Barbès Blues au temps du couvre-feu (59) / Farid Taalba

29 Mar

Barbès Blues au temps du couvre-feu : épisode précédent

 

« Qu’est-ce que Si Mohand et cheikh Mohand viennent faire ici ? », s’escracha-t-il à lui-même avec les méninges sur le grill qui fumait la prise de tête. « Quand allez-vous cesser de me conduire comme un bourricot, les prévint-il, depuis quand les agneaux de lait défient les béliers ? Ah, vous faites un beau troupeau à tous les deux ! Mais, méfiez-vous que je ne devienne pas le chien qui vous ramènera à la bergerie en vous mordant les mollets ! Mhend ou pas Mhend ! Cheikh ou pas cheikh !

– Loin de nous l’idée d’avoir voulu porter préjudice à ton honneur, s’empressa Saïd de corriger, nous t’invitions. Mais, peut-être, n’est-ce pas le kif que tu préfères ?

– Qu’insinues-tu par-là ? », décocha alors Madjid pour ne pas le laisser respirer. Mais ce fut Ali qui l’interpella dans son dos, frais comme un gardon : « Oh, Dda Madjid ! ». Ce dernier lui fit aussitôt face pour esgourder la prise de parole qu’Ali lança avec diplomatie : « Oh, Dda Madjid, permets-nous, pour ne pas avoir à t’offenser, de prendre exemple sur les plus grands. Je te le dis en passant, c’est ce que nous avons fait tout à l’heure mais, comme nous nous sommes mal fait comprendre, nous prendrons donc le temps de revenir à eux. Ainsi Si Mohand Ou Mhend ! ». Et il résuma sa vie. Le poète, Si Mohan Ou Mhend At Hammadouche naquit vers 1845 au village d’Ichraiwen. Il était le fils de Si Mohand Ameziane Ou Hammadouche et de Fatma At Saïd. Son père était originaire du village d’Aguemoun dans la tribu des Aït Iraten, au cœur du Massif kabyle. Mais, fuyant une vendetta, Si Mohand Ameziane quitta Aguemoun, suivant son frère aîné, Arezki, dans la retraite. Tous deux s’installèrent à Ichraiwen, un autre village de la tribu où leurs adversaires ne pouvaient les poursuivre sans y prendre le risque d’enfreindre sa loi de l’hospitalité et de voir ses habitants se retourner contre eux, chaque village étant une sorte de république municipale maître sur ses terres. C’était au temps où les tribus du Massif étaient encore indépendantes du haut de leur citadelle jusque-là restée inviolée, et au pied de laquelle avaient buté depuis l’Antiquité les armés de nombreux peuples étrangers. Mais le record dut bien tomber en 1857, lorsque le général Randon pénétra le Massif et entreprit sa conquête grâce à une puissance de feu supérieure. Le village d’Ichraiwen fut rasé. Comme il avait été fait par ailleurs, le Génie militaire y fit construire un fort armé qu’on appellera d’abord Fort-L’Empereur puis Fort-National. Ses habitants furent dispersés et toute la famille du poète s’installa à Sidi Khelifa. Malgré les aléas de l’histoire, ils y devinrent vite des notables en y acquérant des terres. Si Arezki, l’aîné, maître en droit musulman, y ouvrit même une zawiya où un tolba enseignait le Coran aux enfants de la famille comme à ceux du village. De son côté, paradoxalement, Mohand Ameziane se fit parfois usurier. Mais, c’est ainsi que le poète Si Mohan Ou Mhend y vécu une enfance heureuse, comblé et heureux. Grâce à l’œuvre religieuse de son oncle, la famille put faire précéder son nom de la particule « Si » qui caractérise les familles maraboutiques. Il eut même la chance de commencer ses études dans la zawiya de son oncle puis de les poursuivre dans celle de Sidi Abderrahmane Illoulen, une des plus renommées. Mais, le monde ne tournant jamais dans le sens désiré, toute cette quiétude prit brutalement fin. Sa famille était affiliée à l’ordre de la Rahmaniya. Cet ordre soufi avait été fondé par Abderrahmane Bou Khobrine, l’homme au deux tombeaux. L’œcuménisme et une certaine forme d’égalitarisme tranchant avec le caractère dynastique de l’ordre maraboutique dominant lui conférèrent une popularité croissante parmi les kabyles les moins favorisés. N’étant pas issue de cette noblesse que formait l’ordre maraboutique, ce ne fut sans doute pas un hasard si la famille du poète adhéra à la confrérie ; et elle fut même désignée comme le représentant de la confrérie pour la tribu des Aït Iraten. Et, en 1871, lorsque le cheikh El Haddad de Seddouq, chef de la confrérie et lui-même issu de basse extraction comme nous le rappelle son nom, appela à la guerre sainte pour soutenir la révolte de cheikh Moqrani contre l’armée française, la famille s’engagea corps et âme dans l’insurrection. Au final, après la défaite des insurgés, la répression s’abattit. Tous les biens de la famille furent séquestrés. L’oncle Si Arezki fut exilé au bagne de Nouvelle Calédonie. Quant au père du poète, Si Mohand Ameziane, il fut emmené à Fort-National, cette citadelle qu’on avait construite sur les ruines d’Ichraiwen rasé par le général Randon. Et, là où autrefois il avait trouvé refuge après avoir fui une vendetta, là où il avait gardé la vie sauve, là où était né son fils Si Mohand ou Mhend, il fut exécuté.

Arrivé à ce point de son récit, Saïd marqua une pause, jeta un regard sur Madjid puis remit le saphir sur le sillon : « Après tout cela, tu comprends pourquoi Si Mohand Ou Mhend a été traumatisé, qu’il a divorcé et qu’il est alors devenu un vagabond, vivant dans la débauche et la boisson. C’est vrai, il ne fut pas le seul, les routes du pays pullulèrent de cohortes de misérables en haillons qu’on avait chassés de leurs villages. Mais il fut le seul à être visité par un ange. Comme toi, Si Mohand Ou Mhend se trouvait près d’une source quand l’ange lui apparut pour lui dire : « Fais des vers et je parlerai ! ». Si Mohand lui répondit alors : « Non, fais des vers et je parlerai ! ».

– Sans doute, sans doute, admit Madjid avant de demander : Mais pourquoi as-tu tenu à faire remarquer que Si Mohand se trouvait comme moi près d’une source ? Qu’est-ce que j’ai à voir avec lui ? Ah, je vous vois venir. Mais, désolé, je n’ai pas vu d’ange !

– Tu chantes pourtant Mani, oh, Mani comme si un ange t’inspirait.

– Aller, ça suffit, viens en au fait ! Tu parlais de prendre exemple sur les plus grands. Notamment sur leur célèbre rencontre !

– Ah, oui, parce que tu as refusé la pipe de kif que je t’avais offerte. Je t’ai alors demandé si tu ne préférais pas autre chose et tu t’es insurgé en affirmant qu’on insinuait je ne sais quoi. Si tu te souviens bien, Si Mohand apprit que le cheikh Mohand Oulhoussine était gravement malade. Tous deux au crépuscule de leur vie, il voulait saluer ce saint homme qui, comme lui, avait été adepte de la Rahmaniya, et dont la parole apporta secours et réconfort aux orphelins de tout un monde qu’on avait brisé, sous formes d’oracles versifiés et emprunt de mystère : un homme dont il est inutile de faire sa biographie tant il a dit de vers qui se multiplient encore jusqu’à nos jours, même après sa mort ! Si Mohand ne pouvait se targuer d’autant de sainteté ; lui qui avait choisi de partager son existence avec les déclassés déracinés de la colonisation et les condamnés de droit commun, lui qui faisait partie des Hachaïchis, la confrérie des fumeurs de kif bohèmes où fraternellement on préférait les plaisirs aux avantages sociaux, lui qui ne crachait pas du tout sur une bonne bouteille de vin mais qui disait que l’ivresse n’était pas l’ivrognerie. Aussi, arrivant à l’entrée de la demeure du cheikh, par respect pour lui, Si Mohand se débarrassa de sa pipe et de son kif et les cacha derrière un buisson ; et il se présenta ensuite devant la porte comme un pécheur devant un saint homme. Les gens de la maison allèrent annoncer au cheikh qu’une personne dénommée Si Mohand ou Mhend et qu’ils qualifièrent de troubadour, sollicitait une entrevue. « Ce n’est pas un troubadour, rétorqua le cheikh qui connaissait la réputation du poète, c’est un bienfaiteur ! Et on fit entrer Si Mohand. Il rencontrait pour la première fois cet autre maître du verbe dont la popularité pleine de piété amenait d’immenses foules de fidèles pour trouver le réconfort dans sa voix énigmatique et pleine d’empathie. Quand Si Mohand se trouva face au cheikh, il se mit aussitôt à dire un poème :

Pour le départ prépare le viatique

Malade est mon cœur

Ce pays va changer d’hommes

Subjugué, le cheikh fut saisi de délires, se leva et invoqua trois fois le nom de dieu : Allah ! Allah ! Allah ! Puis, il demanda à Si Mohand de répéter son poème. Ce dernier lui rétorqua qu’il ne déclamait jamais deux fois le même poème. C’est alors que le cheikh lui lança : « Aller va chercher ta pipe de kif où tu l’as laissée ! Alors Madjid, si tu ne fumes pas le kif, qu’attends-tu pour sortir ta bouteille d’anisette !!! ».

 

 

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