Interview avec Emmelyne Octavie ( Brigade Artistique Guyane Mars 2017)

9 Avr

 

Q.L : Bonjour Emmelyne Octavie, vous êtes membre du collectif Brigade Artistique Guyane Mars 2017. Est ce que vous pouvez nous présenter ce collectif ?

E.O : Oui, alors, on emploie pas le mot de « collectif » parce qu’il y en a déjà eu suffisamment durant ce mouvement. Dans la Brigade Artistique on avait vraiment la volonté de réunir des personnes d’art différents et de permettre une vision différente de la crise qui touche la Guyane à travers les arts. Donc aussi bien des arts visuels que des arts sonores, arts graphiques et autres.

Q.L : D’ailleurs vous avez une page facebook où on peut voir que les productions sont diverses. Il y a des textes, des dessins, etc. Comment ça se passe, est ce que ce sont des personnes qui vous les envoient ?

E.O : Au début il faut savoir que nous allions au rond point, donc un des barrages qui se situe au rond point de la Crique Fouillée, un des barrages principal. On a rapporté du matériel pour permettre aux différents artistes et à la population qui passait sur ces barrages de pouvoir s’exprimer. On a créé des grands murs d’expression. On a commencé ça le 26 mars et on a tenu jusqu’à là, début avril. Là il commence à nous manquer du matériel, les commerçants sont pour la plupart du temps fermés, et il pleut énormément ces temps ci. Donc il y a des jours où la Brigade se retrouve sur le terrain, travaille directement sur le terrain, il y a des grandes réalisations de fresques, de tableaux et autres, et il a d’autres fois où on travaille directement de chez nous en récoltant tous les envois extérieurs. Parce qu’on connaît des artistes, des personnes qui font des choses intéressantes et qui auraient souhaité s’exprimer. Qui sont loin mais qui sont avec nous dans le combat. Donc on prend le temps de récolter tout ça et puis on alimente la page facebook où tout le monde a une visibilité.

Q.L : Quelle est la place des artistes guyanais dans le mouvement social ? Est ce qu’il y a eu des prises de position de leur part ?

E.O : Il y a eu des prises de position très claires. Il y a des personnes qui font partie des différents collectifs qui se sont formés sur tout le territoire de la Guyane. Sur les différents piquets de grève on rencontre des artistes, le soir lorsqu’il y a des meeting il y a des artistes qui ramènent leur matériel, qui proposent aux gens des performances musicales. Parce qu’il faut pouvoir tenir la population, il faut pouvoir tenir tout ce beau monde. Il faut que les contributions viennent de différents niveaux, de différents secteurs, et les artistes ce sont quand même impliqué. Bon pour l’instant ma grande déception c’est qu’au niveau des personnes qui chantent on aurait aimé avoir une composition là, sur le mouvement actuel. Pas après mais là, maintenant.

Il y a un collectif de culture qui s’est créé également avec un cahiers des charges, des revendications. Malheureusement il ne s’est pas fait entendre lorsque la délégation ministérielle était présente sur le territoire. C’est une déception pour eux mais ils continuent d’être au combat.

Q.L : Vous pourriez nous citez les différents collectifs présents dans le mouvement social ?

E.O : Il y a le collectif des Iguanes. Ils sont liés à tout ce qui est énergie. La plupart des collectifs ont des noms d’animaux d’ici, de Guyane. Le collectif des Toucans, collectif des Taureaux du Sinnamary, et puis le grand collectif qui a réuni l’ensemble de ces collectifs c’est le collectif « Pou Lagwiyann Dékolé « , pour que la Guyane décolle.

Q.L : Et vous, vous faites partie de ce collectif ?

E.O : Alors nous on a vraiment monté une brigade. On s’est pas inscrit dans ces différents collectifs, puisque l’énergie ce n’est pas nous qui allons apporter une solution, les problèmes économiques, les problèmes liés aux petites et grandes entreprises c’est pas nous qui allons apporter une solution. On voulait vraiment offrir un regard artistique donc on a créé la Brigade tout simplement. Donc on est pas un collectif, c’est juste des personnes qui viennent, qui donnent de leur personne, de leur temps, de leur matériel, etc, pour qu’il y ait une trace artistique de ce qui se passe. On se le rappelle, c’est quand même historique, jamais la Guyane n’a connu ça auparavant. On crée quand même des émules à côté. Hier le Surinam, l’ancienne Guyane hollandaise a connu une très grosse manifestation également. J’ai 30 ans, j’ai déjà connu des mobilisations, des manifestations, j’ai déjà connu la lutte pour avoir l’université de Guyane, etc, mais c’était pas quelque chose d’une grande ampleur.

Q.L : C’est vrai que vu de la métropole on a vraiment l’image d’un soulèvement du peuple guyanais dans son ensemble

E.O : Oui, c’est vraiment ça. En général, après des suicides, après des assassinats, après des choses qui nous ont fait mal on est descendu dans la rue, on a marché. J’enseignais avant, j’ai perdu des anciens élèves, etc, je faisais parti de ces personnes qui marchaient dans ce qu’on appelait des marches blanches. On se retrouvait à 400, 500, 600, on marchait dans la rue, etc. Ça servait absolument à rien du tout. Aujourd’hui c’est quelque chose de beaucoup plus fort qui s’est mis en place, qui s’est organisé. Faire en sorte que 15000 personnes se retrouvent c’est vraiment du jamais vu, que 15000 personnes se retrouvent à marcher, à être là contre vents et marées, sous la pluie, etc, c’est vraiment …

On estime que ce qu’on demande, nos revendications, c’est légitime. On demande les même choses, les acquis que les gens ont partout ailleurs tout simplement. On s’en rends pas compte, et moi je m’en suis rendu compte avec le recul. Je suis auteur comédienne et j’écris, et je me rends compte que finalement on a toujours été gentils, dans notre coin en fait. Les enfants ici ils se réveillent à 4h du matin, ils doivent prendre un premier bus, il arrivent devant leurs établissements qui de toute façon sont fermés. Ils ne sont pas encore ouverts parce qu’il est beaucoup trop tôt pour les accueillir. Et après ils doivent passer des journées de 7h à 18h dans l’établissement, sans énervement, sans rien dire. Et c’est reparti, à 18h, 19h je rentre à la maison, t’a le temps d’à peine faire tes devoirs et puis 4h du matin c’est reparti pour une nouvelle journée. Je crois pas qu’en France hexagonale on voit des parcours de vie comme ça. Et ça fait des années. Je sais que quand j’étais lycéenne c’était pareil. Je me levait peut être pas à 4h mais c’était 5h du matin. On rentrait il était pratiquement 19h. Parce qu’il y a des problèmes d’infrastructures, il y a des problèmes de transports, etc, et on se plaint pas. Il y a des élèves qui font plus de 80km le matin pour aller à l’école, qui prennent la pirogue, etc. La France, les citoyens français de l’hexagone ne connaissent pas nos conditions de vie. Aujourd’hui on a tous les projecteurs braqués, tous les médias braqués sur la Guyane, qui découvrent ce petit bout d’Amazonie en Amérique du Sud, et je pense qu’il était temps …

Q.L : Comme vous le dites, si il y avait des conditions comparables ici, les personnalités politiques, le gouvernement, prendraient des mesures plus rapidement. On voit que les négociations stagnent. Une enveloppe de 2,5 milliards d’euros a été demandée, elle a été refusée. Par contre aucun problème pour construire le centre pénitencier et le tribunal. D’ailleurs les grands médias ici nous disent que le mouvement est en train de s’affaiblir … Est ce que c’est vraiment le cas ?

E.O : Le mouvement ne s’affaiblit pas. À l’heure actuelle, aujourd’hui, quelques barrages sont levés, je dis bien levés, pour permettre à la population de s’orienter vers la préfecture. Aujourd’hui il y a une rencontre avec le grand PDG du CNES, Jean Yves Le Gall, qui est prévue là, au moment où je vous parle. Puisque là maintenant, les collectifs, c’est simple. La France ne nous entends pas. On a, ici en Guyane, la base spatiale. Si la France ne nous entends pas on va frapper aux portes de l’Europe. C’est à dire que l’Europe puisse rappeler à la France : « vous avez un territoire, vous avez un département français ou nous on a une base spatiale, c’est inadmissible qu’une population française vive dans ces conditions là ». Puisque nous, petits guyanais on ne nous entends pas, c’est par la voix de l’Europe qu’on va essayer de se faire entendre.

Q.L : Comme vous le dites, ça risque de monter en crescendo…

E.O : Je ne vais pas vous mentir, par rapport au conseil des ministres qui s’est tenu à Matignon mercredi, il y a eu de la déception. Il y a eu de la déception, moi la première. C’est à dire que lorsque François Hollande n’a pas un mot pour le peuple guyanais en disant que voilà, « on ne va pas céder à de l’intimidation », et que les ministres viennent et rabâchent ce qu’ils ont bien voulu donner c’est comme si il y avait un mépris de ce qui avait été demandé. D’autant plus que c’était 2,5 milliards, les élus et les collectifs se sont réunis, ont pris le temps de retravailler. Finalement, les collectifs ce ne sont pas des experts, ce sont des personnes qui travaillent dans un mouvement d’agitation. Les élus ont mis à disposition leurs différents techniciens pour évaluer réellement, chiffrer concrètement [ndlr : les besoins], et finalement le chiffre dépasse les 2,5 milliards. On est à 3 milliards et quelques. Et là il y a de la déception. Les gens restent solidaires. Il commence à y avoir de moins en moins de choses dans les grandes surfaces, etc. On a de quoi tenir encore. De toute façon si il le faut il y aura plus de cannes à pêche dans l’eau, il y aura plus de personnes qui iront chasser pour se nourrir. Donc là on attend cette réunion avec le grand directeur du CNES, et puis le 22 avril, c’est pas très loin je vous dirais.

Q.L : Dans un entretien qu’il nous avait accordé il y a quelques jours, Elie Domota nous expliquait que selon lui, le principal problème venait de la colonisation. Est ce que la décolonisation fait parti des revendications, ou du moins, est ce que c’est une pensée qui s’installe chez les guyanais ?

E.O : C’est une pensée qui s’installe. On peut pas parler de ce qui se passe actuellement sans revenir sur le passé, sans revenir sur le statut de la Guyane, c’est à dire une ancienne colonie, et il reste énormément de trace de cette face de l’Histoire. La Guyane a eu à choisir, à un moment, pour son nouveau statut, entre l’article 73 et le 74. Le 74 permettait plus de libertés par rapport à la France, un statut plus autonome. La population sur le coup, lors des campagnes, peut être que ça a été mal mis en avant, les gens pensaient que le 74 c’était l’indépendance. C’était pas l’indépendance mais c’était pouvoir se penser, pouvoir s’auto-gérer, parce qu’aujourd’hui on peut pas être sur les mêmes lois que la France. On est pas sur le même territoire, on vit pas sur le même rythme. Vous voyez bien il est 10h chez moi, il est 15h chez vous. On peut pas vivre comme ça, c’est pas possible. Et là je pense que ça permet au peuple de réfléchir. Peut être qu’on s’est trompé en votant pour le 73, en restant comme ça sous le joug de la France. Un département français sur le continent Sud Américain c’est très spécifique. On veut pouvoir acheter, manger la viande du Brésil. On veut pouvoir se ravitailler en carburant du côté du Surinam, etc. Ce sont nos voisins, il faut qu’on puisse coopérer avec eux. Il faut pas que tout passe par le billet de la France, ce n’est pas possible, on peut pas. Le coût de la vie est très cher ici. Toutes les personnes qui viennent ici, qui s’installent, les fonctionnaires, etc, ils ont ce qu’on appelle les « 40 % de vie chère », c’est pour vous dire à quel point le coût de la vie ici est excessivement cher.

Q.L : Vous nous avez parlé des liens avec le Surinam notamment. Est ce que vous êtes en lien avec des artistes surinamais ? Comment s’opère la solidarité avec les pays frontaliers ?

E.O : On a pu déjà, tout au long de nos avancées respectives, jouer ou se produire soit au Surinam soit au Brésil. Après on a pas de contact fort. On sait que les gens, peut importe où ils sont, autour de la Guyane, nous soutiennent, parce que voilà ça reste un peuple qui se soulève, on a des histoires qui sont quand même communes. Je n’ai pas de liens direct avec des artistes, je ne pourrais pas citer d’artistes en particulier qui soutiennent notre combat, etc, mais je sais que dans l’ensemble le mouvement est suivi.

Q.L : Qu’est ce que l’art peut apporter à ce mouvement ? Est ce qu’il a un rôle déterminant à jouer dans une lutte pour une justice sociale ?

E.O : Déterminant je ne sais pas … Concrètement, je ne vais pas vous dire que c’est avec nos pinceaux, avec nos crayons, nos mots que nous allons changer ce qui se passe actuellement. Nos mots, nos crayons, nos feutres, etc, ça ne vaut pas les milliards qui sont demandés pour remettre les choses en route, pour espérer que demain se passe mieux, ici, en Guyane. Mais en tout cas je pense surtout à l’après. Je pense que ça permet déjà d’apaiser un peu les esprits. Ça permet aux gens tout simplement de s’exprimer. On est dans une société où on nous dit que notre culture est très orale. On a pas que l’oral, on a d’autres choses, voilà. L’oral ça part. Si on peut figer des œuvres, des mots, surtout pour ceux qui viendront après. Pour que nos livres d’Histoire nous ressemblent tout simplement. Qu’on puisse se référer à tout ce qui a été fait, toutes les contributions pour demain. C’est surtout l’après, je ne pense pas que ça aura un rôle déterminant pour pouvoir arriver à une fin de conflit, mais en tout cas on aura été présents, on aura donné de nos personnes, de ce qu’on est, tout simplement. On aura été solidaires du début à la fin.

Q.L : Vous avez des œuvres en têtes qui vous ont marqué ? Des productions qui ont été faites sur place ou qui vont ont été envoyées.

E.O : La production qui revient le plus souvent c’est surtout cette image de la fusée qui est enchainée. Le centre spatial est en Guyane depuis 1963 ou 69, on est en 2017 et c’est la première fois qu’on a une image comme ça, une image qui est quand même forte. C’est quelque chose qui est revenu énormément. Et c’est surtout par rapport aux écrits. Les écrits des personnes, voir que les gens viennent, les gens s’expriment. Aujourd’hui la Guyane ce n’est pas (que)Français, qu’on le veuille ou non. Les gens sont venus, les gens se sont exprimés en langue amérindienne, en brésilien, en portugais. Toutes les langues sont là, sont réunies. Lorsqu’on a eu les différentes marches, d’accord il y a le drapeau de la France qui était là, il y a le drapeau de la Guyane, et il y les drapeaux de toutes ses communautés qui vivent à nos côtés depuis longtemps, qui se sentent aussi capables de porter la voix. Ça fait déjà, pour certains, des trentaines, quarantaines, cinquantaines d’années qu’ils vivent en Guyane.

Q.L : Pour ma part je n’ai plus de question, voulez vous rajouter quelque chose, ou évoquer un point spécifique qui n’a pas été abordé lors de cette interview ?

E.O : Aujourd’hui, je dirais qu’au tout début du conflit, ici, de manière unanime, on se plaignait du peu de visibilité qu’on avait à l’exterieur, au niveau national. Aujourd’hui je pense qu’il n’y a pas un média, au niveau national et international, qui n’a pas évoqué ce qui se passe aujourd’hui en Guyane. On croit peut être que le mouvement s’essouffle, etc, peut être que ça a fait peur au début ce qu’on a voulu décrire comme une milice. Les 500 frères avec leurs cagoules et tout. La cagoule c’était juste un symbole. J’ai déjà été braquée, cambriolée, et je peux vous dire que lorsqu’on voit des personnes comme ça, cagoulées, ça fait quelque chose. C’est pas contre nous qu’il ont mis ces cagoules là. C’est surtout pour que les politiques, parce que ces gens là ne se font pratiquement pas braquer, on est d’accord ? C’est surtout pour que les politiques, que les élus, que la délégation ministérielle puisse ressentir ce que nous, nous ressentons lorsque nous rentrons chez nous. C’était un symbole fort, et aujourd’hui heureusement que ces cagoules étaient là parce que ce sont ces cagoules qui ont permis que les projecteurs soient braqués sur la Guyane.

Q.L : Et bien merci Emmelyne Octavie de nous avoir accordé cet entretien. C’était très enrichissant et merci beaucoup de nous avoir accordé un peu de votre temps.

E.O : Merci beaucoup à vous et puis de toute façon on verra quelles seront les suites à donner. En tout cas je crois que, qu’on le veuille ou non, peut importe les milliards, je pense que ce ne sont pas les milliards qui vont changer les choses, ça va permettre d’arrêter une hémorragie. Ce qui va permettre de changer les choses c’est surtout qu’on ait des textes adaptés à notre situation de vie. Vous l’avez bien dit, vous l’avez souligné, la première chose qu’on s’est précipité de donner c’est une prison et un nouveau palais de justice. À croire qu’on veut que notre société ne soit que criminelle.

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