Livre du samedi: la culture du pauvre / Richard Hoggart

6 Mai

Richard Hoggart / La Culture du pauvre

Étude sur le style de vie des classes populaires en Angleterre

 

Protestation élevée, au nom de l’objectivité, contre les poncifs aristocratiques ou populistes qui s’interposent entre les classes populaires et ses observateurs, nécessairement intellectuels ou bourgeois, The Uses of Literacy relève aussi de l’autobiographie, sinon de l’auto-analyse. Mais, grâce à une attention clinique aux nuances de la vie quotidienne, l’auteur réussit à tirer de son expérience d’intellectuel issu des classes populaires tout ce que l’ethnologue averti sait tirer d’un bon “ informateur ”. Sans nier les changements que les moyens modernes de communication ont déterminés dans la culture des classes populaires, Richard Hoggart essaie d’en prendre la juste mesure en faisant voir que la réception d’un message culturel ne saurait être dissociée des conditions sociales où elle s’accomplit. Il se donne ainsi les moyens de comprendre tout ce que la consommation culturelle doit à l’éthos de classe des consommateurs : le mythe du “ conditionnement des masses ” peut alors céder la place à l’analyse de l’adhésion à éclipses ou de l’attention oblique, conçues comme dispositions spécifiques des classes populaires portées par la logique de leur situation à trouver dans le cynisme narquois et une grande capacité d’indifférence leur meilleure protection contre le monde des “ autres ”, son autorité et ses sollicitations.

« L’intellectuel britannique Richard Hoggart fut l’un des premiers sociologues à s’être intéressé aux cultures populaires ouvrières et urbaines. En 1964, il fonde, à l’Université de Birmingham, le Centre for Contemporary Cultural studies, qui, rejoint par les sociologues Raymond Williams et Stuart Hall, lance institutionnellement le mouvement des « cultural studies ». Celles-ci aspirent à étudier les cultures populaires et à analyser, dans une perspective critique et transversale, leurs implications sociales et politiques. Issu de la classe ouvrière. Orphelin dès l’âge de sept ans, recueilli par sa tante dans une famille de la classe ouvrière, Hoggart habite à Leeds, dans le Nord de l’Angleterre.  La Culture du pauvre, Étude sur le style de vie des classes populaires en Angleterre, devenu un classique, fut publié en 1957 et traduit en 1970 en France dans la collection dirigée par Pierre Bourdieu aux éditions de Minuit. Cet ouvrage inclassable, qui mêle histoire culturelle, critique sociale et autobiographie, est bientôt reconnu comme un tournant pour les sciences sociales. Les modes de vie des classes populaires y sont décrits sans mépris ni complaisance – Hoggart prenait garde à ne jamais paraître « mièvre ». L’aisance de sa plume, la justesse du ton, la précision des descriptions sont mises au service d’un tableau minutieux et captivant des valeurs que partagent les habitants des banlieues ouvrières anglaises. Hoggart s’y intéresse notamment aux consommations culturelles afin de montrer que les classes populaires n’en sont pas simplement des récepteurs passifs de la « culture de masse » et nuancer ainsi sensiblement la thèse du « conditionnement ». »

 

Extraits: « L’observateur issu des classes populaires peut, aussi bien que les auteurs bourgeois quoique d’une manière qui lui est propre, être sujet aux illusions de perspective. Je suis originaire d’une famille ouvrière et je me sens, en cet instant même, à la fois proche et éloigné de ma classe d’origine. D’ici quelques années, je le suppose, cette ambivalence ne me sera peut-être plus aussi sensible. Mais elle a exercé et exercera toujours une influence sur mes analyses. Mon origine sociale m’aide sans doute lorsqu’il s’agit de sentir et de faire ressentir la tonalité vécue de la vie populaire, de même qu’elle me préserve de quelques-unes des méprises auxquelles sont exposés les observateurs bourgeois. Mais, d’un autre côté, cette participation psychologique présente des dangers considérables. Que vaut mon opinion selon laquelle, comme je l’expose dans la seconde partie de l’ouvrage, les changements récents des sociétés industrielles tendent à déposséder les classes populaires du meilleur de leur culture propre ? C’est là ce que je crois, à partir d’une analyse de l’évolution que j’ai voulue aussi objective que possible. Mais je sais bien où me portaient mes tendances : en écrivant ce livre il m’a fallu résister sans cesse à une conviction profonde qui me portait à juger l’ancien plus admirable que le nouveau et à condamner certaines formes du loisir moderne, sans que les documents que j’analysais fournissent toujours un fondement suffisant à ce diagnostic. Il est même à présumer qu’une certaine nostalgie guidait déjà ma lecture des documents. J’ai fait ce que j’ai pu pour contrôler les effets de cette tendance. D’autre part, dans les deux parties de l’ouvrage on peut déceler une propension (sans doute explicable par mon origine et ma biographie) à faire preuve d’une sévérité toute particulière à l’égard des aspects du comportement populaire que je réprouve. On pourrait interpréter ce moralisme comme un effet du besoin d’exorciser mes propres démons ou, pourquoi pas, de la tentation de rabaisser ma classe, tentation où s’exprimerait l’ambiguïté de mon attitude à son égard. Corrélativement, j’aperçois fort bien que j’ai été porté à mettre en valeur les traits de la vie populaire que j’approuve, comme si, idéalisant mon milieu d’origine, je disais inconsciemment à mon lecteur : « Vous voyez, j’ai eu malgré tout une enfance plus riche que la vôtre. » Un auteur fait face comme il le peut à ces dangers, c’est-à-dire dans l’écriture même. Il est peu probable qu’aucun y parvienne jamais. Le lecteur, lui, garde toujours un avantage, celui des auditeurs de Marlow dans le roman de Conrad Au cœur de la nuit : « Évidemment, vous autres vous voyez dans cette histoire plus que je n’y ai vu moi-même. Vous m’y voyez. » Le lecteur voit lui non seulement ce qu’on a manifestement l’intention de lui dire, mais aussi, au travers du ton et des accentuations inconscientes, l’homme social qui se cache derrière le locuteur. »

 

« La vie des classes populaires, si on voulait la résumer en une phrase, est une vie dense et concrète, où l’accent est mis sur le sens de l’intimité, la valeur du groupe domestique et le goût des plaisirs immédiats. C’est là, sans doute, un système de valeurs caractéristique des classes populaires du monde entier. »

 

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