Livre du samedi: Les souffrances invisibles / Karen Messing

3 Juin

 

Les souffrances invisibles – Pour une science du travail à l’écoute des gens

Karen Messing a consacré sa vie à la santé des femmes au travail et à « l’invisible qui fait mal ». À travers son parcours insolite, de généticienne à ergonome, elle s’est employée à voir, entendre et traduire les environnements de travail qui rendent malades les gens, et en particulier les femmes. Des ouvriers dans une usine de phosphate qui respiraient des poussières radioactives aux femmes de ménage dans les hôpitaux montréalais et à la gare de l’Est à Paris en passant par les techniciennes de radiologie, les enseignants, Karen Messing a transformé le regard des chercheurs et des syndicalistes pour tenter de réduire ce qu’elle appelle le fossé empathique. Pour enrayer les souffrances invisibles que l’auteure relate avec brio dans cet essai très personnel, elle décrit ce fossé empathique, soit l’insensibilité à l’expérience de l’autre, à laquelle elle s’est heurtée tout au long de son parcours scientifique. Pour elle, ce gouffre qui sépare les travailleurs de statut social inférieur des scientifiques et des classes supérieures est à l’origine de graves problèmes de santé oubliés, ignorés.

 

 

 

Souffrances invisibles : pour une science du travail qui écoute les gens?

(Association Francophone Pour le Savoir AFCA)

Pourquoi une professeure-chercheure, auteure d’une centaine d’articles évalués par ses pairs et de quelques livres académiques, choisirait de produire un livre à l’intention d’un auditoire général? Pourquoi ai-je passé cinq ans à mordre ma plume (virtuelle) pour vulgariser mes expériences de recherche en santé au travail, un sujet qui n’attire pas souvent l’intérêt des médias ni du public.

Trois réponses

J’avais des choses à dire à la population québécoise et canadienne.

Mes recherches, d’abord en génétique moléculaire et plus tard en ergonomie1, sont le plus souvent issues d’ententes, assez exceptionnelles, entre mon université et certains groupes communautaires, soit des centrales syndicales, des groupes de femmes ou des maisons de jeunes. Elles font donc suite à des demandes formulées auprès du Service aux collectivités de l’UQAM, et elles y sont encadrées par des spécialistes de l’arrimage des besoins et compétences université-communauté. Elles sont financées selon les modalités habituelles (dans mon cas : IRSC, CRSH, FCAR, FQR-SC).

À cours d’une trentaine d’années, ces activités m’ont frayé un accès à des réalités du terrain invisibles pour la population en général et pour la plupart de mes collègues. J’ai observé des personnes aux prises avec des horaires de travail qui changent tous les jours et à toutes les semaines, des gens qui en sont à leur troisième intervention chirurgicale pour pallier les effets de mouvements répétés des milliers de fois par jour en usine, des parents d’enfants handicapés qui choisissent de travailler la nuit pour se présenter aux maints rendez-vous – avec l’orthopédagogue, la technicienne en éducation spécialisée et le médecin -, des nettoyeuses qui décident d’utiliser des produits de nettoyage potentiellement toxiques sans faire les dilutions d’office parce qu’elles espèrent nettoyer plus vite et ainsi pallier les coupures draconiennes de postes de leur service. J’ai donc senti le besoin de témoigner de cette souffrance afin de sensibiliser  la population au prix invisible de la logique actuelle du marché du travail.

En même temps, j’ai appris à la dure à respecter les personnes qui labourent « au bas de l’échelle ». Je dis à la dure parce que je suis un peu « épaisse », et cela m’a pris du temps à comprendre la complexité de l’activité d’emballage des biscuits ou celle de la prise de commandes dans un restaurant (chapitre 4). La première fois que j’ai observé le travail d’une nettoyeuse de wagon de train, je trouvais qu’elle s’y prenait très mal, qu’elle n’organisait pas bien ses outils, qu’elle devrait moins courir. Il m’a fallu plusieurs mois et une centaine d’heures d’observations, suivies de validations, pour comprendre qu’elle ne pouvait pas laver l’évier si le récipient d’eau du wagon était vide, que cela lui était interdit de s’asseoir dans le wagon pour organiser ses affaires, que le contenu de son seau était prescrit et souvent inspecté, même si elle n’en utilisait en pratique qu’une infime portion.

J’avais pour mes collègues chercheur.es un message que je n’arrivais pas à passer dans la littérature scientifique (j’ai essayé).

J’ai commencé avec un doctorat en génétique moléculaire, observatrice de levures. Mais ces expériences du monde des petits salaires m’ont entraînée dans une carrière excitante. Au fil des demandes de recherche, j’ai même changé radicalement de spécialisation. J’ai compris l’importance de mieux comprendre les mécanismes en jeu dans les milieux de travail (chapitre 1) et un retour aux études m’a transformée en ergonome. J’ai beaucoup profité de cette évolution, scientifiquement autant que personnellement. Il me semblait important que mes collègues apprennent qu’en interagissant avec une communauté habituellement non desservie par la science, on est saisi de nouvelles questions de recherche et même incité à introduire des innovations méthodologiques. Par exemple, c’est en observant l’activité de travail, très différente, des hommes et femmes des mêmes établissements et des mêmes professions que notre équipe a saisi comment la technique d’ajustement pour des facteurs de confusion, procédure statistique imposée par les pairs pour la publication dans les revues de santé publique, peut créer des erreurs importantes dans l’analyse de données. C’est en discutant avec un travailleur municipal de ses douleurs aux genoux que j’ai compris (chapitre 10) qu’on devait accorder autant d’intérêt à bêta (probabilité de se tromper si on n’associe pas un risque à une condition de travail) qu’à alpha (probabilité de se tromper si on l’associe).  Et c’est à travers cette carrière en recherche appliquée, loin des champignons, que j’ai découvert une petite communauté scientifique de héros et héroïnes qui se battent pour faire changer les conditions de travail. Je voulais aussi la célébrer (chapitre 11).

[…] en interagissant avec une communauté habituellement non desservie par la science, on est saisi de nouvelles questions de recherche et même incité à introduire des innovations méthodologiques.

Mais, plus important encore, c’est venu de mes tripes.

J’étais fâchée. J’étais agacée parce que les caissières de supermarché sont toujours contraintes de travailler debout, malgré toute la douleur que cela leur impose, et tous les risques de problèmes cardiovasculaires qu’elles encourent (chapitre 3). J’étais ahurie par les horaires de travail irréguliers et imprévisibles qui mettent encore à mal les préposées des centres d’appel, les travailleuses d’hôpital, les travailleurs et travailleuses du secteur du détail (chapitre 6). J’étais bouche bée devant un employeur qui défend à ses employé.e.s d’échanger leur quart de travail. Je ne comprenais pas comment on pouvait taire des résultats de recherches qui montrent une souffrance au travail qui échappe, la plupart du temps à la prise en charge par la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail – CNESST (chapitre 9). Et, surtout, je ne voyais pas la raison d’être de ce fossé empathique qui sépare les gestionnaires, les consommateurs et les intellectuels, d’une part, de ces personnes qui agrémentent notre quotidien en produits et services. J’arrivais donc mal à saisir comment une chercheure en santé des femmes puisse me dire qu’elle éprouverait un malaise si elle était servie par une caissière assise, alors que ses recherches devaient servir à diminuer la souffrance des femmes.

J’arrivais donc mal à saisir comment une chercheure en santé des femmes puisse me dire qu’elle éprouverait un malaise si elle était servie par une caissière assise, alors que ses recherches devaient servir à diminuer la souffrance des femmes.

Non, mon livre n’a pas changé le monde. J’attends de voir les chiffres pour voir s’il a même été lu par plus de personnes que mes livres à caractère plus universitaire. Mais il m’a donné accès à un nouveau lectorat : les spécialistes syndicaux de santé au travail en Alberta, l’auditoire de dimanche matin à CBC, des cliniciens en santé au travail des États-Unis, l’auditoire de NPR-Radio à New York, des lectrices de revues en Belgique, l’auditoire d’une radio dans le sud de la France, d’une télé en Algérie et tant d’autres. Ma médecin a été impressionnée d’entendre mon entrevue aux Années-lumière . La traduction en coréen va aux presses à la mi-juin et me donnera accès à d’autres yeux.  Et je me dis, peut-être que l’une de ces personnes va changer quelque chose pour diminuer toute cette souffrance invisible et, surtout, pas nécessaire.

  • 1. Extrait d’un entretien avec La presse : « L’intérêt de Karen Messing pour la santé au travail est né lorsqu’elle a rencontré des travailleurs d’usine. « Je ne pouvais pas croire ce que j’entendais, raconte-t-elle. Un employé me disait que les os de sa mâchoire étaient devenus tellement fragiles qu’il devait arrêter de travailler deux semaines avant sa visite chez le dentiste s’il voulait être capable de subir l’examen! ». Cet aveu a profondément bouleversé la chercheuse, qui a orienté ses recherches vers l’ergonomie, une branche des sciences qui étudie la relation entre les individus et leur milieu de travail ». http://www.lapresse.ca/arts/livres/entrevues/201610/17/01-5031317-karen…
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