Livre du samedi : Street Voice. Paroles de l’ombre

15 Avr

Au début des années 1990, des sans-logis de la ville de Baltimore (États-Unis) ont fondé un journal de rue, Street Voice, périodique gratuit qui compte aujourd’hui 80 numéros. Phénomène rare, ce journal sans visée caritative ni commerciale est entièrement écrit par ceux qui vivent en marge de l’American dream : chômeurs, squatters, junkies, etc. Il constitue donc une somme de témoignages, comportant une critique sociale radicale, d’une authenticité exceptionnelle.
Cet ouvrage est constitué d’un choix d’une cinquantaine de textes et d’une quinzaine d’illustrations noir et blanc mettant en relief toutes les facettes de cette riche expérience de presse alternative. L’ouvrage est précédé d’une préface de Curtis Price, principal initiateur de Street Voice. Curtis Price est un ancien travailleur social d’un centre de dépistage de la ville, puis d’un centre d’accueil pour sans-abris. Au contact de cette misère sociale, lui est venu l’idée du journal, explique-t-il dans la préface. Il y dresse un portrait sombre de la ville de Baltimore, sa misère, ses déboires, la plaque tournante américaine des drogues en tout genre. La singularité du journal est la visée non-lucrative. Son seul but : faire entendre les voix de l’ombre.

 

Extrait:

« Ce message s’adresse à mes frères pris dans le cercle vicieux des boulots par intérim, plus connus sous le nom de réservoirs de main-d’œuvre. Ces agences proposent une embauche ou un salaire à la journée. L’idée de gagner de l’argent à la journée, si vous êtes assez chanceux pour avoir des missions, est séduisante pour nous, frères de galère. On peut utiliser l’argent pour des déplacements afin d’essayer de trouver un boulot stable. Ce but très recherché devient bientôt impossible à obtenir parce que la réalité s’installe brusquement. On est pris au piège.
Quel est le sens de ce paragraphe ?
Voici ce que la plupart d’entre-nous se dit: “Pourquoi prendre une journée pour chercher un boulot que je ne décrocherai probablement pas et sacrifier une journée de salaire que j’aurais pu gagner?”. Vous retournez à l’agence. On est alors pris dans une situation sans fin, sans espoir, de boulots où les intérimaires sont moins payés que les employés permanents. On travaille plus dur, plus longtemps et souvent mieux et plus efficacement qu’eux. J’ai fait des missions où les superviseurs disaient aux employés permanents “Relax! Ne vous étalez pas dans cette crasse et cette graisse. C’est pour ça qu’on les engage.” Qu’est-ce qu’il faut si ça ce n’est pas de l’esclavage moderne.
Entre avant et maintenant, on peut pas dire que ça a beaucoup changé. On se tue toujours la santé avec des petits boulots qui ne mènent à rien. Écoutez ça. J’étais embauché par une agence appelée “Tous intérimaires”. Ça aurait dû s’appeler “Tous pigeons, bouffons et esclaves”. J’ai bossé pendant 15 jours au salaire minimum. Un jour je tapais la discute avec un plombier qui m’a demandé, “alors petit, ça te plaît d’être aussi bien payé?”. J’ai répondu: “De quoi tu parles?”. En fait on était censé être payé au barème syndical puisque c’était un contrat fédéral1. Finalement après qu’on ait fait un scandale on nous a payé la différence rétroactivement. Ça devrait vous donner une idée des temps dans lesquels on vit!
Il est temps de se réveiller et de prendre conscience de ce qui se passe autour de nous parce que nous dormons alors que l’heure est grave. Et le dormeur ne fait que rêver. Frères et sœurs ne vous laissez plus utiliser ou exploiter. Réagissez et battez-vous.

GERALD STROKES
[street voice #56, Labor pools:  the slaves Baltimore rents]

« Quand je suis revenu du Vietnam, on pouvait trouver du boulot dans n’importe quelle usine. J’ai eu beaucoup de boulots à cette époque – j’ai travaillé dans une entreprise qui fabriquait du plastique et je l’ai quittée pour travailler ailleurs. On trouvait facilement du boulot à ce moment là. Mais maintenant, je dois aller travailler pour une agence d’intérim. Beaucoup de sociétés comme Proctor and Gamble utilisent des intérimaires. J’ai travaillé là-bas – en fait, ça a été mon dernier boulot, avant qu’ils me licencient. Ils ont licencié une centaine d’entre-nous – ils ont simplement coupé la chaîne en disant “Bon, il faudra nous rappeler – si vous ne le faites pas, votre contrat sera automatiquement résilié”. Qui pourrait se lever pour les appeler tous les jours? Quand tu appelais, la ligne était toujours occupée. Alors, j’ai laissé tombé.
Je crois que ce système économique repose sur la guerre. Quand il y avait une guerre, beaucoup d’entreprises avaient des contrats et on trouvait du boulot. De nos jours, il n’y a plus de syndicats – ils embauchent tous des intérimaires. Quand BSI nous a missionné à Proctor and Gamble, les contrats démarrent et ne durent que six mois. Après les six mois, ils se débrouillent pour vous renvoyer ou vous licencier avant que les six mois soient finis pour que vous ne puissiez pas réclamer le chômage et c’est l’entreprise qui en profite. Voilà comment ça se passe de nos jours.
Dans les années soixante-dix, on pouvait perdre un boulot à cause de la boisson et en retrouver un juste après. C’était beaucoup plus facile de retomber sur ses pieds. Aujourd’hui, tu te retrouves tout à coup sans boulot et t’es à la rue et c’est encore plus facile de se remettre au caillou ou à autre chose. Et puis le crack est arrivé. Je n’ai jamais rien pris d’aussi terrible que le crack – ça doit venir du laboratoire de Satan! Maintenant ça touche tout le monde, mais surtout la communauté noire déjà parce que nous sommes pauvres. La communauté n’a pas tellement de ressources et elles sont aspirées par la cocaïne. Si tu vas dans un quartier ouvrier, la drogue suce la communauté jusqu’au sang et ne donne jamais rien en retour.
Quand j’étais jeune, les familles étaient plus soudées, plus étendues – tu pouvais toujours aller voir ta grand-mère, tes tantes, tes oncles. Maintenant, certains d’entre eux aussi sont accros à la cocaïne. Je suis allé dans la maison d’une fille qui se shootait – je voulais qu’elle me prépare du crack. Elle est dans la salle de bain en train de chauffer le truc et elle s’est mise à piquer une crise, à tout jeter par terre… J’essaie de lui parler et voilà sa MÈRE qui arrive en se plantant une aiguille dans le cou! Sa propre mère! J’ai vu ça plus d’une fois.
On vit dans une société capitaliste et ils font tout un tas de choses parce que le but d’une société capitaliste c’est de tirer profit de la misère des autres – et ils ne s’en sont pas privés ces derniers temps! Il y a toujours des gens en haut de l’échelle qui font du profit alors qu’est-ce que ça peut leur faire que la cigarette ou la drogue tuent plein de gens?

Roderick B. [street voice #35, Hard times]

« Un endroit à moi dans une prison où je paie pour être enfermé.
J’ai vécu beaucoup d’années dans les rues de la ville. Et tout ce temps, j’ai prié pour avoir un endroit à moi. Et même une petite amie – parfois à nouveau une femme et des enfants. J’ai prié pour avoir des amis, des vrais, car ça fait très longtemps que je n’ai pas eu d’amis. La rue semble être ma pire ennemie, car quand j’y étais, je ne dormais pas et je ne mangeais pas. Et je restais toujours sur le qui-vive. Mais maintenant que j’ai un peu de sécurité, j’ai trouvé un ennemi bien plus puissant: LA SOCIÉTÉ.
Quand je suis finalement passé de l’autre côté du miroir et que j’ai cessé d’être un sans-abri, et donc qu’on s’est mis à me traiter comme un demi-humain, je me suis imaginé que tous mes problèmes seraient résolus.
Mais je ne me doutais pas que je finirais par me comparer à l’ancien reflet dans le miroir, ou que j’aurais le cran de mettre dans la balance ce que je possède maintenant et ce que je ne possédais pas alors. Que la vie est fourbe et déroutante! Mais j’ai découvert qu’en fait parfois même le bon choix pouvait être pour moi un poison mortel. J’ai souvent remercié Dieu d’être toujours sain d’esprit après tout ce que j’ai vu et traversé. Je me suis plongé dans un style de vie qui était de la pure démence. Comment ai-je pu croire que je n’en serais pas affecté?
Je déambulais chaque jour, une vraie bombe à retardement, m’apitoyant sur mon sort, avec le sentiment d’être un bon à rien et de n’avoir aucune sécurité économique. Les choses dont j’ai parlé sont les événements quotidiens et habituels que les gens normaux ont appris à considérer comme faisant partie de la vie de tous les jours. Mais quelqu’un comme moi, et ceux qui sont allés là d’où moi je suis revenu, nous sommes allés là où ces gens soi-disant normaux se battent chaque jour pour ne pas se retrouver. Des choses qui à nous,dehors, nous faisaient faire des trucs de dingues.
Mais je suis bien conscient du fait que ma peur pourrait, et va me détruire. Car n’était-ce pas d’abord la peur et la honte d’être un bon à rien qui m’ont poussé à la rue et m’y ont laissé? Car ces mêmes sentiments ne m’avaient-ils pas dit que j’étais faible et fragile et que je n’arriverais à rien dans la vie? Et à mon tour j’ai cru tout ce que je me disais.
Non, mes problèmes ne disparaîtront pas en un clin d’œil. Et ils ne s’en iront pas avec une bonne douche. Et la question de savoir où est ma place – ou trouverai-je un jour ma place? – dans la vie “normale” ? n’aura peut-être jamais de réponse. Alors, il y aura toujours une fêlure dans mon miroir pour me glisser à nouveau si jamais je me sentais fatigué de vivre ce présent. »

Un cœur reconnaissant, Freddie G. Phillips.
[street voice #39, Crack in the window]

« Planant au septième ciel
Espérant ne jamais redescendre
Des traînées blanches de poussière
Qui te suivent
Pris au piège
Parce que tu as goûté à l’appât
Ne jamais retourner dans ton décor habituel
À cause de ce destin, le tien
Tout le monde s’en moque
Parce qu’il y a de l’argent en jeu
De la cocaïne-base
Un caillou qui te défonce
Un trip marijuana
Du LSD pourrissant au plus profond de ton cerveau
Mélodrame dont tu ne te souviens plus
Quand tu as tiré en plein dans l’oreille de ce mec
Parce que le besoin de drogue était si fort
Alors ils t’ont enfermé
Le traitement dont tu as besoin
Le petit jeu qu’il faut boucler
Pour retourner dans la société
Avec toute la haine
Pour tout recommencer. »

DAVID SHELDON
[street voice #46, Life in the haze]

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