Barbès Blues au temps du couvre-feu (61) / Farid Taalba

26 Avr

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

Puis, abandonnant la pieuse direction de Aïn El Hammam, l’esprit agité et la chair brulante, Madjid plongea son regard terrorisé dans l’obscurité de la plaine. Quand il releva son chef, face à lui, il buta conte la muraille de crêtes qui lui barrait l’horizon en escortant, du massif de Gueldaman jusqu’à la mer, la rive droite de la vallée. Vertigineusement élancées, alertes et inquiétantes, leurs imposantes silhouettes dangereusement crénelées planaient au- dessus de la plaine que Madjid voyait comme un immense cimetière à ciel ouvert ; elles semblaient le surveiller dans le silence qui y régnait. Seul au milieu de la plaine, sur la rive gauche, le piton d’Akbou se tenait en sentinelle détaché de tout massif de crêtes et face à celles de Gueldaman qui lui faisait autoritairement face. Derrière lui, des glapissements de chacals suivis de hurlements le firent sursauter ; il se plut cruellement à y entendre une plainte, un appel au secours de Zahiya. N’avaient-ils pas jailli du côté où se situait son village ? Tout à coup, les parois de son esprit se tapissèrent de son image. Dans toute direction qu’il se portait, il la voyait, démultipliée sous d’impressionnistes couleurs psychédéliques. Pris de vertiges, il eut beau se ressasser qu’il perdait la tête, qu’il n’avait pas entendu les pleurs de sa bien-aimée, qu’il avait trop bu, mais ces propres larmes lui nouaient déjà des nœuds dans la gorge. Même les yeux fermés, il retrouvait toujours la multitude de son visage désespéré ; elle le frappait d’abattement et de regrets amers comme la grêle crevant les jeunes pousses d’un printemps mort-né. Il se prit la tête entre les mains et rumina sa mouscaille en hachant des mots devenus incompréhensibles même pour lui ; il suait d’alcool, son sang courait dans ses veines et, au bord de l’étouffement, il croyait, qu’à chaque souffle, il allait s’effondrer. Mais, sur sa droite, descendant la route du col de Chellata, des lueurs le surprirent et attirèrent son regard comme s’il retrouvait enfin la réalité. Dans l’obscurité, elles surlignaient les lacets en balayant les bas-côtés d’où surgissaient des arbres et des rochers saisis dans un flash d’appareil-photo. En suivant leurs mouvements, il n’osa y croire. Mais les bruits qu’il entendit aussitôt après ne lui laissèrent aucun doute. Des véhicules approchaient, il y en avait deux. « Qui, s’interrogea-t-il soudain requinqué par la peur, cela peut-il être ? Et à cette heure ?! Avec tout ce qui se passe maintenant ! ». Il mangeait des yeux les arbres et les rochers qui défilaient au fur et à mesure de la progression des véhicules. Jusqu’au moment il crut reconnaître un groupe de rochers dont il avait gardés le souvenir. Quand Madjid compris que les arbres et les rochers éclairés étaient ceux situés entre le village de Mliha et celui de Tifrit, et vu qu’il se trouvait sur un talus surplombant la route par laquelle ces véhicules ne pouvaient qu’arriver à lui, Madjid se précipita derrière lui en grimpant la pente : « Les militaires, les militaires ! ». Il tenait à peine sur ses jambes ; gêné par sa valise, il glissa plusieurs fois à terre. A quatre pattes, comme un chacal en fuite, il se cacha derrière une barrière de figuiers de Barbarie en poussant devant lui son paquetage. Quand la lumière balaya les figuiers de Barbarie, il ne put rien distinguer dans l’aveuglement des phares. Aux ronflements des moteurs, s’ajoutait un air de musique qui ressemblait à ceux qu’il avait déjà entendus avec Môh Tajouaqt, quand un jour il l’avait persuadé de le suivre dans une cave de jazz au quartier de Saint-Michel. Dans les grésillements d’un électrophone aux haut-parleurs desquels on aurait posé un mégaphone, il entendit les voix éraillée et débridée de jeunes garçons reprendre les paroles derrière le chanteur dans une langue qu’il identifia vite même s’il ne la comprenait pas :

Without your love

It’s honky-tonk parade

Without your love

It’s a melody played

In a penny arcade

Quand l’éblouissement des phares s’atténua en ne laissant plus que traverser quelques minces rais de lumières entre les interstices des larges raquettes disjointes des figuiers de Barbarie, tels les derniers éclats du bout d’une queue de comète, Madjid sortit son museau de sa planque pour voir cette boite à musique ambulante dévaler la route. Il eut juste le temps de reconnaître deux voitures de sport décapotables dans lesquelles des silhouettes de jeunes européens éméchés dansaient tout en poussant des cris de fête qui lui coupèrent le souffle. Aussitôt, toujours sur sa droite, ses pupilles dilatées sentirent poindre un halo de lumière l’avertissant de l’approche d’un troisième véhicule juste derrière qu’il n’avait pas prévu. Pris de panique, il se retrancha le museau derrière son camouflage de figuiers de Barbarie et, dans un moment d’inattention qu’avait provoqué sa précipitation, il plaqua son dos contre les troncs acérés dont il ressentit la vive douleur, mordant en sus sa main pour ne pas crier. Sur un fébrile rythme de congas et un accompagnement de cuivre en feu, une pluie de rais de lumière lui raya le costume comme dans une boite de nuit. Serrant les dents, il entendit le carnaval que le dernier véhicule tirait derrière lui, accompagné cette fois des rires d’une jeune fille toute frémissante de joie et claquant des mains parmi de deux voix d’hommes qui l’encourageaient à la transe par leurs exclamations d’étonnement émerveillées :

Au bout d’leur mambo

Ils sont en lambeaux

Mais ils ont du bon temps

Car ils se croient vingt ans

Et tout le monde est content

« Ouah ! » ponctuèrent en chœur les voix des deux hommes avant que le chanteur ne relance « Papa loves mambo, mama loves mambo », les cheveux de la jeune fille voletant sous le vent alors qu’elle se déhanchait. Madjid n’eut pas le temps non plus d’admirer la voiture rouge vif qui filait à Akbou juste en contrebas, à quelques centaines de mètre, en dénudant les bas-côtés de la chaussée avec ces halos aveuglants. La musique et le vrombissement des moteurs disparus, il dégagea son dos du cactus. Se tenant le bas du dos meurtri par les épines qui l’avaient éraflé, il n’osa pas sortir de nouveau le museau mais scruta en direction de la route du col de Chellata ; seules brillaient les petites constellations immobiles des feux parsemant les villages qu’elle desservait. Il découvrit alors les murmures du bourg. Il s’étonna même de ne pas s’en être rendu compte alors qu’ils montaient maintenant jusqu’à lui : froissements de conversations et de promenades dans le scintillement des petite grappes de loupiotes qui enguirlandaient discrètement ce petit bourg assoupie sur un plateau, face au Gueldaman et au Piton devant lesquels il n’était qu’un matou aux pieds de ses maîtres. Le bourg était devant lui ; derrière, il ne restait que son passé, même si, avant, il s’était profondément attardé sur les minces lueurs du village de Mliha d’où était originaire sa défunte mère, à défaut de se recueillir sur la tombe qu’on lui avait creusée dans, ce que Madjid appelait désormais, le village de mon père plutôt que mon village, situé au-delà de Mliha, derrière les montagnes qui lui en barraient la vue. S’il ne pouvait plus compter sur sa belle étoile qui, dans l’exil même, lui donna la force de surmonter, il ne lui restait que le lieu de rendez-vous que le maître lui avait indiqué et qui portait le nom de « Café de l’Etoile ».

 

Publicités

3 Réponses to “Barbès Blues au temps du couvre-feu (61) / Farid Taalba”

Trackbacks/Pingbacks

  1. Barbès Blues au temps du couvre-feu (62) / Farid Taalba | Quartiers libres - 10 mai 2017

    […] Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent […]

  2. Barbès Blues au temps du couvre-feu (62) / Farid Taalba – ★ infoLibertaire.net - 10 mai 2017

    […] Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent […]

  3. Barbès Blues au temps du couvre-feu (62) / Farid Taalba | - 10 mai 2017

    […] Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent […]

Commentaires fermés

%d blogueurs aiment cette page :