Barbès Blues au temps du couvre-feu (63) / Farid Taalba

24 Mai

 

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

 

Qu’est-ce qu’ils semblaient heureux ! Madjid n’eut pas besoin de comprendre les paroles de leur chanson, pourtant mélancolique, pour mesurer le bonheur de vivre qui les animait. Ils enchaînèrent même dans un roulement de maracas un autre air :

What of a morning

That brings a day so gently

And bathes the leaves

Of memories

That feel so long ago

Il accéléra le train car toute cette joie étalée sous ses yeux lui rappela cruellement que c’eût dû être son tour de se remplir d’allégresse et d’exulter. Au lieu de cela, il allait ivre vers un café. Alors qu’autrefois, il n’aurait accordé aucun crédit à ces endroits que les anciens avaient toujours considérés comme des lieux de perdition, maintenant il s’y jetait dans l’espoir d’une planche de salut. Le maître ne l’avait-il pas invité à venir le voir ? Il n’allait tout de même pas passer la nuit dehors, ni rester dans ce bourg d’Akbou devenu étranger, et où un avis de recherche avait été lancé contre lui par sa famille qui voulait récupérer coûte que coûte son absent. Essoufflé, il répétait : « Disparaître, disparaître ! ». Mais, à quelques mètres à peine, à la vue des premiers clients assis autour des tables de la terrasse du café de l’Etoile, il se reprit en main pour tenter de se donner une certaine contenance et une apparence respectable. A ses talons, ses poursuivants slalomaient comme des chats de gouttière entre les troncs des arbres plantés le long des trottoirs. Il ne s’était toujours pas rendu compte de leur manège mais, mis à part quelques exceptions, il releva qu’une clientèle essentiellement européenne occupait les chaises. Il en fut surpris comme s’il avait oublié qu’il ne se trouvait pas à Porte de Clignancourt. Mais, piqué au vif, il se dit : « En France, je serais entré, ici je ne vais pas entrer ? ». Par défi, il marmotta entre ses dents : «  Impossible ! Si impossible n’est pas français, pourquoi serait-il kabyle ? ». « Encore un de ces jeunes qui roulent carrosse à fond la caisse au frais de papa ! » entendit-il dire parmi les clients qui le regardaient sous cape ou à la dérobée pour ne pas avoir l’air de passer pour des curieux. Malgré son audace, sa détermination inconsciente, il ne se sentit pas du tout à l’aise parmi ces regards ; ils le toisaient sous toutes les coutures comme s’ils épiaient derrière des jalousies. Aller, il traversa d’un pied résolu, ferme mais le cœur battant, l’allée principale qui séparait la terrasse en deux à même le trottoir. Au bout, des serveurs se tenaient à disposition devant l’entrée du café dont les portes vitrées étaient grandes ouvertes. A l’étage, au-dessus de ces portes, un garde-corps de terrasse déroulait son motif ajouré à travers lequel Madjid tenta de s’évader pour échapper aux regards des clients étonnés de son arrivée. Les serveurs s’écartèrent pour le laisser passer. Il entra dans la salle enfumée à souhait et fila jusqu’au comptoir. Il commanda sans frémir une anisette. Quand le serveur lui déposa son verre et sa carafe, il entendit s’échapper de l’arrière-salle quelques accords de mandole. D’autres instruments lui répondirent comme pour s’accorder avant de jouer un morceau. Il y avait là le luth, le violon, la flute de roseau et la cithare. Au-dessus de ce charivari de sons saturés, les flots de paroles du public allaient et venaient dans un murmurant ressac régulier. Quand les instruments se turent, des chuchotements parcoururent l’auditoire. Ce fut alors que le violon entama un prélude sur des arpèges de qanun, bientôt accompagnés par deux banjos. Quand ils la mirent en veilleuse après un décrescendo amené comme une caresse, une voix s’éleva lentement au son d’un mandole, longue plainte qui lui étreignit la gorge, lui donna la chair de poule. Il but une gorgée d’anisette : « C’est la voix du maître ! Tant mieux, je n’aurais pas besoin de demander après sa pomme à quelqu’un pour aller jusqu’à lui. ». Le public était hypnotisé et écouta béat la plainte du maître qui finit bientôt par s’éteindre ; aussitôt, un roulement de tambourin et de cymbales lança le petit orchestre dans un rythme plus entraînant et emmené par la voix du maître qui venait de renaître, suscitant l’enthousiasme de l’auditoire :

A Montparnasse, à Montparnasse

Dieu a décrété et l’exilé n’a pas résisté

Débauché, il est parti, errant dans les rues

Il vit dans la fête sans se faire de soucis

Mais son fils le pleure dans son berceau

Dans cet élan qui le souleva de même, Madjid se rinça encore le gosier avant de se laisser submerger par le chant et la musique. « Il fait du El Hasnaoui ! » remarqua-t-il les yeux humectés de sueur. Et, en voyant tous les clients qui entrèrent tout à coup à sa suite pour prendre le comptoir d’assaut, sans s’imaginer un instant qu’il était pour ces paparazzis l’attraction pour laquelle ils l’avaient suivi jusque-là, il ajouta : « Ah, le maître semble être apprécié ici. ». Et il vida son verre d’un dernier trait pour en commander un autre aussitôt. La voix du maître décuplant les effets de l’alcool, les paupières closes et cachés par ses grosses lunettes noires à la surface desquelles étincelait le rayonnage des bouteilles aux étiquettes multicolores, et remuant la tête dans un carnaval de miroitements impressionnistes, ses doigts tapotèrent le rythme de la derbouka sur le zinc renvoyant les lueurs irisées des lustres suspendus au plafond ; les verres tremblotèrent, les alcools frémirent. Les paparazzis ruminèrent face aux énigmatiques lunettes qui masquaient le portrait de leur proie : « Qu’est-ce qui fait ? Qu’est-ce qu’il a ? Qui c’est celui-là ? ».

Madjid devina cette attention qu’il ne se s’expliqua pas. Le serveur lui apporta son verre, Madjid en profita pour offrir sa tournée à toutes ces personnes. Il pensa qu’il avait n’avait peut-être pas respecté une certaine étiquette, notamment celle d’offrir des tournée comme il avait vu Môh Tajouaqt le faire. Ce n’était pas le moment de se faire remarquer. Les clients furent ravis mais leur curiosité ne fut pas rassasiée pour autant. Môh prit son verre, se dirigea vers l’arrière-salle du café et s’installa à une table de telle sorte que le maître ne pût le repérer :

A Montparnasse, à Montparnasse

Dieu a décrété et l’exilé n’a pas résisté

Madjid avait le tournis, suait à grosses gouttes et son esprit dérivait au gré des arabesques de la voix du maître qui s’enflammait. Il se mit même à fredonner, oubliant qu’il se trouvait dans un lieu public :

Son exil a trop duré tout comme son angoisse

Il a laissé son fils et il l’a oublié

S’il regrette un jour, oh dieu, pardonne-lui

Quand la chanson toucha à sa fin, le public applaudit à tout rompre. Mais le propriétaire du café demanda le silence et déclara que le maître avait quelque chose d’important à dire. Le maître esquissa un large sourire et dit : « Il y a parmi vous une voix que je connais. Je ne l’attendais pas de sitôt mais son timbre ne me trompe pas. Qu’elle vienne se mêler à la nôtre ou qu’elle se taise à jamais ! A celui qui la porte, que dieu lui insuffle l’art de chanter ou alors qu’il devienne muet à vie ! ».

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