Barbès Blues au temps du couvre-feu (60) / Farid Taalba

13 Avr

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

« Ma…ma…ma…bouteille d’anisette ?! » bredouilla Madjid effaré par tant d’indiscrétion. Comment faisaient-ils pour s’introduire dans son esprit ? D’abord en faisant allusion au fait qu’il s’était arrêté comme Si Mohand Ou Mhend près d’une fontaine. Puis, en laissant entendre qu’un ange l’aurait visité comme s’ils étaient au courant des trois femmes des At Wertilan qui lui étaient apparues. Mais là, il se demanda s’il avait rêvé ou non : « Si j’avais rêvé, cela voudrait dire que ce sont des génies et qu’ils ont le pouvoir de lire dans mon esprit. Dans le cas contraire, ils m’auraient effectivement vu, donc tout cela serait vrai. ». En tout cas, pendant quelques secondes, un ange passa dans son regard tellement Madjid ne savait plus à quel saint se vouer devant une telle équation qu’il mit à qualifier de surnaturelle, si ce n’était cruelle. Enfin, dans un éclair qui éclaira ses yeux, il se résuma intimement en bouillonnant d’étonnement : « De toute façon, dans les deux cas, ils sont entrés dans ma maison derrière mon dos ! Et ça, c’est insupportable ! ». Pressentant ce que Madjid pouvait bien ruminer entre ses dents, Saïd remit le couvert pour le détendre : « Aller, Aâmmi Madjid, bois un coup et chante-nous « Mani oh ! Mani ! ». Ta voix seule nous enivrera. ». Et dans un excès de rage qui lui démantibula le miroir, Madjid hurla, les yeux exorbités et la bouche tordue : « Il n’y a pas d’Aâmmi !!! ». La phrase qu’il venait de prononcer tomba comme un couperet, suivie d’un silence qui s’étendit comme une flaque qui sépara les jouteurs entre eux alors qu’il fermait les yeux pour ne plus à voir leurs visages. « Nous n’insisterons pas, réagit Saïd qui donnait l’air d’appareiller pour mettre les voiles, nous te comprenons, tu es rassasié de peines et de leurres. Nous n’avons plus qu’à nous dire adieu. Reste en paix. ». Saïd et Ali lui tournèrent les talons. Madjid rouvrit les yeux. Il resta hagard, le regard interrogateur sans qu’il put délier le bec. Il alla de l’un à l’autre des deux gaillards dont les chapeaux d’alfa voguaient comme deux vaisseaux chaloupant sur la vague. Il les scruta bientôt avec des lueurs d’appréhension de plus en plus intenses tout en entendant les craquements de pas des deux bergers qui s’éloignaient en marchant sur des brindilles sèches. Puis, il fut surpris par le départ de course du chien, il avait détalé par bonds secs et sembla courir vers les bêlements de bêtes qui avaient pris le large. Bientôt il l’entendit aboyer. « Mais, oui, se rendit compte Madjid, ils se font la malle et moi je reste à quai ! ». De ses yeux encore plus inquiets que jamais, il chercha immédiatement à mesurer la position du soleil. Seul, il n’aurait pas le temps d’arriver à Akbou avant la nuit. Aussi, son désarroi fut grand à l’idée de se retrouver dans les ténèbres et la solitude du maquis habité par les animaux. Mais, plus encore que la peur enfantine du grand méchant chacal, celle de croiser les militaires finit par le décider à prendre enfin l’initiative plutôt que de sombrer dans l’abattement, la détresse et l’affliction. Il ne pouvait plus compter sur l’étoile qui le guidait avant qu’elle ne s’éteigne sur un poussiéreux quai de gare en sortant de la bouche de son frère. « Si mon père est devenu mon ennemi, s’efforça-t-il de se convaincre la mort dans l’âme, alors n’aie crainte. Ne dit-on pas que celui qui n’a pas d’ennemis n’est pas un homme ! ». C’est alors que, sa valise à la main, il se mit à moracer à gorge déployée vers les deux silhouettes qui traçaient le sentier en se dandinant les épaules : « Attendez-moi, attendez-moi ! Par dieu le miséricordieux, vous n’allez pas m’abandonner au milieu de la forêt ?! ». Dans son élan verbal, il défourailla comme un lièvre pour les rattraper en continuant de leur scander son appel à battre morace. Le sentant s’approcher dans leur dos à perdre haleine, les deux frères se retournèrent. Madjid roula sur des pierres et faillit se ramasser au sol s’il n’avait eu le réflexe de se saisir d’une branche de chêne d’une main, pendant que l’autre lâchait la valise. « Ah, si vous saviez, s’essouffla-t-il en essayant de reprendre son équilibre, c’est toute une histoire ! Si vous saviez…

– Ne nous dis rien, suggéra Saïd d’une voix douce, nous n’avons pas besoin de savoir. Ton chant en dit plus long qu’une simple histoire. Quant aux énigmes qu’il porte, elles démêlent toutes les issues possibles. A nous qui écoutons, il appartient de prendre celle qui nous échoit pour tracer notre propre route. ». Madjid tendit la main pour récupérer sa valise, l’ouvrit, fouilla et en sortit la bouteille d’anisette qu’il avait cachée après qu’il eut aperçu le véhicule des gendarmes. Il la caressa du regard, puis, s’adressant aux bergers, la bouteille serrée sur le cœur, il leur dit : « Connaissez-vous une fontaine proche sur le chemin qui mène à Akbou ? Elle ne supporte que l’eau fraîche. ». Les deux jumeaux échangèrent un long regard qui, sous le bourdonnement de mouches volant autour d’eux, laissait entendre leur satisfaction mieux que des mots. Puis, reportant ses joyeuses prunelles sur Madjid, Saïd lui lança son invitation : « A ta santé ! Aller, viens ! ».

Arrivés à la fontaine, ils s’aspergèrent d’eau pour se dépoussiérer le visage et se rincer la bouche. Madjid s’assit sur la margelle de la fontaine face aux jumeaux qui s’étaient posés face à lui sur une grosse pierre. Il se saisit de la chope métallique retenue par une chaine de fer à l’ouvrage de la fontaine. Au bout de plusieurs chopes que les deux dadais l’avaient regardé boire sans qu’ils n’avalèrent une goutte, sa tête ayant soufflé dans l’encrier, Madjid poussa enfin sa goualante devant les bergers éblouis. Quand il eut fini, ils étaient encore plus décalqués d’ivresse que lui-même. Pour autant ils n’avaient pas encore perdu le nord ; lorsque le moment vint pour Madjid de rappeler qu’ils leur revenaient maintenant de remplir leur engagement en le guidant jusqu’à Akbou par les sentiers des premières pentes qui surplombent la route et la voie ferrée, les bergers se picorèrent méchamment le ciboulot afin de choisir qui de tous deux mènerait le troupeau au refuge où il devait crécher cette nuit. Pressentant que cette négociation allait s’étirer jusqu’à plus soif, devant le temps devenu précieux au regard du soleil qui poursuivait sa déclinaison, Madjid intervint dans leur discussion et leur proposa de tirer à pile ou face afin de les départager. « Le soleil, comme le temps, n’attend personne, les sermonna-t-il, et je n’ai pas la force de suivre tous vos enfantillages ! ». Finalement, un peu honteux de s’être donnés en spectacle en remarquant les efforts que Madjid avait déployés pour cacher son profond désarroi derrière sa faconde proverbiale, ils acceptèrent et Saïd, qui avait choisi pile, eut le dernier mot.

Ils atteignirent Akbou peu avant la nuit. Le vent de la mer s’était levé et avait rafraîchi à point nommé l’atmosphère jusque-là saturée de chaleur et de cette humidité qui était montée au fur et mesure que les ténèbres envahissaient la vallée et ses montagnes sous un ciel clair parsemés d’étoiles. Sur les pentes et les sommets, ici ou là, des guirlandes de lumières scintillaient dans l’obscurité, derniers éclats des villages qui allaient s’endormir ou fêtaient peut-être des noces dont on était entré dans la période rituel de célébration. A la vue de ces feux d’artifice qui traçaient dans la nuit leurs serpentins, Madjid sentit alors comme une fusée sifflante lui transpercer le cœur. Mais il garda toute la maîtrise de ses sentiments jusqu’au moment de se séparer de Saïd. Enfin seul, d’une façon irrésistible, il éclata en sanglots. Enfin, tari de larmes, effrayé du vide qui semblait s’ouvrir sous ses pas, il se versa une chope d’anisette, une deuxième puis une troisième. Soudain, le cœur en braise, il se leva en direction de Aïn El Hammam et s’enflamma au son du clapotis de la source qui coulait à ses pieds dans le silence de la nuit :

Cheikh Mohand Ou Lhoussine

Mon cœur est heureux de t’avoir avec lui

Celui qui tient ta main

Ne saurait redouter le tombeau

 

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