La séance du dimanche: I Pay For Your Story

7 Mai

À Utica, ville sinistrée du nord-est des États-Unis, le documentariste Lech Kowalski propose aux habitants de payer pour écouter leur histoire. Avant Trump, un portrait poignant de l’Amérique des marges, entre tragédie et survie.

Suspendu à une véranda, un néon bleu et rouge clignote avec la mention « I pay for your story ». À Utica, ville moyenne de la « Rust Belt » dans le nord-est des États-Unis, dont le rêve américain s’est évanoui depuis longtemps avec la désindustrialisation, Lech Kowalski (La malédiction du gaz de schiste, À l’est du paradis) fait caméra ouverte pour les habitants et les rémunère deux fois le salaire minimum pour les entendre. Noirs pour la plupart, les volontaires déroulent simplement le fil de leur vie, avec deux gros dénominateurs communs : la fatalité misère-drogue-prison et l’instinct de survie, avec l’espoir ténu et tenace d’un avenir meilleur pour leurs enfants. Des condensés de destins où ils affirment aussi leur identité et leur dignité, loin des statistiques où l’on tend à les enfermer, comme leur refus de la stigmatisation. À travers leurs récits résistants se dessine, de l’intérieur, le chaos d’une cité sinistrée, qui hier encore s’enorgueillissait de son industrie textile et de son usine de la General Electric. Dans un ancien club désaffecté, rempli de gravats, un père évoque les soirées festives d’autrefois, avant le basculement. Et avant même l’élection de Trump, ces rescapés cabossés pressentent déjà des émeutes à venir.

Lech Kowalski, émigré de Pologne qui a passé son adolescence à Utica, parvient à travers la force brute des témoignages à ausculter la ville éreintée par la pauvreté, miroir piqué de l’Amérique. Une cité démembrée, singulièrement cinématographique, qui émerge au détour de brefs et beaux plans, souvent de nuit. Sans excès d’empathie ni de curiosité, le réalisateur restitue puissamment, par la sobriété du dispositif, la parole de ces « sans-voix », comme ce sexagénaire qui a passé vingt-cinq ans derrière les barreaux et envisage son retour en prison pour la promesse d’un lit et de soins médicaux. Le portrait abyssal d’une époque, où se glisse, comme une lueur vacillante, un hommage à la mère du cinéaste.

 

« I Pay for Your Story », une détresse américaine Par Alain Constant :

C’est une petite ville située à moins de cinq heures de route au nord de New York. Il y faisait autrefois bon vivre si l’on en croit les témoignages recueillis dans ce documentaire poignant. Aujourd’hui, Utica symbolise une Amériqueen perdition. Avant, il y avait de grandes usines, des magasins, des restaurants, du travail pour presque tout le monde, entre le textile et la fabrication d’appareils photo chez General Electric. Aujourd’hui, les usines ont fermé, les boutiques également, et l’emploi semble avoir disparu du paysage. Documentariste réputé, Lech Kowalski a vécu une partie de son enfance et de son adolescence à Utica avec ses parents, immigrés polonais venus trouver une vie plus douce en Amérique. En voix off, il se rappelle des bons moments, de la patinoire en été, de la musique, de la vie.

De retour dans cette ville désormais sinistrée, Lech Kowalski a eu une idée aussi simple qu’efficace : installer une caméra sous la véranda d’un immeuble délabré qui abrita autrefois un night-club réputé, et faire parler des habitants de leur vie, moyennant 15 dollars par témoignage. Un néon a d’ailleurs été suspendu, sur lequel est inscrit : « I Pay for Your Story » (« Je paye pour votre histoire »). Le résultat de ce travail est aussi passionnant que déprimant. La plupart des volontaires prêts à se livrer, hommes ou femmes, sont noirs, ont fait de la prison, connu des histoires familiales parfois tragiques, ont vivoté grâce au trafic de drogue dans la rue.

« J’ai laissé la rue me voler mon adolescence »

« Il y a trop de violence, les gens se font tuer pour rien », indique Malik, 15 ans. « Il n’y a aucune perspective ici. Rien pour les enfants, pas de boulot. Et si tu as un casier judiciaire, cela te poursuit toute ta vie », raconte un autre témoin. « La ville reçoit de l’argent par des donations et des subventions. Mais au lieu d’investir pour améliorer la vie des gens, la mairie construit des trucs inutiles comme des ronds-points », souligne une femme, qui ajoute : « J’ai laissé la rue me voler mon adolescence. » Parmi les nombreux témoignages, on retiendra celui de Tim, 42 ans, qui a grandi dans ces rues : « Lorsque j’étais enfant, Utica était une ville magnifique. Il y avait plein de travail, des activités pour les enfants. Mais tout s’est détérioré. Aujourd’hui, 80 % des gens de ma génération sont en prison. Les autres sont morts… » Une plongée glaçante dans une Amérique à la dérive. »

 

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