appelle Saïd, fils d’Armili.

– Moi, c’est Madjid, orphelin !

– Tu n’es pas habillé pour aller faire paître le troupeau. Qu’est-ce qui t’amène ici, homme aux souliers vernis ? Sais-tu qu’ils ne vont pas faire long feu dans notre montagne. En tout cas, toi, tu reviens de France, c’est sûr !

– Tu es très perspicace. Effectivement je reviens de France mais pour me retrouver perdu dans mon propre pays.

– Où veux-tu aller ?

– A Akbou.

– Pourquoi ne suis-tu donc pas la route sur laquelle tu te trouvais ? Elle y mène direct. C’est étrange que tu ne le saches pas ; tu es pourtant arrivé à la fontaine en prenant cette même route. Je t’avais même aperçu de loin bien avant que tu n’y arrives ! ». Madjid resta un instant estomaqué puis, il sursauta quand il sentit pointer dans son dos un objet qu’il devina comme étant le bout d’un fusil. Concomitamment, il entendit derrière lui : « Ne bouge pas ! ». Il n’osa pas se retourner, regardant Saïd droit dans les yeux : « Que me voulez-vous ? Je ne suis qu’un pauvre hère frappé par le mauvais sort. Et je ne veux retourner à Akbou que par les chemins anonymes, sans portes ni fenêtres pour prendre langue sur mon compte.

– Tu fuis les gendarmes ?

– Oui, c’est ça, je fuis les gendarmes, se gargarisa inconsciemment Madjid, je fais partie de la bande de Bou Baghla. J’étais justement avec lui dans le train ce matin ! ».

Et seulement après qu’il eut dit cela, il prit la mesure de la bêtise dont il venait de faire preuve, se demandant déjà comment il allait lui bourrer l’occiput. Il cuisinait quelques bobards à servir quand Saïd l’arrêta dans sa cuisson cérébrale.

– Aller, craqua ce dernier en riant de toutes ses dents cariées, tu peux te retourner maintenant. Avec la voix que tu as, on peut accepter que tu nous racontes des salades ! Ton cœur ne peut être que vrai. ».

Madjid se retourna et se trouva nez à nez avec une réplique de Saïd : la même taille, le même chapeau, la même gandoura, le même burnous, la même tête ! Et quelle surprise le prit quand il se rendit compte que ce frère jumeau l’avait tenu en respect avec un simple bâton d’olivier.

« Moi, c’est Ali, lui sourit-il avec un sourire tout aussi arlequin que celui de son frère, bienvenue à toi. Si j’ai bien compris, tu veux qu’on t’accompagne à Akbou nu vu ni connu. C’est d’accord, mais à une seule condition !

– Oui, laquelle ?

– Chante-nous « Mani Oh ! Mani ».

Madjid le toisa alors méchamment. Comment avait pu venir une telle idée à ce jeune berger ?! Mais il resta scié quand il sentit de nouveau la pointe d’un objet contre son dos. Cette fois, il se retourna sans coup férir et il vit Saïd qui lui tendait une longue pipe bourrée de kif : « Tiens, si tu veux, ça peut peut-être t’inspirer un peu. Si Mohand Ou Mhend n’y a pas résisté pour ramager devant cheikh Mohand Ou Lhoussin ! ».

Portrait peint de Cheikh Mohand Ou Lhoussine

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