Barbès Blues au temps du couvre-feu (62) / Farid Taalba

10 Mai

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

Ce fameux café ne serait pas difficile à trouver dans ce petit bourg dont cheikh Mouloud se serait bien plu à lui faire l’histoire.

Après l’échec de l’insurrection de 1871, pour punir la tribu des Illoulen Ou Sammer qui y avaient pris une part active, tribu dont le village de Madjid faisait partie, et à la suite de l’impitoyable répression militaire, le pouvoir mit sous séquestre un cinquième de leurs terres qui se trouvèrent être bien-sûr les meilleures. Enfin, le gouverneur général de l’Algérie, le vice-amiral De Gueydon décida d’y construire un centre de colonisation. Il porta d’abord le nom de Metz, car les premiers colons qui s’y installèrent étaient originaires de cette ville qu’ils avaient fuie suite à l’annexion de l’Alsace-Lorraine par les Prussiens. Puis, sans qu’on ne sache comment, on finit par l’appeler Akbou. Sur les ruines probables d’anciennes constructions romaines et turques, ce bourg avait été dessiné en rectangle et le plan des rues tracé au cordeau ; il était traversé en son milieu par une unique artère principale, ses longueurs et ses largeurs faisant office de périphérique. Cette artère principale, appelée la rue de Chellata, restait reliée à ses longueurs par quelques rues transversales aux maisons basses protégées du soleil par les nombreux arbres plantés le long de leurs trottoirs avec une régularité de cartésien. Ici comme ailleurs, dans ce qui était un simple lieu de rencontre entre tribus, avant l’édification du bourg, on y avait d’abord établi des casernes pour les militaires puis construit un fort situé à l’écart du bourg en suivant la longueur du haut qu’on appelait la rue de la Santé. Il se tenait sur un promontoire d’où les autorités avaient vue sur toute la vallée de la Soummam, et depuis lequel elles pouvaient défier les majestueuses crêtes du Gueldaman dont les flancs portaient un relief raviné par les nombreux oueds qui les creusaient du haut vers le bas, comme les pans d’un long poncho gondolé à qui il ne semblait manquer que la cartouchière. Loin d’être en mesure d’admirer un tel paysage en cette nuit où le doute ne pouvait plus être permis, au milieu d’un calme trop serein dont il sentait devoir nécessairement se méfier, ce fut vers les casernes puis le bordj qu’un instinct de survie poussa Madjid à les prendre d’assaut du regard. La peur l’avait comme réveillé, oubliant tous les accablements sous lesquels il ployait en s’apitoyant. Il scrutait, cherchait des mouvements de lueurs, des halos de phares peut-être synonymes de convois militaires en marche. Tout à l’heure, il était tombé sur de jeunes fêtards comme il pouvait maintenant croiser des chacals qu’on ne trouvait même pas dans les contes de grand-mère mais qui avaient la robe du léopard, le poil court et le coup de griffes rapide. Quand il constata que, de ce côté-là, aucun danger ne clignotait sur son tableau d’affichage, il se reporta de nouveau vers la route de Chellata, guettant, à l’affut du moindre signe qui pouvait trahir leur présence. Et là aussi, rien n’apparut ; seuls les grillons jouaient leur régulier concerto parfois chahuté d’hurlements de ces chacals qu’on trouvait bien, quant à eux, dans les contes de grand-mère. Tout allait donc bien. Il ne prit même pas le temps de savourer ce répit que son attention fut attirée vers le bas de la route. Les voix de deux hommes approchaient, ils semblaient s’en revenir d’Akbou en devisant sous la voute céleste d’un pas rapide. Quand il perçut clairement la première, elle disait : « Ne t’inquiète pas, fils de ma tante, tu ne vas pas retourner dans ton village à cette heure tardive. Tu passeras la nuit chez nous à Mliha. Et demain, nous redescendront à Akbou pour avoir de ses nouvelles. ». L’autre voix lui répondit : « Ah, par tous les saints, s’il avait envoyé ne serait-ce qu’une lettre, tout cela ne serait pas arrivé ! ». Quand il reconnut la voix de son père, il n’osa y croire. Il se pencha hors de sa guérite de cactus et vérifia avec effroi que la voix et le corps se trouvaient bien être ceux de son père. Il ne bougea plus, interdit. Son regard accompagna sans un mot son passage jusqu’à ce qu’il n’eut plus que son dos en ligne de mire et qu’il disparut au détour d’un lacet. La bouche bée, il resta longtemps à fixer l’obscurité dans laquelle il aurait aimé se fondre pour ne plus avoir à entendre les lamentations qui recommencèrent à geindre au fond de lui-même. Après un long abattement, remis provisoirement de ses émotions, en pensant à son père qui demain redescendrait à Akbou pour tenter de lui mettre le grappin dessus, il s’avoua lucidement dans un effroi sans nom et sans limite : « Cela veut dire qu’il faut faire vite, quitter Akbou ou mourir ! ». Il se décida enfin à rejoindre le maître au plus vite dans son café de l’Etoile. « Mais je ne peux pas y aller comme cela ! Mon costume est déjà tout froissé, sale et poussiéreux. Il faut que je me change ! ». De sa valise, il sortit le costume qu’il avait prévu de revêtir pour son mariage. Môh Tajouaqt, qui connaissait et appréciait bien la mode de France, lui avait conseillé de l’acheter. Ce modèle était alors très en vogue. Madjid se rappela qu’il avait tiqué sur son côté excentrique et parce que c’était le genre que portaient les fous qu’ils avaient vus danser dans la cave de jazz où Môh l’avait entrainé. Mais ce dernier lui expliqua que c’était justement un costume de fête et qu’il pouvait bien convenir pour une cérémonie de mariage. « Et, finit-il de le persuader, tu ne seras pas dans une cave de jazz à danser comme un zouave. Toi, tu danseras aux rythmes des tambourinaires et des ghaïtas. ». Madjid finit par céder et, l’achat conclu, sur le chemin du retour entre Porte de Clignancourt et Barbés, Môh n’arrêta pas de reprendre le même refrain. Ce fut en dépliant le pantalon à gros carreaux jaune et vert qu’il s’apprêta à enfiler que ce refrain revint se dérouler du fin fond de sa mémoire, croyant même entendre les claquements de doigts de Môh qui avaient marqué le rythme :

Les cheveux tout frisottés

Le col haut de dix-huit pieds

Ah ! Ils sont zazous !

Le doigt comme ça en l’air

L’veston qui traîne, traîne par terre

Ah ! Ils sont zazous !

Puis, vêtu de pied en cape, il se coiffa d’un chapeau à large bord et ajusta ses lunettes de soleil pour mieux passer incognito. Voilà, il ne restait plus qu’à faire le premier pas vers la route. Mais il se ravisa, hésita en se grattant le menton, se saisit de la bouteille d’anisette et prit le temps de la vider avec la petite outre d’eau fraîche que lui avait laissée le berger. Vaporisé, suant, les yeux rouges comme braise, il se mit alors seulement en route. Et, alors que toute une section de cuivre klaxonnait à tout va dans son esprit comme dans une cave en ébullition, à demi conscient et sans retenue, il improvisa sur l’air de Môh en claquant cette fois lui-même des doigts ; et dans un français à l’accent kabyle d’Aubervilliers, il en entonna les paroles avec la même ferveur que s’il s’était agi d’une invocation rituelle à l’adresse de cheikh Mohand Ou Lhoussine :

Et qu’il pleuve ou qu’il vente, ils ont toujours un parapluie

Des grosses lunettes noires et puis surtout

Ils ont l’air dégoûté

Tous ces petits agités

Ah ! Ils sont zazous !

Il était suffisamment hors de lui-même pour ne plus se rendre compte des risques qu’il croyait, encore il y a peu, pouvoir encourir. Mais, approchant de la gare routière située juste au-dessus du marché qu’on disait indigène, il évita scrupuleusement les petits attroupements qui s’étaient constitués à la faveur de la fraîcheur libératrice qu’accentuait toujours la brise de mer. Surtout ceux où l’on portait burnous et chéchia. « Et même, s’encouragea-t-il alors en essayant de se redresser vu qu’il ne put en éviter certains, après toutes ses années, comment pourrait-on me reconnaître ? Avec ce chapeau, cette paire de lunettes ! ». Il ne passa pas pour autant inaperçu. Son accoutrement ne pouvait manquer de susciter la curiosité. Et même devant les Européens qu’il croisa, les conversations s’arrêtèrent parfois à son passage avant de reprendre pour s’interroger sur l’identité d’un tel original qui se croyait à Saint-Germain des Prés et que pas un ne pouvait prétendre connaître. Aussi, en entrant dans la rue de Chellata, quelques curieux, sortis soudainement de leur léthargie, s’étaient déjà jetés à ses basques comme des pisteurs de scoop. En ce samedi soir, la rue était paisiblement animée par le déroulement des conversations qui se tenaient aux pas des portes et aux terrasses des cafés bien garnies de clients. Au loin, il entraperçut entre ses yeux mi-clos les lueurs de la place de la mairie. C’était une simple bâtisse toute minuscule ; à côté, l’église qu’on y avait édifiée paraissait un géant avec son cloché en forme d’arche sous laquelle pendait une grosse cloche de bronze. Après l’église, se tenaient les halles que fréquentaient essentiellement les colons européens. Au coin de la place qui s’ouvrait devant ces trois bâtiments alignés l’un à la suite de l’autre, gargouillait une fontaine à la mode turque d’où il fallait traverser la chaussée pour s’incliner devant le monument dédié aux militaires morts pendant l’insurrection de 1871. Madjid repéra bientôt le café de l’Etoile. Il y avait aussi du monde sur la terrasse où, endimanchés, on se délassait de sa fatigue dans une ambiance bonne enfant, autour d’alcools forts et de kémia. Et, sans qu’il ne s’en rende compte, la file des curieux avait augmenté dans son sillage. Par contre, il reconnut les premières voitures qu’il avait vues passer musique au vent depuis son figuier de Barbarie. Elles étaient stationnées devant une maison dont la fenêtre était grande ouverte. A l’intérieur, de jeunes gens faisaient la fête et chantaient en chœur :

They’re writing songs of love but not for me

A lucky star’s above but not for me

With love to lead of gray

I’ve found more clouds of gray

Than any Russian play can guarantee

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